Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du peuple. Il les
exerça au métier des armes dans lequel il était consommé, et en fit
d'excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement.
Protégée par des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient
une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés profonds et des
murailles si épaisses, qu'elles pouvaient braver toutes les machines de
guerre, des tours et des remparts savamment disposés et construits
avec une force cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en
enlevant par surprise un poste où Sigismond avait envoyé mille chevaux.
Il apprit à ses gens à les monter et leur fit faire l'exercice du
manège. Puis il se rendit à Prague avec quatre mille hommes qui
suffirent pour y porter l'épouvante chez les uns et pour enflammer
l'ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire
les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond.
Ziska pensa que le moment n'était pas venu, et qu'avant tout il fallait
se débarrasser du clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre,
il songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter, et
il savait bien où il trouverait de quoi payer les frais de la guerre.
L'impatience des taborites était extrême. Peut-être trouvaient-ils que
Ziska n'allait pas assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de
déposer Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas Gansz. Pour
les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être pas livrer et abandonner le
maître, qu'il avait servi et qui lui avait été débonnaire, leur livra le
pillage des couvents, tandis que Wenceslas se retirait dans une autre
forteresse à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Ambroise et le
couvent des Carmes furent dévastés et les moines chassés. Le gage de
chaque victoire était l'inauguration de la communion nouvelle dans les
églises. On y portait la _monstrance_ c'est-à-dire l'eucharistie,
dans un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et les
ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les catholiques.
Ziska, à leur tête, entra dans la maison du compère prêtre qui avait
abusé de sa soeur, le tua, le dépouilla de ses habits sacerdotaux et le
pendit aux fenêtres.
De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait de
s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prémontré,
nommé Jean, nouvellement hussite, et l'un des hommes les plus terribles
de cette révolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau
où était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec fermeté
au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques prisonniers. En ce
moment, je ne sais quelle main insensée lança une pierre sur Jean le
prémontré et sur sa monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se
réveilla, on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs prirent la
fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti,
furent jetés par les fenêtres et reçus en bas sur des broches et sur des
fourches; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse
folie de jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.
L'affreuse ivresse ne fut qu'exaltée par ce premier sang; on s'était
promis d'abord seulement de marcher sur toutes les églises et tous les
couvents, pour y renverser les autels catholiques et y instituer le
nouveau culte. Si Jean Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de
son parti en leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans
ce délire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se réunissent pour
faire les actes du pouvoir sans en avoir médité les droits. D'ailleurs,
en assouvissant sa vengeance personnelle, il avait donné un fatal
exemple. Tout fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui
était cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant les
ennemis de son pays, se vit entraîné du premier bond dans les horreurs
de la guerre civile. Les habitants hussites de la _vieille ville_ de
Prague avaient donné parole à ceux de la _nouvelle_ de les seconder.
Le massacre du sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les
égorgeurs vinrent les y assiéger; la nuit seule mit fin au combat, et
depuis ce jour, les citoyens des deux villes de Prague furent toujours
animés les uns contre les autres. Le lendemain, la sédition recommença.
La belle chartreuse, appelée le _Jardin de Marie,_ fut pillée. Le prieur
s'était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d'épines et promenés
dans les rues, se virent abreuvés d'outrages. Quand on fut arrivé sur le
pont de Prague, à l'endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre
de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire une hécatombe des
chartreux; d'autres, ennemis de ces cruautés, s'y opposèrent; on se
querella et on se battit de nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés
à la maison de ville de la vieille cité, d'où les magistrats les firent
évader.
En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu'entrer en fureur,
maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie. Pendant qu'il écoulait les
offres d'accommodement de ses conseillers lesquels étaient, comme tous
les ordres du royaume, divisés d'opinion pour et contre la doctrine, son
grand échanson s'avisa de dire _qu'il avait bien prévu tout cela._ Cette
parole irrita tellement le roi, qu'il le prit par les cheveux, le jeta
par terre, et allait le poignarder, lorsque ses gens réussirent à le
désarmer. Il tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale;
dix-huit jours après, il mourut _en jetant de grands cris et rugissant
comme un lion._
Tous les historiens du temps représentent cet empereur comme un
_Sardanapale_, un _Thersite_ et un _Copronime._ Ils l'accusent d'avoir
souillé les fonts baptismaux et l'autel sur lequel il fut couronné,
étant enfant, présage de l'impureté de sa vie et de l'ignominie de son
règne. «On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de gens,
qu'ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil; dont le corps est
esclave de la volupté, _à qui l'âme est à charge_ et dont on ne peut pas
plus estimer la vie que la mort[18].» On prétend qu'un de ses cuisiniers
lui ayant refusé à manger, sans doute par ordre du médecin, _il le fit
embrocher et rôtir_; qu'il aimait passionnément son chien, parce qu'il
mordait tout le monde; qu'il avait toujours un bourreau à ses côtés et
qu'il l'appelait son compère, ayant tenu son enfant sur les fonts du
baptême. _Il fit jeter dans la rivière un docteur en théologie, pour
avoir dit qu'il n'y a de vrai roi que celui qui règne bien._
[Note 18: _Cochlée._]
Cette belle parole de Jean de Népomuck (car c'est de lui certainement
qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperçus de son caractère, m'ont
fait croire que, s'il eût vécu jusqu'à l'époque de la prédication et du
procès de Jean Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa
canonisation n'eut lieu qu'au dix-septième siècle, et ce fut sans doute
pour l'université du Prague une de ces politesses que l'Église adresse
de temps en temps à certains ordres ou à certains corps pour leur faire
sa cour. On sait comment fut débattue et octroyée la canonisation
de saint François d'Assises, le grand hérétique du joannisme et le
véritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au paupérisme
de l'_Évangile éternel._ A quoi tiennent dans le ciel les entrées de
faveur!
Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu'il avait été frappé de
stérilité par les enchantements et le poison. Il ne fut regretté de
personne. Les catholiques l'avaient vu trembler et faiblir devant
les menaces des hussites. Ceux-ci savaient qu'il avait fait tout
dernièrement la liste de ceux d'entre eux qu'il voulait faire mourir,
et qu'en feignant de les favoriser, il ne cessait d'écrire à son frère
Sigismond pour qu'il vint le tirer de leurs mains. Il était donc, avec
sa peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre civile; car
tandis qu'il laissait égorger les magistrats de Prague et ouvrait les
temples catholiques aux sectaires, il appelait Sigismond et livrait aux
Allemands les hussites des provinces.
Son cadavre subit l'expiation du supplice de Népomucène, à laquelle il
avait échappé durant sa vie. Inhumé dans la basilique de la cour royale
où était la sépulture des rois de Bohème, il fut déterré peu de
temps après et jeté dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une
singulière destinée lui avait toujours fait trouver son salut dans
l'eau, il fut repêché et reconnu par un marchand de poisson qui lui
avait été attaché comme fournisseur. Le royal cadavre fut caché dans la
maison du pécheur, et revendu, par la suite, à sa famille pour vingt
ducats d'or.
La mort de Wenceslas fut suivie d'un long interrègne, durant lequel le
terrible et vaillant borgne de Tabor fut de fait l'unique souverain de
la Bohème.