IV.

Sophie de Bavière, veuve de Wenceslas, s'étant vainement adressée à

Sigismond, qui avait bien assez à faire de combattre les Turcs sur ses

terres de Hongrie, se renferma du mieux qu'elle put dans le fort de

Saint-Wenceslas, situé dans le _Petit-Côté_ de Prague, sur la rive

gauche de la Moldaw. La vieille et la nouvelle ville de Prague, ainsi

que la forteresse de Wisrhad[19], dont il sera souvent question dans

cette histoire, sont situées sur la rive droite. On sait déjà que,

malgré des dissidences d'opinion et de fréquents démêlés, ces deux

villes étaient hussites. Le _Petit Côté,_ qui contenait le château

des rois de Bohême, et où la cour, le haut clergé et les principaux

dignitaires faisaient leur résidence, était resté attaché au parti

catholique.

[Note 19: _Wieserhad_ ou _Wischerad._]

Sophie, effrayée de son abandon et de l'agitation croissante des

esprits, résolut de tenter un coup hardi: elle rassembla quelques

troupes, sortit secrètement de la ville avec un seigneur de Schwamberg,

et alla attaquer à l'improviste le redoutable Ziska, dans le district de

Pilsen. Ziska n'avait avec lui, en cet instant, qu'une petite troupe

de taborites, avec leurs femmes et leurs enfants, qui les suivaient

partout. Réfugié sur une colline où il n'y avait que _pierres et

broussailles_, et que la cavalerie de la reine ne pouvait gravir sans

mettre pied à terre, il n'attendait pourtant pas sans inquiétude l'issue

d'un combat où il se voyait entouré de tous côtés. Les femmes des

taborites le sauvèrent par un stratagème singulier: aux approches de

la nuit, elles étendirent leurs robes et leurs voiles dans les

broussailles, où les Impériaux devaient s'engager tout bottés et

éperonnés. Dès qu'ils eurent laissé leurs chevaux au bas de la

colline, et qu'ils eurent fait quelques pas dans ces filets, ils s'y

embarrassèrent si bien les pieds, qu'ils ne purent avancer ni reculer;

et, tandis qu'ils essayaient de se dépêtrer, Ziska fondit sur eux, et

les tailla en pièces. La reine et son général prirent la fuite, à la

faveur de là nuit.

En attendant que Sigismond put s'attaquer en personne à l'audacieuse

insurrection des hussites, Ziska, poursuivant son oeuvre, détruisit ou

fit détruire par les nombreuses bandes de ses adhérents presque toutes

les églises conventuelles et les monastères de la Bohème. On compte cinq

cent cinquante de ces édifices dont il ne laissa pas pierre sur pierre.

Les historiens catholiques ne tarissent pas en gémissements sur les

funestes résultats de cette dévastation. Les pompeuses descriptions

qu'il nous ont laissées de ces sanctuaires du luxe et de la paresse

expliquent assez la rage d'un peuple laborieux et pauvre, et qui avait

vu prélever sur son travail et sur ses besoins l'impôt exorbitant du

clergé. Le monastère de la Cour royale, à Prague, avait sept chapelles,

dont chacune était de la grandeur d'une église. Autour du jardin, on

pouvait lire l'Écriture sainte sur les murailles, _en majuscules, sur de

belles planches, et les lettres grossissant toujours, à proportion de la

hauteur de la muraille._ Mais rien n'approchait de la magnificence des

Bénédictins d'Opalowitz.

Leur couvent avait été fondé par Wratislas, premier roi de Bohème, au

onzième siècle, et l'on n'y recevait que des personnes riches, à la

condition qu'elles y apporteraient tous leurs biens. Il y avait là un

certain trésor qui, depuis longtemps, alléchait ces vieux burgraves de

l'intérieur, dont nous avons déjà parlé, brigands qui, sous prétexte de

guerre ou de religion, avaient toujours flairé, et maintenant essayaient

pour leur compte la conquête des couvents. Celui-là était le rêve d'un

certain pillard, nommé Jean Miesteczki, qui ne cessait de rôder autour,

attiré par la merveilleuse aventure de Charles IV, dont le pays avait

gardé souvenance. Bien que cette chronique soit une digression, fidèle

à notre amour pour cette partie de l'histoire que nous appelons le

coloris, nous la raconterons à nos lectrices. Des auteurs plus graves

que nous l'ont consignée en latin.

Un jour de l'année 1359, l'empereur Charles, étant à la chasse, disparut

avec deux de ses écuyers et ne rejoignit ses compagnons que le soir à

Koemgsgratz. L'empereur se mit à table, ne répondit que par un sourire à

ceux que son absence avait effrayés, et se contenta de leur dire qu'un

serment épouvantable l'empêchait de s'expliquer sur sa disparition

mystérieuse. Cependant on remarqua que l'empereur avait au doigt une

bague d'une forme antique, où était enchâssé un diamant tel, que le

trésor impérial n'en avait jamais possédé d'aussi précieux.

On admira ce joyau, on se perdit en commentaires. L'empereur mourait

d'envie de parler. Enfin, lorsque le bon vin l'eut rendu plus

communicatif, il réfléchit un peu, déclara qu'il pouvait raconter son

aventure avec certaines restrictions, sans violer son serment, et se

décida à rapporter ce qui suit.

Il était entré dans un monastère pour s'y reposer, et il avait été fort

bien reçu et régalé à merveille par l'abbé, qui le prenait pour un

seigneur de la cour. Après le repas, pressé de dire son nom, il avait

promis de le faire dans l'église seulement, en présence des deux plus

anciens moines et de l'abbé. Celui-ci ayant choisi ceux en qui il

avait le plus de confiance, et ayant conduit l'empereur dans l'église,

l'empereur se nomma et leur déclara que le désir de voir leur trésor

l'avait amené chez eux. Il leur engagea en même temps sa foi d'empereur

des Romains qu'il n'en prendrait rien, et ne souffrirait jamais qu'on

leur en prît la moindre chose. L'abbé, à ces paroles, fut saisi d'une

grande frayeur, se retira à l'écart, et, après avoir délibéré longuement

avec ses deux moines, il répondit au monarque: «Très-clément souverain,

nous vous dirons que des soixante religieux que nous sommes ici, il n'y

a que nous trois qui ayons connaissance du trésor. Quand il en meurt un

des trois, on confie le secret à un autre, et nous _sommes de serment

de n'ouvrir le trésor à âme vivante_. D'ailleurs, l'accès en est fort

dangereux et ne convient point à Votre Majesté.»

L'empereur demanda qu'ils l'associassent, lui quatrième, à la prestation

du serment et à la connaissance du trésor. Les moines inquiets

délibérèrent encore; et, n'osant ni refuser, ni consentir, lui

proposèrent de deux choses l'une, _ou de voir le trésor sans voir le

lieu, ou de voir le lieu sans voir le trésor._

--_Montrez-moi seulement le trésor,_ dit l'empereur, _et je serai

content._

--_Il faut donc,_ dirent les moines, _que vous vous abandonniez à notre

conduite._

--_Mes chers pères,_ dit l'empereur, _ma vie est entre vos mains._

Là-dessus, ils prennent l'empereur par la main, le mènent dans un enclos

obscur (conclave), pavé de briques, allument deux cierges, lui mettent

un capuchon baissé sur la tête, de sorte qu'il ne pouvait voir que ce

qui était à ses pieds; ensuite les moines ayant levé quelques briques,

il aperçut confusément une caverne très-profonde où il lui fallait

descendre. Quand il fut arrivé en bas, les moines le tournèrent et le

retournèrent jusqu'à ce qu'il en fût étourdi. Alors ils le conduisirent

dans une cave souterraine _longue de deux rues._ Enfin ils lui ôtèrent

son capuchon et le menèrent dans une chambre pleine d'argent en lingots,

d'or en barres, de croix, de _paix (pacificalia),_ et d'autres ornements

d'église enrichis de pierreries, et quantité d'autres joyaux.

«_Sire,_ dit alors l'abbé, _tous ces trésors sont à vous; nous les

gardions pour Votre Majesté. Daignez en prendre tout ce qu'il vous

plaira._

--_Dieu me préserve,_ répondit Charles, _de toucher aux biens

ecclésiastiques!_

--_Il ne sera pas dit,_ répliqua l'abbé, _que Votre Majesté s'en

retourne d'ici les mains vides._»

Et il lui mit au doigt la bague, qu'en achevant ce récit l'empereur

montrait à ses compagnons de chasse, sans vouloir leur indiquer ni le

nom ni la situation du monastère. Il s'estimait peut-être heureux d'en

être sorti, et on l'approuva fort, sans doute, d'avoir refusé les offres

insidieuses de l'abbé, lorsque pour l'éprouver celui-ci lui avait dit:

_Tout cela est à vous._ Parole de moine! Si l'empereur l'eût pris au

mot, il est douteux qu'il eût remonté l'escalier. Quoi qu'il en

soit, ses courtisans eurent bientôt appris des écuyers qui l'avaient

accompagné, qu'il s'agissait du trésor des Bénédictins d'Opatowitz, et

de cette façon «la mine fut éventée.»

La suite de l'histoire de ce trésor montre à quel point les moines

tenaient à ces inutiles richesses. Un demi-siècle après l'aventure de

Charles IV, le couvent d'Opatowitz en éprouva une plus tragique à la

même occasion. Jean Miesteczki, profitant des ravages de Ziska pour

s'enrichir aussi de son côté, arriva sur le soir, à cheval, avec deux

de ses compagnons, sous prétexte de rendre ses devoirs à l'abbé, qui

s'appelait Pierre Laczur. Le brigand fut bien reçu et bien traité. Mais

au milieu du souper, il en vint comme par hasard deux autres, et puis

trois, et puis enfin toute la bande, qui tomba sur les moines et en tua

un bon nombre. Pendant cette exécution, Miesteczki s'emparait de l'abbé

et lui commandait le poignard sur la gorge de lui révéler le secret

du couvent. Les vieux moines se laissèrent maltraiter cruellement et

gardèrent le silence. Le malheureux abbé fut mis à la torture et ne

révéla rien. Il en mourut peu de jours après, emportant son secret dans

la tombe. Les historiens catholiques du temps en font un martyr. Quant

à Miesteczki, il n'emporta de son expédition que les vases sacrés, la

cassette particulière de l'abbé, et autres bribes dont il acheta le

château et la ville d'Opokzno. Puis, pour racheter son âme de ce

sacrilège, il fit une rude guerre aux hussites, qui pendirent son

drapeau à un gibet de Prague. Plus tard, assiégé par eux dans Chrudim,

il se fit hussite pour avoir la vie sauve, et ravagea encore les

couvents avec eux, le métier étant fort de son goût. Enfin il rentra en

grâce avec Sigismond après toutes ces aventures, et mourut peut-être en

odeur de sainteté. Les Bénédictins d'Opatowitz furent repris et repillés

par les Taborites. On ne dit pas si ceux-là trouvèrent le trésor.

Peut-être existe-t-il encore sous quelque ruine aux entrailles de la

terre.

[Illustration: Et resta planté comme une statue... (Page 16.)]

Puisque nous consacrons ce chapitre aux épisodes ainsi que notre

auteur[20], qui en rapporte bien d'autres plus hors de saison, nous

finirons par celle de Puchnick, évêque de Prague, mort avant la

prédication de Jean Huss. Wenceslas, qui était fort railleur, le fit

appeler un jour et lui commanda de prendre dans son trésor autant d'or

qu'il en pourrait emporter sur lui. Le prélat, moins discret et moins

prudent que Charles IV ne l'avait été chez les Bénédictins d'Opatowitz,

remplit tellement ses poches, sa robe et ses bottines, qu'il ne put

faire un pas pour s'en aller, et resta planté comme une statue devant

l'ivrogne couronné, qui riait à faire écrouler les voûtes de son palais.

Quand il eut fini de rire, Puchnick fut déchargé de son butin jusqu'à la

dernière obole, et renvoyé honteusement aux huées des serviteurs. Telles

étaient les moeurs du temps et les manières de la cour. L'avarice du

clergé de Bohème était devenue proverbiale. Le peuple comparait les

moines à des animaux immondes auxquels les couvents servaient d'étables.

Il en fit justice avec la brutalité et la férocité qu'on retrouve au

moyen âge chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous

l'inspiration de toutes les idées religieuses. On brisa les images et

les statues des saints; on leur coupa le nez et les oreilles, et on les

jeta dans les rues et sur les chemins pour qu'elles fussent foulées aux

pieds par les passants. On voit là plus de fanatisme que d'avarice; car

bien des choses d'un grand prix furent perdues, entre autres des objets

d'art et des manuscrits plus regrettables que les lingots d'or et

d'argent des monastères. Ziska s'emparait de ces dernières dépouilles et

les faisait porter à Tabor, où elles étaient scrupuleusement consacrées

à l'édification de la ville et des fortifications, ainsi qu'à

l'entretien des troupes et de leurs familles. Il ne se réservait

que quelques jambons et viandes fumées, qu'il appelait ses _toiles

d'araignées_ parce qu'on les balayait aux murailles des réfectoires.

Malheureusement, la vengeance ne se bornait pas là. Les moines et les

religieuses étaient traités comme les statues de leurs saints, et

livrés à toutes les tortures, à toutes les ignominies. Nous passerons

rapidement sur ces détails, qui font frissonner. En l'année 1419, les

Taborites détruisirent, seulement à Prague, quatorze de ces communautés.

Ils n'épargnèrent que celle des Bénédictins esclavons, qui se déclara

pour la doctrine de Jean Huss, et dont l'abbé alla au-devant d'eux leur

offrir la communion sous les deux espèces. Ils la reçurent chargés et

entourés _de leurs arcs, hallebardes, massues, scorpions et catapultes_.

Ces Bénédictins étaient de ceux qui avaient obtenu, sous Charles IV,

le privilège de dire les offices en langue slave, ce qui était un

acheminement vers le schisme; et, comme la fondation de leur maison

était contemporaine de celle de l'Université de Prague, on peut croire

qu'ils avaient toujours penché vers ces mêmes idées d'indépendance et de

réforme. Ils n'avaient certainement pas trempé dans les accusations

que le clergé de Bohème porta contre Jean Huss et Jérôme au concile de

Constance; car on ne fit grâce à aucun de ceux-là, et jamais supplice ne

fut vengé avec autant d'éclat que celui de ces deux hommes illustres.

[Note 20: M. Lenfant _Histoire du Concile de Bâle._]

[Illustration: Des villages, des villes mêmes... (Page 19.)]

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 7 / 19 题