5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point _avancer la loi de
Dieu_ (on ne peut définir plus purement la doctrine du progrès), un tel
homme sera foulé aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces
jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs maris et même leurs
enfants (pour fuir le péché) et se retirer sur les montagnes et dans les
villes de refuge.»
Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la formule du monde
idéal des Taborites. C'est le même rêve que celui du _règne de Dieu_ sur
la terre, annoncé par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement
après sa mort.
6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église militante sera
réparée jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul péché, nul
scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidèles seront sans
tache, et brillants comme le soleil.
7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et Jésus reviendra
du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et
il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-là les élus
ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec
Jésus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans Isaïe et
par l'Apocalypse.
8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni
oppression, et qu'il ne sera point permis d'élire un roi, parce que Dieu
seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre.
9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son frère, mais qu'il
sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi écrite, et que la
Bible même sera détruite, parce que la loi étant écrite dans tous
les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages où
l'Écriture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront
plus de sens.
[Illustration: La retraite de Sigismond fut désastreuse. (Page 22.)]
10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par l'amour sans que les
sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.»
Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les
articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n'aurait pas de
sens. Je soupçonne quelque malice de l'université calixtine dans cette
interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle
entraîne deux phases bien distinctes: une _de zèle, de fureur et de
cruauté_, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but
d'amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde; et dans cette
seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En
entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le
jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel
des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge.
Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre
logique de cette profession de foi.
Après cette double prédiction vient, dans le _Manuscrit de Breslaw_, une
série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des
Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des
trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par l'Église,
chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en
particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de
tous les préceptes de la discipline catholique. «Point de prélats,
c'est-à-dire point de richesses dans L'Église. Point de distinctions,
point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention
dans les actes de cette société pour les sacrements. Point de temples;
la prière en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'Éternel
a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des
rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point
de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point
d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de
la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également
répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour
en profiter pécuniairement. _Point de prières pour les morts_; cette
idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la
comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas
à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cette idée se développer et
s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies;
le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même
de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit
comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son coeur. Point de
pape, l'Église du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel;
c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant
chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire; Dieu
seul peut connaître nos coeurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut
se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise:
_Va, et ne pèche plus_. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements
d'autels; point _de robes, de corporaux, de patènes, ni de calices_,
etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire l'égalité
fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître; et pour
commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de
tous les moyens de la théocratie.»
Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer
de reste dans l'ordre social. L'Église et les trônes l'avaient si
bien senti qu'ils s'étaient ligués pour étouffer cette doctrine. Ils
n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant
à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes
vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus
ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons
de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui
distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment
sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la _transsubstantiation_ ne
fut introduit dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que le
_retranchement de la coupe_, qui en fut regardé comme la conséquence
nécessaire, date de la même époque. Jusque-là, le dogme idolâtrique de
la _présence réelle_ n'était point un article de foi; et la substance
divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée
symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme.
M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre même des Hussites,
les esprits les plus forts de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement
(Pie II), croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins
littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais
ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs
sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le
dogme de la _présence réelle_. Les Lolhards de Bohème, les Picards et
enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens
étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient
que «Jésus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans
l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux
devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie.» On ne
saurait être plus explicite. Ils ajoutaient «qu'on prend aussi bien
le corps et le sang de Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans
l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir
l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel,
sans lui ôter son sens mystique et divin.
Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, les docteurs
calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer
la fausseté. Les Taborites n'en acceptèrent pas unanimement toute
la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de
Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hérétiques;
«ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» On demanda copie de
tous ces articles pour y répondre. Nicolas Biscupec, principal prêtre
des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin,
et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions
du dogme furent écartées, sans doute à dessein; car les prédictions
taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible,
que leurs docteurs, suivant la coutume et les nécessités du temps,
avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc
sur des questions de forme, sur des pratiques extérieures, et devint
toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la
question imminente du moment était de régler les attributions et les
pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les
prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs
richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique;
ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des
privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres
taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs
comme saint Matthieu, charitables et ascétiques comme saint Jean,
entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils
subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient
pauvrement vêtus, permettaient à leurs disciples laïques d'administrer
la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la
confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les
sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement
et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses
_puffs_ et ses _réclames_, marche rapidement à sa ruine au milieu des
fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le
temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes
des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n'eut une
autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes,
et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des
populations.
Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du clergé de France
ont eu la généreuse et courageuse pensée de réhabiliter, par le
renoncement et la prédication évangélique, la mission du prêtre; mais
de ce moment ils ont été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à
l'Église ou se séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains
pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de l'esprit
public et les inspirations individuelles.
On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence réelle
intéressait si fort l'église calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir
miraculeux de faire descendre la Divinité dans sa coupe, et qui est
réputé seul assez pur pour tenir la matière divine dans ses mains, est
revêtu, aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un saint,
un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être plus que Dieu,
puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne à son gré dans la matière du
pain. En imaginant ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine
avait sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus de
la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les résistances des
sectes étaient une protestation du peuple contre cette révoltante
inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de
la science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par un privilège
digne des impostures des antiques hiérophantes. Le nouveau clergé
qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels moyens. La
noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause
commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de
s'en désabuser. Mais le bas peuple, à qui la suprême droiture de la
logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu
de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères
mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que l'aristocratie,
mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en
outre, qu'à cette époque, grâce aux prédications d'une foule de docteurs
hérétiques, dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action
desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement
instruit en matière de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église
de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils
avaient interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre,
et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il
s'en trouvait de vivants parmi eux.
Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en 1420.
Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre le drame des événement»
par une dissertation un peu longue. Les événements sont impossibles à
comprendre, dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas une idée
des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont je donne un
résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si lourd: «Si le
rétablissement de la coupe était d'une assez grande nécessité, pour
mettre en combustion tout un royaume, ou si le même rétablissement
était un assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête sur les
Bohémiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui
n'est pas de mon ressort.» Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages _de
poids_, au ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de
donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort
de mémoires et de documents l'histoire au dix-huitième siècle: mais il
n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos écoliers d'en prendre
ainsi son parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se
_mettre en combustion_ pour de telles fadaises. Le rétablissement ou
le retranchement de la coupe était la question vitale de l'Église
constituée comme puissance politique. C'était aussi la question vitale
de la nationalité bohémienne constituée comme société indépendante.
C'était enfin la question vitale des peuples constitués comme membres de
l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme, comme
force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile
avait fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la présence
réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, proclamaient un
principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de
l'Église, qui, depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle,
s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. Les
Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et
en refusant d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu à
peu la sympathie et le concours des masses, et faire avorter enfin une
révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des
castes privilégiées.