4. «Prague sera détruite comme Gomorrhe.

5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point _avancer la loi de

Dieu_ (on ne peut définir plus purement la doctrine du progrès), un tel

homme sera foulé aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces

jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs maris et même leurs

enfants (pour fuir le péché) et se retirer sur les montagnes et dans les

villes de refuge.»

Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la formule du monde

idéal des Taborites. C'est le même rêve que celui du _règne de Dieu_ sur

la terre, annoncé par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement

après sa mort.

6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église militante sera

réparée jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul péché, nul

scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidèles seront sans

tache, et brillants comme le soleil.

7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et Jésus reviendra

du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et

il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-là les élus

ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec

Jésus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans Isaïe et

par l'Apocalypse.

8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni

oppression, et qu'il ne sera point permis d'élire un roi, parce que Dieu

seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre.

9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son frère, mais qu'il

sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi écrite, et que la

Bible même sera détruite, parce que la loi étant écrite dans tous

les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages où

l'Écriture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront

plus de sens.

[Illustration: La retraite de Sigismond fut désastreuse. (Page 22.)]

10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par l'amour sans que les

sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.»

Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les

articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n'aurait pas de

sens. Je soupçonne quelque malice de l'université calixtine dans cette

interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle

entraîne deux phases bien distinctes: une _de zèle, de fureur et de

cruauté_, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but

d'amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde; et dans cette

seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En

entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le

jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel

des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge.

Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre

logique de cette profession de foi.

Après cette double prédiction vient, dans le _Manuscrit de Breslaw_, une

série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des

Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des

trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par l'Église,

chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en

particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de

tous les préceptes de la discipline catholique. «Point de prélats,

c'est-à-dire point de richesses dans L'Église. Point de distinctions,

point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention

dans les actes de cette société pour les sacrements. Point de temples;

la prière en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'Éternel

a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des

rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point

de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point

d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de

la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également

répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour

en profiter pécuniairement. _Point de prières pour les morts_; cette

idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la

comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas

à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cette idée se développer et

s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies;

le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même

de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit

comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son coeur. Point de

pape, l'Église du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel;

c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant

chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire; Dieu

seul peut connaître nos coeurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut

se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise:

_Va, et ne pèche plus_. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements

d'autels; point _de robes, de corporaux, de patènes, ni de calices_,

etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire l'égalité

fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître; et pour

commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de

tous les moyens de la théocratie.»

Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer

de reste dans l'ordre social. L'Église et les trônes l'avaient si

bien senti qu'ils s'étaient ligués pour étouffer cette doctrine. Ils

n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant

à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes

vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus

ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons

de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui

distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment

sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la _transsubstantiation_ ne

fut introduit dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que le

_retranchement de la coupe_, qui en fut regardé comme la conséquence

nécessaire, date de la même époque. Jusque-là, le dogme idolâtrique de

la _présence réelle_ n'était point un article de foi; et la substance

divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée

symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme.

M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre même des Hussites,

les esprits les plus forts de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement

(Pie II), croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins

littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais

ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs

sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le

dogme de la _présence réelle_. Les Lolhards de Bohème, les Picards et

enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens

étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient

que «Jésus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans

l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux

devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie.» On ne

saurait être plus explicite. Ils ajoutaient «qu'on prend aussi bien

le corps et le sang de Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans

l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir

l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel,

sans lui ôter son sens mystique et divin.

Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, les docteurs

calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer

la fausseté. Les Taborites n'en acceptèrent pas unanimement toute

la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de

Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hérétiques;

«ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» On demanda copie de

tous ces articles pour y répondre. Nicolas Biscupec, principal prêtre

des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin,

et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions

du dogme furent écartées, sans doute à dessein; car les prédictions

taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible,

que leurs docteurs, suivant la coutume et les nécessités du temps,

avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc

sur des questions de forme, sur des pratiques extérieures, et devint

toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la

question imminente du moment était de régler les attributions et les

pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les

prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs

richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique;

ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des

privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres

taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs

comme saint Matthieu, charitables et ascétiques comme saint Jean,

entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils

subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient

pauvrement vêtus, permettaient à leurs disciples laïques d'administrer

la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la

confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les

sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement

et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses

_puffs_ et ses _réclames_, marche rapidement à sa ruine au milieu des

fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le

temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes

des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n'eut une

autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes,

et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des

populations.

Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du clergé de France

ont eu la généreuse et courageuse pensée de réhabiliter, par le

renoncement et la prédication évangélique, la mission du prêtre; mais

de ce moment ils ont été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à

l'Église ou se séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains

pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de l'esprit

public et les inspirations individuelles.

On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence réelle

intéressait si fort l'église calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir

miraculeux de faire descendre la Divinité dans sa coupe, et qui est

réputé seul assez pur pour tenir la matière divine dans ses mains, est

revêtu, aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un saint,

un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être plus que Dieu,

puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne à son gré dans la matière du

pain. En imaginant ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine

avait sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus de

la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les résistances des

sectes étaient une protestation du peuple contre cette révoltante

inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de

la science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par un privilège

digne des impostures des antiques hiérophantes. Le nouveau clergé

qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels moyens. La

noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause

commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de

s'en désabuser. Mais le bas peuple, à qui la suprême droiture de la

logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu

de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères

mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que l'aristocratie,

mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en

outre, qu'à cette époque, grâce aux prédications d'une foule de docteurs

hérétiques, dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action

desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement

instruit en matière de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église

de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils

avaient interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre,

et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il

s'en trouvait de vivants parmi eux.

Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en 1420.

Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre le drame des événement»

par une dissertation un peu longue. Les événements sont impossibles à

comprendre, dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas une idée

des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont je donne un

résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si lourd: «Si le

rétablissement de la coupe était d'une assez grande nécessité, pour

mettre en combustion tout un royaume, ou si le même rétablissement

était un assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête sur les

Bohémiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui

n'est pas de mon ressort.» Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages _de

poids_, au ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de

donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort

de mémoires et de documents l'histoire au dix-huitième siècle: mais il

n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos écoliers d'en prendre

ainsi son parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se

_mettre en combustion_ pour de telles fadaises. Le rétablissement ou

le retranchement de la coupe était la question vitale de l'Église

constituée comme puissance politique. C'était aussi la question vitale

de la nationalité bohémienne constituée comme société indépendante.

C'était enfin la question vitale des peuples constitués comme membres de

l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme, comme

force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile

avait fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la présence

réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, proclamaient un

principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de

l'Église, qui, depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle,

s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. Les

Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et

en refusant d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu à

peu la sympathie et le concours des masses, et faire avorter enfin une

révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des

castes privilégiées.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 13 / 19 题