II.

Nous avons justement laissé le roi de Bohème, Wenceslas l'ivrogne, dans

un de ses châteaux (c'était je crois, celui de _Tocznik_), tandis que

Jean Huss, le jeune recteur de l'université de Prague, traduisait

en bohémien les livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le

wickléfisme était une des nombreuses formes qu'avait prises la doctrine

de l'_Évangile éternel_, la grande hérésie lancée dans le monde depuis

plusieurs siècles, et formulée par l'abbé Joachim de Flore, en 1250.

Wicklef était mort, mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les

adeptes, sous le nom de _Lollards_, préparaient une grande insurrection,

se fiant peut-être aux relations, et l'on dit même aux engagements que,

soit curiosité, soit enthousiasme, Henri V avait contractés avec eux

dans les années orageuses de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies

chez les autres peuples, et y répandirent mystérieusement leur doctrine,

s'adressant aux hommes les plus remarquables, suivant l'usage de ces

temps de persécutions. Ou prétend que Jean Huss repoussa d'abord avec

horreur la pensée de l'hérésie, mais qu'il fut séduit par deux jeunes

gens arrivés d'Angleterre, sous prétexte de prendre ses leçons. On

raconte même à ce sujet une anecdote qui ressemble fort à une légende.

Mais la poésie des traditions à son importance historique; elle donne,

mieux parfois que l'histoire, l'idée des moeurs et des sentiments d'une

époque: enfin elle ajoute la couleur au dessin souvent bien sec de

l'histoire, et à cause de cela, elle ne doit pas être méprisée.

[Illustration: Et le fit attacher à une machine de guerre... (Page 3.)]

Nos deux écoliers wickléfistes prièrent donc Jean Huss, leur maître et

leur hôte, de leur permettre d'orner de quelques fresques le vestibule

de sa maison. «Ce qu'ayant obtenu, ils représentèrent, d'un côté,

Jésus-Christ entrant à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace

à pied; et, de l'autre, le pape monté superbement sur un beau cheval

caparaçonné, précédé de gens de guerre bien armez, de timbaliers, de

tambours, de joueurs d'instruments, et des cardinaux bien montez et

magnifiquement ornez.» Tout le monde alla voir ces peintures, les uns

admirant, les autres criminalisant les tableaux.»

Jean Huss aurait donc été frappé de l'antithèse ingénieuse que cette

image lui mettait sous les yeux à toute heure. Il aurait médité sur la

simplicité indigente du divin maître et de ses disciples, les pauvres de

la terre et les simples de coeur; sur la corruption et le luxe insolent

de l'autocratie catholique, et il se serait décidé à lire Wicklef.

Aussitôt qu'il se fût mis à le répandre et à l'expliquer, de nombreuses

sympathies répondirent à son appel. La Bohême avait bien des raisons

pour abonder dans ce sens sans se faire prier. D'abord, comme nous

l'avons déjà dit plus haut, la haine du joug étranger, puis celle du

clergé qui la pressurait et la rongeait, affreusement. Dans le peuple

fermentait depuis longtemps un levain de vengeance contre les richesses

des couvents; les récits qu'on a faits de ces richesses ressemblent,

à des contes de fées. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps

pénétré, dans les montagnes de la Moravie. On dit même que lors de

la persécution que leur fit subir Charles V, à l'instigation du pape

Grégoire XI, Pierre Valdo en personne était venu finir ses jours en

Bohème. Les _lolhards_ de Bohême dont le nom ressemble bien à celui

des lollards d'Angleterre, étaient originaires d'Autriche. Un de leurs

chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu'ils étaient plus de

huit mille en Bohême. Les historiens constatent aussi des irruptions

de béguins ou beggards, d'adamites, de turlupins, de flagellants et de

millénaires dans les pays slaves et en Bohême surtout, à différentes

époques. Prague avait eu déjà d'illustres docteurs qui avaient prêché

que la fin du monde ancien était proche, _que l'Antéchrist était apparu

sur la terre, et qu'il siégeait sur le trône pontifical_. Jean de

Miliez[11], un des plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se

disculper, et on dit qu'il avait écrit ces propres paroles sur la

porte de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw, dit

_le Parisien_ parce qu'il avait étudié à Paris, «illustre par sa

merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité à prêcher, a souffert

une grande persécution, et cela à cause de la vérité évangélique.»

Celui-là détestait les moines, et leur reprochait «d'avoir abandonné

l'unique sauveur Jésus-Christ pour des _François_ et des _Dominique_».

On ne voit point que l'enthousiasme joannite des ordres mendiants ait

établi un lien sympathique entre eux et les Bohémiens. Soit que ceux de

ces moines qui habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme

à l'époque où il éclata en Italie et en France, soit que la haine des

couvents l'emportât sur toute similitude de doctrine chez les Bohémiens,

il est certain que cette doctrine changeant de nom et de prédicateurs,

leur arriva un peu tard et leur servit d'arme contre tous les ordres

religieux.

[Note 11: Milicius, suivant la coutume des historiens de cette époque

de latiniser tous les noms. Il ne paraît pas que tous ces docteurs

hérétiques sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de

famille, mais beaucoup à leur nom de baptême et à celui de leur village.

Jean Huss prit le sien de Hussinetz, où il était né. Je prierai mes

lectrices de faire attention, en lisant l'histoire de ces siècles, à

la prodigieuse quantité de théologiens célèbres dans l'Eglise ou dans

l'hérésie qui portent le prénom de Jean. À l'époque de la prédication du

joannisme et de la dévotion à l'évangile de saint Jean, ce n'est pas un

fait indifférent.]

[Illustration: Il s'attroupa une grande multitude... (Page 13.)]

Ces docteurs bohémiens avaient tenté surtout de rétablir les coutumes

de l'Église grecque, auxquelles la Bohême, convertie primitivement

au christianisme par des missionnaires orientaux, avait toujours été

singulièrement attachée. La communion sous les deux espèces et l'office

divin récité dans la langue du pays, étaient surtout les cérémonies qui

lui paraissaient constituer sa nationalité, représenter ses franchises

et préserver dans l'esprit du peuple l'égalité des fidèles devant

Dieu et devant les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous

reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre hussitique et

le symbole de l'idée révolutionnaire de la Bohême à cette époque, ainsi

que l'enveloppe extérieure de l'oeuvre du Taborisme.

La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins la majorité de la

pure noblesse bohème) à ces antiques coutumes. Grégoire VII les avait

anéanties. Mais l'autorité de cet homme énergique n'avait pu décréter

l'orthodoxie d'une nation qui n'avait jamais été ni bien grecque, ni

bien latine, qui portait l'amour de son indépendance principalement

dans son culte, et qui jusque-là avait cru et prié à sa guise dans

la simplicité et la pureté de son coeur. Pendant deux siècles après

Grégoire VII, il y avait eu en Bohême un culte latin officiel pour la

montre, pour l'obédience extérieure, et un culte grec devenu national,

un culte qu'on pourrait appeler _sui generis_, pour la vie des

entrailles populaires. On disait les offices en langue bohème, et on

communiait sous les deux espèces dans les campagnes, et secrètement dans

les villes; il y avait même plusieurs endroits où on l'avait toujours

fait ostensiblement, grâce à des privilèges accordés et maintenus par

les papes. Milicius fut persécuté et mourut dans les prisons, après

avoir restauré l'ancien rite assez généralement. Mathias de Janaw était

confesseur de Charles IV, qui l'aimait beaucoup et qui ne paraît pas

avoir été bien décidé entre les principes hardis de son université et

les menaces du saint-siège. On osa demander à cet empereur de travailler

à la réformation de l'Église; il eut peur, repoussa la tentation,

éloigna Mathias, cessa de communier sous les deux espèces, et laissa

l'inquisition sévir contre ses coreligionnaires. On n'administrait donc

plus cette communion sur la fin de son règne, que dans les maisons

particulières, «et à la fin, dans les endroits cachez; mais ce n'étoit

pas sans périls de la vie.» Quand on se saisissait des communiants,

«on les dépouilloit, on les massacroit, on les noyoit; de sorte qu'ils

furent obligez de s'assembler à main armée, et bien escortez. Cela dura

de part et d'autre jusqu'au temps de Jean Huss.»

On voit maintenant comment, en peu d'années, Jean Huss devint le

prophète de la Bohème. Il prêcha ouvertement le mépris de la papauté,

la liberté de la communion et des rites. À la suite d'une querelle de

règlement, il avait fait chasser presque tous les gradués allemands

de l'Université. L'inquisition réprimanda et fit brûler les livres de

Wicklef. Huss n'en prêcha que plus haut et souleva maintes fois le

_peuple enclin aux nouveautés_. Son archevêque n'avait pas beaucoup

de pouvoir contre lui; l'abrutissement de Wenceslas livrait l'État à

l'anarchie. Irrité contre le pape qui l'avait déposé de l'empire, il

n'était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti. Son frère et

son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues gouvernait une partie de la

noblesse bohème, n'était guère plus content du saint-siège, parce que

celui-ci avait longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume de

Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation pour le

distraire de l'hérésie.

Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem, en latin au

palais royal de Prague et dans les synodes et assemblées générales du

clergé bohème, contre le clergé romain et contre toute la discipline

ecclésiastique. Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise, dit

Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden[12] et plusieurs autres,

il commença à fanatiser les artisans et les femmes, qui, de leur côté,

commencèrent à dogmatiser aussi, et même à écrire des livres, déclarant

qu'il n'y avait plus d'Église sur la terre que celle des hussites.

[Note 12: Pierre de Dresden est, dit-on, l'auteur de ces hymnes et de

ces chansons spirituelles entremêlées d'allemand et de latin qui sont

encore en usage dans les églises de la confession d'Augsbourg. Ou lui en

attribue aussi la musique. (_M. Lenfant_.)]

Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss. Après avoir subi

en Bohème plusieurs persécutions, il fut cité devant le concile. «Il

comparut sur la foi d'un sauf-conduit de l'empereur Sigismond[13]. Il

n'en fut pas moins emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu'une

commission, déléguée par le concile, examinait ses doctrines. Il fut

condamné en même temps que la mémoire de son maître Wicklef. Jean Huss

montra d'abord quelque hésitation; mais il reprit bientôt toute sa

fermeté, ne voulant point se rétracter à moins qu'on ne lui prouvât ses

erreurs par l'Écriture, appela du concile au tribunal de Jésus-Christ,

et déclara qu'il aimerait mieux être brûlé mille fois[14] que de

scandaliser par son abjuration ceux auxquels il avait enseigné la

vérité. Il fut dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le

concile, et conduit au bûcher d'après l'ordre de ce même empereur qui

lui avait garanti par serment la vie et la liberté. Jérôme de Prague

avait été arrêté et amené prisonnier à Constance quelque temps

auparavant. Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous.

Quelque temps après, il fit demander au concile une audience publique,

déclara qu'il avait menti à sa conscience, et qu'il croyait à la vérité

des enseignements de ses maîtres; puis il marcha intrépidement au

supplice. Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus sinistre que

cette double catastrophe: ce fut la théorie qu'inventa le concile pour

la justifier. Un décret du concile défendit à chacun, sous peine

d'être réputé fauteur d'hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer

l'empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit de Jean

Huss[15].»

[Note 13: Sigismond, arrivé à l'empire en 1410 par la mort de Rupert,

voulut consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.]

[Note 14: On raconte que Jean Huss, pendant qu'il lisait les livres

de Wicklef, se donnait l'étrange plaisir de se brûler le bout des doigts

à la flamme de sa lampe. Interrogé sur cet étrange passe-temps, il

répondit en montrant le livre: «Voila un calice qui me mènera loin.»]

[Note 15: M. Henri Martin, _Histoire de France_.]

Pendant tout ce procès, les hussites de Bohême s'étaient tenus, le

peuple, dans une attente sombre et douloureuse, les nobles dans un

_silence irrité_. A la nouvelle de son supplice, presque toute la Bohème

s'émut, depuis _ces gens de la lie du peuple_, qu'on lui avait tant

reproché d'avoir pour auditoire, jusqu'à ces vieux seigneurs qui avaient

vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises et de leurs

coutumes nationales. L'Université, saisie unanimement d'une véhémente

indignation, rendit un témoignage public, adressé à toute la chrétienté,

en faveur du martyr. «0 saint homme! disait ce manifeste, ô homme d'une

vertu inestimable, d'un désintéressement et d'une charité sans exemple!

Il méprisait les richesses au souverain degré, il ouvrait ses entrailles

aux pauvres; on le voyait à genoux au pied du lit des malades. Les

naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa douceur, et

ramenait les impénitents par des torrents de larmes. Il tirait de

l'Écriture sainte, ensevelie dans l'oubli, des motifs puissants et tout

nouveaux pour engager les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs

égarements et pour réformer les moeurs de tous les ordres sur le pied

de la primitive Église.»..... «Les opprobres, les calomnies, la famine,

l'infamie, mille tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a

soufferte, tout cela non-seulement avec patience, mais avec un visage

riant: toutes ces choses sont un témoignage authentique d'une constance,

aussi bien que d'une foi et d'une piété inébranlables chez cet homme

juste, etc.»

Des lettres de sanglants reproches furent adressées au concile de toutes

parts. On lui disait qu'il avait été assemblé, non par l'esprit de

Dieu, mais par l'esprit de malice et de fureur; qu'il avait condamné un

innocent sur la déposition de personnes infâmes, sans vouloir écouter

celle des évêques, des docteurs et des gens de bien de la Bohême, qui

témoignaient de son orthodoxie et de sa foi; que c'était une assemblée

de satrapes que ce concile, et le conseil des Pharisiens contre

Jésus-Christ; et mille autres invectives, dont plusieurs sont remplies

d'éloquence. Ces pièces coururent toute l'Allemagne, et irritèrent

violemment le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat du pape, fut

si mal reçu en Bohème, qu'il écrivit au pontife et à l'empereur:

_Les Hussites ne peuvent être ramenés que par le fer et par le feu_.

Sigismond ne voulut pas se hâter de ruiner un royaume qu'il regardait

comme sien. Il hésita, et la révolution n'attendit pas qu'il eut pris

son parti.

Elle commença religieusement par instituer un anniversaire commémoratif

de la mort du martyr Jean Huss (6 juillet), et par faire célébrer ses

louanges dans toutes les églises; puis elle frappa des médailles en son

honneur, et l'Université, qui était à la tête du mouvement, publia sa

déclaration de foi, la première formule du hussitisme.

Cette déclaration, signée de _maître Jean Cardinal_ et de toute

l'Université, ne porte absolument que sur le droit auquel prétendent

les hussites de communier sous les deux espèces, conformément à

l'institution _de Christ_, à ses propres paroles, à celles de saint

Jean et aux principes purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le

retranchement de la coupe de _constitution humaine, nouvellement

inventée et inconnue aux sacrés canons_; pardonnent à ceux qui, _par

ignorance et simplicité_, se sont soumis jusque-là à cette ordonnance,

et finissent par déclarer que désormais _il ne faut avoir égard à ce

dogme d'invention humaine_, et s'en tenir à la doctrine de Jésus, qui

doit l'emporter sur _toute puissance insidieuse et redoutable_, sur

_toutes comminations et terreurs_.

Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner de grands

orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient pas beaucoup à redire,

sinon que «si ce n'était point une hérésie en soi de communier sous

les deux espèces, c'en était une de dire que l'Église péchait en

n'administrant ce sacrement que sous une seule.» Jusque-là on n'était

aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de l'orthodoxie

était un sophisme. Mais si la déclaration de l'Université satisfaisait

les classes aristocratiques, la noblesse, le clergé et même la

bourgeoisie de Bohème, il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût

l'expression de la religion des masses, qui se sentaient travaillées

par la doctrine ardente de l'Évangile éternel et par toutes les idées

confuses, mais passionnées, d'égalité évangélique, que les prêtres

du concile appelaient la _lèpre vaudoise_. Wicklef et Jean Huss,

théologiens consommés dans l'acception de la philosophie scolastique,

érudits recherchés et honorés, hommes de science et par conséquent

hommes du monde, soit qu'ils n'eussent pas été aussi loin que leurs

adeptes prolétaires dans leur conception d'une nouvelle société

chrétienne, soit qu'ils eussent voilé cette conception idéale sous des

formules de simple discipline réformatrice, avaient écrit avec cette

prudence de raisonnement que doivent conserver les hommes en vue pour ne

pas compromettre leur doctrine dans la discussion avec les sophistes et

les puissants de ce monde. Les âmes populaires plus pressées par leur

feu intérieur et par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé

à réaliser l'idée cachée au fond de cette question de dogme; et, tandis

que les classes patientes par nature et par position se contentaient de

réclamer la coupe, les pauvres, conduits et agités par divers types de

fanatiques, s'apprêtaient à réclamer l'égalité et la communauté de biens

et de droits, dont la coupe n'était pour eux que le symbole. Ainsi, les

patriciens, les classes aisées et la plupart des habitants industriels

des grandes villes commençaient à former la secte des calixtins ou des

hussites purs, tandis que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et

leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer à l'approche d'une

tempête, se préparant aux fureurs du Taborisme et des autres sectes,

sublimes de courage et féroces d'instinct, qui devaient victorieusement

résister à Rome et à tout l'empire germanique, durant quatorze ans.

Déjà, du temps de Jean Huss, ces exaltés avaient émis l'opinion que le

prêtre n'était rien de plus qu'un autre homme, et que tout chrétien

était prêtre de son plein droit pour interpréter les mystères et

administrer les sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers de

Prague avaient été accusés _d'entendre les confessions et d'administrer

le sacré corps de Notre-Seigneur_. Les seigneurs bohémiens présents à

cette accusation en avaient défendu, en rougissant, l'honneur de la

Bohème, et le fait parut si énorme, qu'on n'osa persister à le reprocher

à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n'en furent peut-être pas

très-émus, et l'on vit une femme du peuple arracher l'hostie des mains

du prêtre, en disant qu'une femme de bonne vie était plus digne qu'un

prêtre infâme de toucher le pain du ciel.

Comme les émeutes et les violences commençaient, et que plusieurs

gentilshommes de l'intérieur, espèce de Burgraves qui faisaient depuis

longtemps le métier de bandits pour leur propre compte, se servaient du

hussitisme comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner

les couvents et détrousser les voyageurs, les grands de Bohème

s'assemblèrent pour délibérer sur les conséquences de la déclaration

de l'Université. Ils formèrent une députation des plus considérables

d'entre eux, pour aller trouver le roi et l'inviter à s'occuper un peu

de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous l'avons dit, entre

la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l'ivrogne et

Charles VI l'insensé. Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient

heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient que malgré eux

sur la scène, où on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux

drapeaux qu'on tire de la poussière.

Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour se donner du coeur,

dans sa forteresse de Tocznik au sommet d'une montagne du district de

Podwester. Dès qu'il aperçut les députés, il eut peur et se barricada.

On parvint cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, et

ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma dans la

forteresse de Wyssobrad. C'était un pauvre porte-respect, que ce roi

fainéant, abruti dans la débauche et naturellement poltron, bien qu'il

eût parfois des velléités de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès

qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville vinrent lui

demander des églises pour y enseigner le peuple à leur manière, et y

donner la communion des subutraquistes[16]. Il leur demanda du temps pour

y penser, et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz, qui

était à leur tête, _qu'il filait là une corde pour se faire pendre_. Les

hussites de Prague insistèrent les armes à la main. Les conseillers du

roi répondirent en son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces

mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa

l'affaire et retarda l'explosion, en disant au peuple, sur lequel il

exerçait déjà une grande influence, qu'il fallait attendre l'issue du

concile, et ses résolutions pour ou contre le hussitisme.

[Note 16: Partisans de la communion sous les deux espèces. C'est

ainsi qu'on appelait alors les calixtins ou hussites purs.]

Il est temps de parler du _redoutable aveugle Jean Ziska du calice_.

Il y a tant d'obscurité sur ses commencements, qu'on ignore son nom de

famille. On sait seulement qu'il s'appelait _Jean_, le nom à la mode

dans ces temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'était depuis

son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit pauvre, et vécut

dans la pauvreté au milieu du pillage, par sobriété naturelle et par

austérité de caractère, mais sans qu'il ait paru regarder le communisme

pratiqué par ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure

de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en lui des

aptitudes philosophiques, ni aucune méditation religieuse profonde.

C'est un fanatique de patriotisme; mais ce n'est point un fanatique de

religion, et si ses instincts de divination stratégique approchent de

la faculté extatique, il ne parait point s'être embarrassé beaucoup des

questions théologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui

était départie dans _les jours du zèle et de la fureur_, et il s'y donna

tout entier. Entreprenant, opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et

invaincu, cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce n'est

pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc; il n'est pas non plus comme

elle l'inspiration et le coeur de la guerre patriotique; mais il en est

la tête et le bras, et comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il

en est la torche et le glaive.

Il naquit à Trocznova, dans le district de Koenigsgratz, on ignore à

quelle époque. On sait seulement qu'il fut page de Charles IV, et qu'il

servit avec éclat en Pologne dans la guerre contre les chevaliers

Teutoniques, en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins de

quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. Il était au

service de Wenceslas à l'époque du supplice de Jean Huss, et on assure

qu'il obtint de son maître la permission de jurer haine et vengeance

contre les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardèrent la perfidie du

concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond comme une

injure faite à la Bohême. Mais quoique le fait dont je vais parler ne

soit pas authentique, il a paru, à quelques historiens, motiver encore

mieux l'espèce de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on

peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept années de sa

terrible mission. Selon la tradition à laquelle je me fierais assez dans

les pays dont l'histoire a été supprimée en grande partie ou refaite par

les oppresseurs, un moine avait débauché ou violé sa soeur qui était

religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les

ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement

parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d'autres motifs.

Complètement désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa

part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu de vanité ou

d'ambition, nullement enthousiaste à la façon des fanatiques dont il

était le chef, il semble qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul

l'entraîner à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et

savourées avec une volupté si profonde.

Cependant, quand on examine attentivement cette existence à la fois

violente et calme de Jean Ziska, on est frappé de l'habileté politique

qui préside à tous ses actes et on en vient à se demander à quels autres

moyens il pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance

nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous

l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi dire, pas à pas, et

nous verrons à travers le sombre fanatisme qui lui a été injustement

imputé, une volonté froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus

éclairée et beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous

regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la

Providence suscite aux grandes missions, mais non comme la cause et le

but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes

d'affaires; il veut résoudre le problème de toute une existence dans un

seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est que la goutte d'eau qui fait

déborder le vase.

A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux

hussites plusieurs églises, et, grâce à cet accommodement, l'année 1417

s'écoula sans que les premières conquêtes de la réforme fussent menacées

ni entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux reproches

qu'on lui avait adressés, par une lettre à la fois lâche et insolente.

Il se défendait d'avoir livré Jean Huss; prétendait avoir _vu son

malheur avec une douleur inexprimable, être sorti plusieurs fois du

concile en fureur;_ puis il alléguait, non l'autorité infaillible des

décisions de l'Église, mais la puissance politique de ce concile,

_composé, non de quelque peu d'ecclésiastiques, mais des ambassadeurs

des rois, et des princes de toute la chrétienté._ Enfin il menaçait les

hussites d'une croisade _qui serait suivie de grands scandales et de

périls extrêmes._ C'est pourquoi il les priait, _très-affectueusement,

de ne pas exposer tout un royaume à une totale désolation, et de rejeter

toute nouveauté._ Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il

prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point s'immiscer dans

de telles affaires. _Qu'ils se corrigent entre eux,_ disait il avec une

railleuse indifférence, _comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils

ont l'Écriture sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible, à

nous autres gens simples, de l'approfondir._

L'athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous les Bohémiens dans

leur loyauté et dans leur enthousiasme religieux. Bientôt après arriva

la décision du concile à leur égard: elle était rédigée en vingt-quatre

articles, révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent les plus

odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère. C'est une amplification

des préceptes les plus honteux de délation et de férocité. Le premier

article intime à Wenceslas l'ordre de jurer soumission et fidélité à

l'Église romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres de

rébellion qui doivent être punis par le fer et par le feu, ou tout au

moins par l'exil et la misère. Tous les fauteurs du hussitisme sont

condamnés à mort; _qu'on les brûle,_ ainsi que tous les livres, tous les

traités qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss,

et _toutes les chansons qui ont été faites contre le concile;_ que

l'université de Prague soit réformée; qu'on en chasse les wickléfistes

et _qu'on les punisse;_ qu'on rétablisse l'ancienne communion, et que

les transgresseurs _soient punis;_ qu'on fasse comparaître devant

le siège apostolique les principaux coupables, _tels que sont Jean

Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, Jean

Cardinal, Zdenko de Loben,_ etc., etc.; que tous ceux qui abjureront

_approuvent la condamnation_ de ceux qui, ne se rétractant pas, seront

_punis;_ que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et les

hussites soient _punis,_ et que ceux qui l'ont fait _jurent de ne plus

le faire,_ et, au contraire, de les _poursuivre_ afin de les faire

_punir_, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.

C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et expatrier le reste,

à moins que la Bohème ne se dégradât jusqu'à l'abjuration de sa foi,

jusqu'à la ratification du crime, à moins qu'elle ne consentît, à

s'effacer elle-même ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens

prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.

Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal Jean-Dominique,

cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème, vint s'acquitter de sa légation

et procéder _par les voies de fait_ à la conversion des hérétiques. Il

débuta par entrer dans l'église de Slana, au milieu de la communion

hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé, et par faire

brûler un ecclésiastique et un séculier de cette communion. C'était

briser la dernière digue et déchaîner la mer.

Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. Wenceslas

épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer et feignit même de les

approuver. Néanmoins les hussites délibérèrent d'élire un autre roi.

Mais Coranda, un de leurs prêtres, éloquent et fin, les harangua fort

spirituellement: _Mes frères,_ leur dit-il, _quoique nous ayons un roi

ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les

autres, nous n'en trouverons point qui lui soit préférable: et on peut

même le regarder comme le modèle des princes; car c'est son indolence

qui fait notre force. Il est donc juste de prier Dieu pour sa

conservation.--Nous avons un roi et nous n'en avons point. Il est roi de

nom et il ne l'est pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la

muraille.--Et que peut faire contre nous un roi qui est mort en vivant?_

Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès égal auprès des

révoltés et auprès du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie

beaucoup plus que de sa dignité. Il en prit beaucoup d'amitié pour

Coranda. Dominique, accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il

faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès de Sigismond,

afin de l'animer contre les hussites. Mais il y mourut bientôt, après

avoir eu la gloire de faire rétracter un docteur qui prêchait, dit-on,

le pur déisme. Il est vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant

trois jours à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la

mort comme une grâce.

Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une patente que, dans ses

jours d'abandon, son maitre Wenceslas lui avait remise, scellée de sa

main, pour l'autoriser à tenir son serment de venger la mort de Jean

Huss, _rassembla beaucoup de monde,_ et se mit à parcourir le district

de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, s'empara de la capitale, se

rendit maître de toute la province, et en chassa tous les prêtres et

tous les moines. Il y établit la communion sous les deux espèces, et

institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant de tomber

dans quelque embuscade, il songea à se camper dans une position forte

avec son armée. Il choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie

dans la province de Béchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une

ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits

où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas de Hussinetz, celui à qui

Wenceslas avait promis une corde pour le pendre, vint l'y joindre avec

sa bande. Au bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante

mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient de tous les

pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents

tables furent dressées afin de fraterniser dans la nouvelle communion.

C'est peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée sous

le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours porté depuis, ainsi que la

forteresse de Ziska et celle qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette

place forte a joué un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et

nos armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.

A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska portèrent le nom de

taborites, et peu à peu formèrent une secte de plus en plus tranchée, et

une armée de plus en plus intrépide et redoutable.

Un historien contemporain et témoin des événements, nous a transmis le

récit de cette première grande communion évangélique des hussites. «En

1419, le jour de la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de

peuple dans une vaste campagne appelée _les Croix_ (_Cruces_), proche

de Tabor. Il en vint beaucoup de Prague, les uns à pied, les autres en

chariot. Ce peuple avait été invité par maître Jacobel, maître Jean

Cardinal, et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une table sur

des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au peuple sans nul appareil.

La table n'était pas couverte, et les prêtres n'avaient point d'habits

sacerdotaux. Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce même

endroit avec une grande troupe de l'un et de l'autre sexe, portant

l'eucharistie. Avant que de se séparer, un gentilhomme ayant exhorté le

peuple à dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les blés, il se

fit une si bonne collecte, que cet homme n'y perdit rien, car il ne se

faisait aucune hostilité; les troupes marchaient avec un bâton seulement

comme des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit pour

Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant Wisherad. Il est

surprenant que dans cette occasion ils ne s'emparèrent pas de cette

forteresse dont la conquête leur coûta depuis tant de sang.»

C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites accomplirent

en grand pour la première fois les rites de leur culte. Ils se

donnèrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante, mais

bientôt ils furent troublés par les garnisons que Sigismond tenait

toujours dans les villes et châteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de

Sussicz, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion,

furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu'on leur tendait

une embûche. De Knim et d'Aust, des avis furent échangés également entre

les pèlerins, afin qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et ils

s'envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien armés.

Mais avant que ces troupes eurent pu opérer leur jonction, elles furent

attaquées par les Impériaux, ayant à leur tête Sternberg, seigneur

catholique, président de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent

taillés en pièces; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, et le

forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout le jour sur le lieu

du combat, enterrant les morts d'Aust et faisant dire l'office divin par

leurs prêtres. De là ils se rendirent à Prague en chantant des hymnes de

victoire, et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères. À cette

occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre ceux de Tauss[17], dans

le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pièces

précieuses nous font connaître les caractères historiques mieux que

toutes les déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541,

dans la maison de ville de Prague.

[Note 17: Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la même

ville, ou du moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les

historiens anciens un nom, même des plus importants, sur lesquels ils

s'accordent. Il paraît qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanisée

des noms bohèmes n'offre guère plus de certitude. Je ne me pique d'une

d'aucune exactitude pour ces noms sur lesquels rien n'a dû m'éclairer

suffisamment. On sait l'indifférence de nos historiens français des

derniers siècles, et le sans-gêne des corruptions de la basse-latinité

du moyen âge pour les noms étrangers. Je croirais cependant que le

véritable nom ancien de Tauss est Tusia, à cause d'une anecdote

consignée dans plusieurs livres à ce sujet. La tradition rapporte qu'en

974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohême, à tenir

une chaudière sur le feu pour avoir commis un fratricide, et ce prince

voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: _Tu sta_. La légende peut être

fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui

était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule que je me

permettrai: on me la pardonnera. J'avais placé le château fantastique de

Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.]

«_Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista._--Mes très-chers

frères, Dieu veuille par sa grâce, que vous reveniez à votre première

charité, et que, faisant de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de

Dieu, vous persistiez en sa crainte. S'il vous a châtiés et punis, je

vous prie en son nom, de ne vous pas laisser abattre par l'affliction.

Ayez donc égard à ceux qui travaillent pour la foi et qui souffrent

persécution de la part de nos adversaires, surtout de la part des

Allemands, dont vous avez éprouvé l'extrême méchanceté à cause du nom de

J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos ancêtres, qui étaient toujours

en état de défendre la cause de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes

frères, ayant toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la

république, nous devons être fort vigilants, et il faut que quiconque

est capable de manier un couteau, de jeter une pierre et de porter

un levier (_une barre, une massue_), se tienne prêt à marcher. C'est

pourquoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons de tous côtés

des troupes pour combattre les ennemis de la vérité et les destructeurs

de notre nation; et je vous prie instamment d'avertir votre prédicateur

d'exhorter le peuple dans ses sermons à la guerre contre l'Antéchrist.

Et que tout le monde, jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que,

quand je serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni aliments,

ni pâturages, et que vous fassiez provision de bonnes armes. C'est le

temps de s'armer non-seulement contre ceux du dehors, mais aussi contre

les ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier combat, où vous

n'étiez que peu contre beaucoup de monde, et sans armes contre des gens

bien armés. La main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et

tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie.--_Ziska du Calice, par la divine

espérance, chef des taborites. _»

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 5 / 19 题