I.

Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France avait vu ce

monarque grossier lorsqu'il était venu conférer à Reims avec les princes

du saint-empire et les princes français pour l'exclusion de l'antipape

Boniface. «Les moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent

fort la cour de France, qui mettait au moins de l'élégance dans le

libertinage: l'empereur était ivre dès le matin quand on allait le

chercher pour les conférences[3].» A l'époque du concile de Constance et

du supplice de Jean Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'était

plus empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer par

les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui succéder; mais

il fut déçu dans son ambition, et la diète choisit Rupert, électeur

palatin, entre plusieurs concurrents, dont l'un fut assassiné par

les autres. Cette élection ne fut pas généralement approuvée.

Aix-la-Chapelle refusa de conférer à Rupert le titre de _roi des

Romains;_ plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant la

violation du serment qu'elles avaient prêté au successeur légitime de

Charles IV[4]. Une partie des domaines impériaux paya les subsides à

Wenceslas, l'autre à Rupert. Sigismond brocha sur le tout, inonda la

Bohême de ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant la

souveraineté effective en attendant mieux, persécutant son frère

dans l'intérieur de son royaume, soulevant la nation contre lui, et

s'efforçant d'user les derniers ressorts de cette volonté déjà morte.

Ainsi rien ne ressemblait plus à la papauté que l'Empire, puisqu'on vit

vers le même temps trois papes se disputer la tiare, et trois empereurs

s'arracher le sceptre des mains. Et l'on peut dire aussi que rien ne

ressemblait plus à la France que la Bohême. A l'une un roi fainéant,

poltron, ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux et

aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs et des

Bourgognes, et la fureur du peuple entre deux. A la Bohême, les ravages

de Sigismond, la résistance à la fois molle et cruelle de la cour, et la

voix du peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais là fut

grande cette voix du peuple, que trop de malheurs et de divisions

étouffaient chez nous sous le bâillon de L'étranger.

[Note 3: Henri Martin.]

[Note 4: Mort en 1378.]

Wenceslas s'était rendu odieux dès le principe par ses moeurs brutales

et son inaction. En 1384, quelques seigneurs s'étant déclarés

ouvertement contre lui, il appela des consuls allemands, à l'exclusion

de ceux du pays, pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, et fit

périr les mécontents sur la place publique. La fière nation bohème ne

put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna jamais d'avoir appelé des

étrangers à son aide pour décimer sa noblesse. Ce fut le principal

prétexte allégué dans le soulèvement qui éclata par la suite, et où Jean

Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup de part. On lui

reprocha encore amèrement le meurtre de Jean de Népomuck, ce vénérable

docteur, qu'il avait fait jeter dans la Moldaw pour n'avoir pas voulu

lui révéler la confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse

et douce Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements. Tour à tour

spoliateur des biens de son clergé et persécuteur des hérétiques, accusé

par les orthodoxes d'avoir laissé couver et éclore l'hérésie hussite,

par les réformateurs d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile

et maltraité ses disciples, il ne trouva de sympathie nulle part, parce

qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie pour personne. Sigismond aida

les mécontents à lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393,

l'empereur Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison de ville, ni plus

ni moins qu'un ivrogne ramassé par la patrouille. Il s'en échappa tout

nu dans un bateau, où une femme du peuple le recueillit, à telles

enseignes qu'il en fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le

masque, fondait sur la Bohême. Les Bohémiens relevèrent leur fantôme de

roi pour tenir l'usurpateur en respect et le repousser. Wenceslas n'en

fut pas plus sage, et se mit en besogne de vendre son royaume pour

boire. Il commença par la Lombardie, qui était un fief de l'Empire et

qu'il donna à Jean Galéas Visconti pour 150,000 écus d'or. Il avait

déjà perdu les villes, forts et châteaux de la Bavière, que Rupert,

l'électeur palatin, lui avait enlevés; si bien que, traduit au ban de

l'Empire, déclaré relaps, haï des siens, méprisé de tous, déposé le

lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavière, il se trouva,

en 1400, réduit à sa petite Bohême. Pour un prince juste, aimé de son

peuple, c'eût été pourtant une forteresse inexpugnable. La division et

le morcellement des plus grandes puissances spirituelles et temporelles

prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de force que dans le sentiment

national de quelques races chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et

ne pouvait s'appuyer sur rien. En 1401, «revenu à son mauvais naturel,»

il fut pris par les grands et enfermé dans la tour noire du palais de

Prague. Transféré dans diverses forteresses, il alla passer un an en

captivité à Vienne, d'où il s'échappa encore dans un bateau. La Bohême

l'accueillit encore, parce que Sigismond désolait le pays avec une armée

de Hongrois. «Ils y firent des désordres inexprimables, tuant et violant

partout où ils passaient. Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes

garçons et de jeunes filles, et les vendaient _comme des chevreuils_.

Sigismond ne se montra pas moins cruel que ses gens; ne pouvant venir à

bout de prendre un fort qu'il avait assiégé, il en tira sous de belles

promesses, le jeune Procope, marquis de Moravie, prince du sang, et le

fit attacher à une machine de guerre qui était devant la muraille, afin

que les assiégés fussent contraints de tuer leur maître à coups de

flèches.» Cet infortuné ayant survécu à ses blessures, Sigismond le fit

conduire à Brauna et l'y laissa mourir de faim.

Wenceslas n'eut qu'à se montrer aux intrépides Bohémiens pour que

Sigismond fût repoussé; mais plusieurs des principales places fortes de

la Bohême restèrent entre ses mains, et l'on peut dire que jusqu'à

la guerre des Hussites, cette nation gouvernée par un fantôme, et

surveillée par un ennemi intérieur, fit l'apprentissage du gouvernement

républicain qu'elle rêvait depuis longtemps et qu'elle allait essayer de

mettre en pratique. Pendant cette sorte d'interrègne, qui dura encore

une quinzaine d'années, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa

les moyens de développement matériel, il se fit en revanche un grand

travail de recomposition dans les idées religieuses et sociales.

L'esprit réformateur, qui, sous divers noms et sous diverses formes,

fermentait en France, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en

Allemagne depuis plusieurs siècles, commença à asseoir son siège en

Bohême, et à préparer ces grandes luttes que hâtaient l'établissement

et l'exercice de l'inquisition. Quelques souvenirs historiques sont

indispensables ici pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss

(de 1407 à 1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace de ces sept

années il exerça sur son pays, enfin le retentissement inouï de son

martyre, que les quatorze sanglantes années de la guerre hussite firent

si cruellement expier au parti catholique.

La race slave des Tchèques, que nous appelons à tort les Bohémiens[5],

avait conservé ces institutions sorties de son propre esprit, et

n'avait subi aucun joug étranger depuis le temps de sa reine Libussa,

jusqu'après celui de Wenceslas V, au commencement du quatorzième siècle.

La dynastie des Przemysl ducs de Bohême, avait donc duré six siècles.

Le premier des Przemysl, tige de cette race illustre, fut, dit-on, un

simple laboureur, que la reine Libussa tira de la charrue (comme Rome

en avait tiré Cincinnatus), pour en faire son époux et le chef de son

peuple. La légende naïve et touchante de l'antique Bohême rapporte

qu'elle lui fit conserver ses gros souliers de paysan, et qu'il les

légua au fils qui lui succédait, afin qu'il n'oubliât point sa rustique

origine et les devoirs qu'elle lui imposait[6]. Wladislas II fut le

second de ses descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut

conféré par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut pour cette

race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant qui s'emparait des

souverains de la Bohême devait, suivant la loi éternelle, détruire la

nationalité de leur domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la

Bohême, l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une partie de la

Carinthie, et jusqu'à un port de mer, ce qui, pour le dire en passant,

pourrait bien purger la mémoire de Shakspeare d'une grosse faute de

géographie[7]. Il fit la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des

lois, bâtit Koenigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre et

Trévise, et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que par modestie,

la couronne impériale, qui échut à Rodolphe de Habsbourg, lequel le

dépouilla d'une partie de ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu

roi de Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions, se

perdit dans la débauche, fut assassiné à Olmutz et termina la dynastie

nationale. Cinq ans après, Jean de Luxembourg montait sur le trône de

Bohème, et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens,

livrés pour la première fois depuis tant de siècles à une main

étrangère. Jean, politique habile et ambitieux, comprit son rôle,

renvoya les fonctionnaires allemands et promena sa noblesse dans des

guerres à l'étranger. Il finit par se promener lui-même hors de la

contrée, sous prétexte de maladie, mais en effet pour laisser aux

Bohémiens le temps de s'habituer sans trop d'amertume à sa domination.

Il fit plusieurs voyages en France, fréquenta les papes d'Avignon, et

tout en respirant l'air salubre de ces contrées, revint un beau jour,

rapportant de par un décret de l'autorité pontificale, la couronne

impériale à son fils. Ce fils fut Charles IV, premier roi de Bohème,

empereur. Ses grands travaux donnèrent à cette contrée un lustre qu'elle

n'avait pas encore eu. Il bâtit la nouvelle ville de Prague, composa

le code des lois, fonda le collège de Carlstein, et tenta de réunir

la Moldaw au Danube. Mais son plus grand oeuvre fut la fondation de

l'Université de Prague à l'instar de celle de Paris, où il avait étudié.

Ce corps savant devint rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme

de Prague et plusieurs autres hommes supérieurs; c'est-à-dire qu'il

enfanta le hussitisme, un idéal de république qui devait bientôt faire

une rude guerre à la postérité de son fondateur.

[Note 5: C'est à peu près comme si les étrangers, au lieu de nous

confirmer notre glorieux nom de _Francs_, s'obstinaient à nous appeler

_Celtes_. Les Boiens furent expulsés de la contrée à laquelle ils ont

laissé le nom de Bohême 500 ans avant notre ère, et les Tchèques sont

une toute autre race.]

[Note 6: Cette tradition du paysan-roi se retrouve chez tous les

peuples slave.]

[Note 7: On sait que dans un de ses drames à époques incertaines il

fait aborder sur un navire un de ses personnages en Bohème. Ce pouvait

être la port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastueusement

la limite de son empire au rivage de l'Adriatique.]

Charles IV chérissait tendrement cependant cette Université, sa noble

fille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions savantes, que

lorsqu'on venait l'interrompre pour l'avertir de manger, il répondait,

en montrant ses docteurs échauffés à la dispute: «C'est ici mon souper;

je n'ai pas d'autre faim.» Malgré cette sollicitude paternelle pour

l'éducation des Bohémiens, ceux-ci ne l'aimèrent jamais et lui

reprochèrent de trop s'occuper des intérêts de sa famille. Le reproche

fut peut-être injuste; mais cette famille avait le tort impardonnable

d'être étrangère: on le lui fit bien voir.

Sous Wenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Université de Prague,

forte de sa propre vie, grandit, se développa, acquit une immense

popularité, et produisit Jean Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau

fleuron de sa couronne, au concile de Constance. Les pères du concile

ne lui renvoyèrent même pas ses cendres. L'Université fit faire à

la Bohème, dont elle était devenue la tête et le coeur, le serment

d'Annibal contre Rome.

Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion de ce peuple

guerrier en un peuple raisonneur et théologien fût l'affaire de quelques

années et l'oeuvre entière de l'Université. Les choses ne se passent pas

ainsi dans la vie des nations. Permis aux pères des conciles de dire,

dans le style du temps, que le royaume de Bohême, jusque-là fidèlement

attaché à la religion, était devenu tout d'un coup l'_égout de toutes

les sectes_. Il y avait bien longtemps, au contraire, que la Bohême

tournait à l'hérésie, et que le monde civilisé tout entier, _infecté de

ce poison_, lui en infiltrait tout doucement le venin.

Si j'écrivais cette histoire pour les hommes graves (comme on dit

de tant d'hommes en ce temps-ci où il y a si peu de gravité), je ne

pourrais faire moins que de tracer maintenant l'histoire de l'hérésie.

Il me faudrait, pour remonter à son berceau, remonter à celui de

l'Église; ce serait un plus long et un peu lourd. Rassurez-vous,

Mesdames, c'est pour vous que j'écris, et ce que j'ai lu de tout cela,

je vous le résumerai en peu de mots, d'autant plus qu'à cet égard

l'_histoire n'existe pas; l'histoire n'est pas faite_. Rien de plus

obscur et de plus embrouillé que la certitude de certains faits dans le

passé. Peut-être faudrait-il s'occuper un peu de chercher celle du fait

idéal; si l'on songeait bien aux causes morales des événements, on

déterminerait peut-être d'une manière plus satisfaisante la marche de

ces événements; si l'on mettait un peu plus de sentiment dans l'étude

de l'histoire, je crois qu'on devinerait beaucoup de choses qu'avec la

seule érudition il sera peut-être à jamais impossible d'affirmer.

_Deviner l'histoire_ de la pensée humaine, voilà en effet à quoi nous

sommes réduits en ce temps de scepticisme, après tant de siècles

d'hypocrisie. Que dis-je? l'hypocrisie et le scepticisme sont de tous

les temps, et presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des

religions, a été écrite sous l'une ou l'autre inspiration. L'Église a

écrit l'histoire, c'est elle qui l'a le plus et le mieux écrite dans

le passé: l'Église a été forcée de l'écrire selon ses intérêts,

ses ressentiments et ses terreurs. Les souverains ont fait écrire

l'histoire, et les souverains ont fait comme l'Église. Comme le pouvoir

spirituel et le pouvoir temporel ont été aux prises éternellement, voilà

déjà de grandes contradictions entre les historiens des deux camps. Puis

les philosophes et les hérétiques ont écrit l'histoire: ressentiment et

amertume contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre les

diverses sectes et les diverses philosophies, ignorance et précipitation

de jugement, voilà ce qu'on trouve chez la plupart de ces historiens.

Nouvelles contradictions! où est donc la vérité de l'histoire au milieu

de ce conflit? L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pédants

en pensent ce qu'ils veulent!

Mais comme la Providence ne fait rien d'inutile, l'humanité, sur

laquelle et par laquelle agit chez nous la Providence, ne fait rien

d'inutile non plus. Le passé a entassé devant nous des montagnes de

matériaux, l'avenir en profitera. Le présent s'en effraie et y porte

une main timide. Mais vienne le réveil des grands sentiments, vienne un

siècle des lumières qui ne sera ni celui de Léon X ni celui de Louis

XIV, mais celui de la justice et de la droiture, l'histoire se fera, et

nos petits-enfants en auront enfin une idée nette et bienfaisante.

Quoi, me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et qu'avons-nous donc

appris dans nos couvents?--Hélas! Mesdames, vous n'y avez appris que

l'Évangile, et encore ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient

commencer à apprendre quelque chose, car on a commencé à faire pour la

jeunesse de bons ouvrages comparativement à ceux du passé. Quelques

esprits élevés ont jeté de siècle en siècle une certaine clarté

progressive sur cet abîme ténébreux. De nos jours de rares intelligences

ont indiqué la route; la notion d'une nouvelle méthode supérieure

à l'ancienne s'est répandue et tend à se populariser, en dépit de

l'hypocrisie sceptique de l'Église et du scepticisme hypocrite de

l'Université. Mais les seuls beaux travaux que nous possédions sur

l'histoire ne sont encore que des aperçus de sentiment, des éclairs de

divination. Je vous l'ai dit, nous en sommes à deviner l'histoire, en

attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la donne tout expliquée et

toute dévoilée.

Je conviens que certains points principaux semblent être du moins assez

bien dépouillés de mensonge et d'ignorance pour qu'on puisse en juger.

Si, sur tous les points, la besogne était assez bien débrouillée,

l'ouvrage assez dégrossi, pour que la raison et le sentiment n'eussent

plus qu'à se prononcer sur la conséquence et la moralité des faits, nous

serions déjà bien avancés, et il ne faudrait pas se plaindre: demain

nous aurions nos Hérodotes et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas là,

et les plus instruits de nos maîtres avouent qu'il y a des côtés (selon

moi, ce sont les plus importants) où tout est plongé dans un épais

brouillard. Telle est l'histoire des hérésies; je ne vous citerai que

celle-là, quoique celle de la religion officielle qu'on vous a enseignée

et que vous enseignez à vos enfants soit tout aussi menteuse, tout aussi

obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet m'impose de me borner

à la première, et je vous demande si vous en savez quelque chose? Ne

rougissez pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent guère plus.

Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous, Madame, qu'il y a là toute

une moitié de l'histoire intellectuelle et morale de l'humanité, que

l'autre moitié du genre humain a fait disparaître, parce qu'elle

la gênait et la menaçait. Il faut que j'essaie de vous faire bien

comprendre de quoi il est question, et vous verrez ensuite que cette

sainte mère l'hérésie nous a engendrés tout aussi légitimement, tout

aussi puissamment que notre autre mère la sainte Église. L'une nous a

baptisés, confessés et dirigés de siècle en siècle à la lumière du jour;

l'autre nous a travaillé le coeur, réchauffé l'esprit; elle nous a

tourmentés, inspirés, poussés en avant de siècle en siècle par ses voix

mystérieuses, toujours étouffées et toujours éloquentes; _de profundis

clamavi ad te_, c'est le chant éternel, c'est le cri déchirant de

l'hérésie plongée dans les cachots, ensevelie sous les bûchers, scellée

vivante dans la tombe, comme elle l'est encore sous les ténébreux

arcanes de l'histoire.

Femmes, quand je me rappelle que c'est pour vous que j'écris, je me sens

le coeur plus à l'aise; car je n'ai jamais douté que malgré vos vices,

vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coquetterie,

votre frivolité puérile, il n'y eût en vous quelque chose de pur,

d'enthousiaste, de candide, de grand et de généreux, que les hommes ont

perdu ou n'ont point encore. Vous êtes de beaux enfants. Votre tête est

faible, votre éducation misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire

vide, vos facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est point à

vous! Dieu a permis que dans l'oisiveté de votre intelligence votre

coeur se développât plus librement que celui des hommes, et que vous

conservassiez le feu sacré de l'amour, les trésors du dévouement, les

charmes attendrissants de l'incurie romanesque et du désintéressement

aveugle. Voilà pourquoi, pauvres femmes, nobles êtres qu'il n'a pas

été au pouvoir de l'homme de dégrader, voilà pourquoi l'histoire de

l'hérésie doit vous intéresser et vous toucher particulièrement; car

vous êtes les filles de l'hérésie, vous êtes toutes des hérétiques;

toutes vous protestez dans votre coeur, toutes vous protestez sans

succès. Comme celle de l'Église _protestante_ de tous les siècles, votre

voix est étouffée sous l'arrêt de l'Église _sociale_ officielle. Vous

êtes toutes par nature et par nécessité les disciples de saint Jean,

de saint François, et des autres grands apôtres de l'idéal. Vous êtes

toutes _pauvres_ à la manière des éternels disciples du paupérisme

évangélique; car, suivant la loi du mariage et de la famille, vous ne

possédez pas; et c'est à cette absence de pouvoir et d'action dans les

intérêts temporels, que vous devez cette tendance idéaliste, cette

puissance de sentiment, ces élans d'abnégation qui font de vos âmes le

dernier sanctuaire de la vérité, les derniers autels pour le sacrifice.

J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hérésie au point de vue

du sentiment, parce que le sentiment est la porte de votre intelligence.

Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a aujourd'hui une grande lutte

engagée dans le monde entre les riches et les pauvres, entre les

habiles et les simples, entre le grand nombre qui est faible encore par

ignorance, et le petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous

savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuité serait contraire

aux desseins de Dieu, des idées profondes ont surgi; qu'elles ont pris

toutes les formes, même celles de l'erreur et de la folie: enfin, que

mille sectes philosophiques se partagent l'empire des esprits. Vous

avez entendu parler de celles qui ont fait la révolution française,

des jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes, des

babouvistes, des hébertistes même, etc. Depuis quinze ans, vous avez vu

d'autres sectes déployer leurs bannières, d'autres idées, ou plutôt

les mêmes idées au fond, prendre de nouvelles formes, chez les

saint-simoniens, les doctrinaires, les fouriéristes, les communistes de

Lyon, les chartistes d'Angleterre, etc., etc.

Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques et de

tous ces mouvements populaires, c'est la lutte de l'égalité qui veut

s'établir, contre l'inégalité qui veut se maintenir; lutte du pauvre

contre le riche, du candide contre le fourbe, de l'opprimé contre

l'oppresseur, de la femme contre l'homme (du fils même contre le père

dans la législation, puisqu'il a fallu reconquérir la suppression du

droit d'aînesse); de l'ouvrier contre le maître, du travailleur contre

l'exploitateur, du libre penseur contre le prêtre gardien des mystères,

etc.; lutte générale, universelle, portant sur tous les principes,

partant de tous les points, imaginant tous les systèmes, essayant de

tous les moyens. Vous n'êtes pas au bout; vous en verrez bien d'autres

et de pires, si au lieu de laisser le champ libre à la discussion, le

pouvoir s'obstine à contraindre d'une part, et à corrompre de l'autre.

Eh bien, au point où nous en sommes, vous ne pouvez pas supposer que

tout cela soit absolument nouveau sous le soleil, que l'esprit humain

ait enfanté toutes ces manifestations pour la première fois depuis

cinquante ans. Il faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans

seulement le genre humain a commencé à vivre et à se rendre compte de

ses droits, de ses besoins de toutes sortes.

Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens l'histoire suivie,

claire et précise des manifestations progressives qui ont amené celles

du dix-huitième siècle et celles d'aujourd'hui, vous ne l'y trouverez

que confuse, tronquée et profondément inintelligente. Parmi les

modernes[8], les uns, effrayés de la multiplicité des sectes et de

l'obscurité répandue sur leurs doctrines par les arrêts mensongers de

l'inquisition et l'auto-da-fé des documents, ont craint de se tromper et

de s'égarer; les autres ont tout simplement méprisé la question, soit

qu'ils ne s'intéressassent point à celle qui agite notre génération,

soit qu'ils n'aperçussent point ses rapports avec l'histoire des

anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien autre chose.

D'abord il y a plusieurs siècles (et ce ne sont pas les moins remplis

de faits et d'idées) dont il ne reste rien que des arrêts de mort, de

proscription et de flétrissure. Durant ces siècles, l'Église prononça la

sentence de l'anéantissement des individus et de leur pensée: maîtres

et disciples, hommes et écrits, tout passa par les flammes; et les

monuments les plus curieux, les plus importants de ces âges de

discussion et d'effervescence sont perdus pour nous sans retour.

[Note 8: Depuis quelques années, de louables et heureuses tentatives

ont été faites à cet égard. M. Michelet, M. Lavallée, M. Henri Martin

surtout, ont commencé à jeter un nouveau jour sur ces questions, et à

les traiter avec l'attention qu'elles méritent. Je ne parle pas des

beaux travaux fragmentaires de l'_Encyclopédie nouvelle_, et de certains

autres dont les idées que j'émets ici ne sont qu'un reflet et une

vulgarisation.]

Ainsi, le rôle de l'Église, dans ces temps-là, ressemble à l'invasion

des barbares. Elle a réussi à plonger dans la nuit du néant les

monuments de la pensée humaine; mais le sentiment qui enfanta ces idées

condamnées et violentées ne pouvait périr dans le coeur des hommes.

L'idée de l'égalité était indestructible; les bourreaux ne pouvaient

l'atteindre: elle resta profondément enracinée, et ce que vous voyez

aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la conséquence directe.

Les siècles persécutés, et pour ainsi dire étouffés, dont je vous parle,

embrassent toute l'existence du christianisme jusqu'à la guerre des

hussites. Là l'histoire devient plus claire, parce que les insurrections

religieuses aboutissent enfin à des guerres sociales. Les questions

se posent plus nettement, non plus tant sous la forme de propositions

mystiques que sous celle d'articles politiques. Bientôt après arrive la

réforme de Luther, les grandes guerres de religion, la création d'une

nouvelle église, qui échappe aux arrêts de l'ancienne et qui conserve

les monuments de son action historique, grâce à l'invention de

l'imprimerie, qui neutralise celle des bûchers.

Il semblerait que cette nouvelle église de Luther, pénétrée d'amour

et de respect pour les longues et courageuses hérésies qui l'avaient

précédée, préparée et mise au monde, eût dû consacrer d'abord sa ferveur

et sa science à reconstruire l'histoire de son passé, à refaire sa

généalogie, à retrouver ses titres de noblesse. Elle était encore assez

près des événements pour chercher dans ses traditions le fil de son

existence, dont l'Église romaine avait détruit l'écriture. Elle ne le

fit pourtant pas, occupée qu'elle était à se constituer dans le présent

et à poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer aussi que ses

docteurs et ses historiens manquèrent souvent de courage et reculèrent

avec effroi devant l'acceptation du passé. Ce passé était rempli d'excès

et de délires. Nous l'avons dit plus haut, c'était le temps de la

violence; et les hussites le disaient dans leur style énergique: _C'est

maintenant le temps du zèle et de la fureur_. Nous dirons, plus tard,

comment ils se croyaient les ministres de la colère divine. Mais ces

délires, ces excès, ce zèle et cette fureur ne dévoraient-ils pas aussi

le sein de l'Eglise romaine? Rome avait-elle le droit de leur reprocher

quelque chose en fait de vengeance et de cruauté, de meurtre et de

sacrilège? Les docteurs protestants reculèrent pourtant devant les

accusations dont on chargeait la tête de leurs pères. Luther lui-même,

vous le savez, fut le premier à s'épouvanter du torrent dont il avait

rompu la dernière digue. Comment eût-il pu accepter la tache glorieuse

de son origine, lui qui désavouait déjà l'oeuvre terrible de ses

contemporains et l'audace qu'il supposait à sa postérité?

Il légua son épouvante à ses pâles continuateurs. Les uns, reniant leur

illustre et sombre origine, s'efforcèrent de prouver qu'il n'avaient

rien de commun avec ceux-ci ou ceux-là; les autres, plus religieux, mais

non moins timides, s'attachèrent à blanchir la mémoire de leurs aïeux

dans l'hérésie de tous les excès qui leur étaient imputés. De là résulta

une foule d'écrits, qu'il peut être bon de consulter, parce qu'il s'y

trouve, comme dans tout, des lambeaux de vérité, mais auxquels il est

impossible de se rapporter entièrement, pour connaître la vérité des

sentiments historiques, à la recherche desquels nous voici lancés[9].

[Note 9: M. Lenfant, dans une longue et curieuse histoire du concile

de Bâle dont nous avons extrait ces notes sur la guerre hussitique,

abandonne la cause, sans façon, à la sévérité de son siècle. Il raille

et méprise plus souvent qu'il n'admire. M. de Beausobre, dans ses

travaux très-supérieurs comme intelligence, comme érudition et comme

aperçu de sentiment, s'efforce de nier des faits qui ont cependant

un caractère de vérité historique. Il donne un démenti général et

particulier à toutes les assertions des écrivains catholiques, et

poussant la partialité un peu loin, fait l'hérésie blanche comme neige.]

Il ne s'agit ici de rien moins que de décider tout le contraire de ce

qu'ont décidé des gens très-graves et très-savants: à savoir que,

comme il n'y a qu'une religion, il n'y a qu'une hérésie. La religion

officielle, l'église constituée a toujours suivi un même système; la

religion secrète, celle qui cherche encore à se constituer, cette

société idéale de l'égalité, qui commence à la prédication de Jésus,

qui traverse les siècles du catholicisme sous le nom d'hérésie, et qui

aboutit chez nous jusqu'à la révolution française, pour se réformer

et se discuter, à défaut de mieux, dans les clubs chartistes et dans

l'exaltation communiste, cette religion-là est aussi toujours la même,

quelque forme qu'elle ait revêtue, quelque nom dont elle se soit voilée,

quelque persécution qu'elle ait subie. Femmes, c'est toujours votre

lutte du sentiment contre l'autorité, de l'amour chrétien, qui n'est

pas le dieu aveugle de la luxure païenne, mais le dieu clairvoyant de

l'égalité évangélique, contre l'inégalité païenne des droits dans la

famille, dans l'opinion, dans la fidélité, dans l'honneur, dans tout ce

qui tient à l'amour même. Pauvres laborieux ou infirmes, c'est toujours

votre lutte contre ceux qui vous disent encore: «Travaillez beaucoup

pour vivre très-mal; et si vous ne pouvez travailler que peu, vous ne

vivrez pas du tout.» Pauvres d'esprit à qui la société marâtre a refusé

la notion et l'exemple de l'honnêteté, vous qu'elle abandonne aux

hasards d'une éducation sauvage, et qu'elle réprime avec la même rigueur

que si vous connaissiez les subtilités de sa philosophie officielle,

c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences qui sentez en vous

l'inspiration divine de la vérité, et qui n'échappez au jésuitisme de

l'Église que pour retomber sous celui du gouvernement, c'est toujours

votre lutte. Hommes de sensation qui êtes livrés aux souffrances et aux

privations de la misère, hommes de sentiment qui êtes déchirés par le

spectacle des maux de l'humanité et qui demandez pour elle le pain du

corps et de l'âme, c'est toujours votre lutte contre les hommes de la

fausse connaissance, de la science impie, du sophisme mitré ou couronné.

L'hérésie du passé, le communisme d'aujourd'hui, c'est le cri

des entrailles affamées et du coeur désolé qui appelle la vraie

connaissance, la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique

et sociale du problème monstrueux suspendu depuis tant de siècles sur

nos têtes. Voilà ce que c'est que l'hérésie, et pas autre chose: une

idée essentiellement chrétienne dans son principe, évangélique dans ses

révélations successives, révolutionnaire dans ses tentatives et ses

réclamations; et non une stérile dispute de mots, une orgueilleuse

interprétation des textes sacrés, une suggestion de l'esprit satanique,

un besoin de vengeance, d'aventures et de vanité, comme il a plu à

l'Eglise romaine de la définir dans ses réquisitoires et ses anathèmes.

Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hérésie, vous ne vous

imaginerez plus, comme on le persuade à vous, femmes, et à vos enfants,

lorsqu'ils commencent à lire l'histoire, que ce soit un chapitre

insipide, indigne d'examen ou d'intérêt, bon à reléguer dans les

subtilités ridicules du passé théologique. On a réussi à embrouiller ce

chapitre, il est vrai; mais l'affaire des esprits sérieux et des coeurs

avides de vérité sera désormais d'y porter la lumière. Prétendre faire

l'histoire de la société chrétienne sans vouloir restituer à notre

connaissance et à notre méditation l'histoire des hérésies, c'est

vouloir connaître et juger le cours d'un fleuve dont on n'apercevrait

jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un Anglais (ce pouvait bien être

un bourgeois de Paris), ayant loué, pour faire le tour du lac de Genève,

une de ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de côté,

se trouva assis de manière à tourner constamment le dos au Léman, de

sorte qu'il rentra à son auberge sans l'avoir aperçu. Mais on assure

qu'il n'en était pas moins content de son voyage, parce qu'il avait vu

les belles montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une

parabole triviale, applicable à l'histoire. La montagne, c'est l'Église

romaine, qui, dans le passé, domine le monde de sa hauteur et de sa

puissance. Le lac profond, c'est l'hérésie, dont la source mystérieuse

cache des abîmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est vous, si

vous imitez l'Anglais, qui ne songea point à regarder derrière lui.

Quand vous lisez l'Évangile, les Actes des apôtres, les Vies des saints,

et que vous reportez vos regards sur la vérité actuelle, comment vous

expliquez-vous cette épouvantable antithèse de la morale chrétienne avec

des institutions païennes?

Quelques formules de notre code français (ce ne sont que des formules!)

rappellent seules le précepte de Jésus et la doctrine des apôtres. Si

l'empereur Julien revenait tout à coup parmi nous et qu'on lui montrât

seulement ces formules, il s'écrierait encore une fois: «Tu l'emportes,

Galiléen!» Et si saint Pierre, le chef et le fondateur dont l'Église

romaine se vante, était appelé à la même épreuve, il ne manquerait pas

de dire: «Voilà l'ouvrage de ma chère fille la sainte Église.» Mais le

pape serait là pour lui répondre: «Que dites-vous là, saint père? c'est

l'abominable ouvrage d'une abominable révolution, dont les fanatiques

ont brisé vos autels, outragé vos lévites et profané nos temples.» Je

suppose que saint Pierre, étourdi d'une pareille explication, appelât

saint Jean pour le tirer de cet embarras; saint Jean, qui en savait et

en pensait plus long que lui sur l'égalité, lui dirait: «Prenez garde,

frère, j'ai bien peur que le coq n'ait chanté sur le clocher de votre

Église romaine.» Et alors, appelant le pape à rendre témoignage:

«Qu'avez-vous donc fait vous et les autres, pour que les fanatiques

de l'égalité se portassent à de tels excès contre vous et votre

culte?--Nous avions fait notre devoir, répondrait le pape; nous avions

condamné et persécuté Jean-Jacques Rousseau, Diderot et tous les

fauteurs de l'hérésie.» Alors saint Jean voudrait savoir qui étaient

ces grands saints qui avaient résisté à l'Église au nom du précepte du

Christ, car il ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connaître

tous ceux qui avaient suscité l'hérésie de l'évangile; et, de siècle eu

siècle, remontant par le dix-huitième siècle à Luther et à Jean Huss, et

par Wicklef à Pierre Valdo, et par Jean de Parme à Joachim de Flore,

et par eux à saint François; et par saint François à une suite

ininterrompue d'apôtres de l'égalité chrétienne, il remonterait ainsi

par le torrent de l'hérésie jusqu'à lui-même, à sa doctrine, à sa

parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec Grégoire VII et

tous ses orthodoxes jusqu'à Grégoire XVI, et retournerait vers son divin

maître Jésus pour lui rendre compte du cours bizarre des affaires de ce

monde.

Voilà donc tout bonnement l'histoire de ce monde. D'un côté les hommes

d'ordre, de discipline, de conservation, d'application sociale,

d'autorité politique; ces hommes-là, qui n'ont pas choisi sans motif

saint Pierre pour leur patron, bâtissent et gouvernent l'Église avec une

grande force, avec beaucoup d'habileté, de science administrative, de

courage et de foi dans leur principe d'unité. Ils font là un grand

oeuvre; et plusieurs d'entre eux, préservant à certaines époques la

société chrétienne des bouleversements de la politique, de l'ambition

brutale des despotes séculiers, et de l'envahissement des nations aux

instincts barbares, sont dignes d'admiration et de respect. Mais tandis

qu'ils soutiennent cette lutte au nom du pouvoir spirituel contre le

pouvoir temporel, ils prennent les vices du monde temporel et trempent

dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcés d'oublier leur mission

divine, idéale! Ils deviennent conquérants et despotes à leur tour; ils

oppriment les consciences et tournent leur furie contre leurs propres

serviteurs, contre leurs plus utiles instruments.

Ces serviteurs ardents, ces instruments précieux d'abord, mais bientôt

funestes à l'Église, ce sont les hommes de sentiment, d'enthousiasme,

de sincérité, de désintéressement et d'amour; c'est l'autre côté de la

nature humaine qui veut se manifester et faire régner la doctrine du

Christ, la loi de la fraternité sur la terre. Ils n'ont ni la science

organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition qui fait la force,

ni la richesse qui est le nerf de la guerre. Les papes l'ont toujours

parce qu'ils trouvent moyen de s'associer aux intérêts des souverains,

et ils font mieux que de faire la guerre eux-mêmes; ils la font faire

pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les apôtres de l'égalité

sont pauvres. Ils ont fait voeu de pauvreté; à une certaine époque, ils

sortent principalement des associations de frères mendiants; ils se

répandent sur la terre en vivant d'aumônes et souvent de mépris. Ils ne

peuvent s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent

d'immenses sympathies. En l'éclairant dans la voix de l'Évangile, ils

font sortir de son sein de nouveaux docteurs qui, sans s'adjoindre à

eux officiellement, et souvent même en s'en détachant tout à fait,

continuent leur oeuvre, entrent en guerre ouverte avec l'Église, sont

flétris du nom d'hérétiques, agitent les masses, se répandent dans le

monde sous divers noms, y prêchent le principe sous divers aspects, et

partout y subissent la persécution. Mais le destin de l'hérésie n'est

pas de triompher brusquement de l'Église; elle ne peut que la miner

sourdement, l'ébranler quelquefois par l'explosion des menaces

populaires, être ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et finir par

le martyre pour renaître de ses propres cendres, s'agiter encore,

s'engourdir dans la constitution avortée du luthérianisme, et se fondre

enfin dans la philosophie française du dix-huitième siècle. Vous savez

le reste de son histoire, je vous en ai indiqué la trace. Elle revit

aujourd'hui en partie dans la grande insurrection permanente

des Chartistes, et en partie dans les associations profondes et

indestructibles du communisme. Ces communistes, ce sont les Vaudois, les

pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient dès le douzième siècle le

métier de canuts et l'office de gardiens du feu sacré de l'Évangile.

Les chartistes, ce sont les wickléfistes qui, au quatorzième siècle

remuaient l'Angleterre et forçaient Henri V à interrompre plusieurs fois

la conquête de la France. Si je cherchais bien, je trouverais quelque

part les Hussites; et quant aux Taborites et aux Picards, et même

aux Adamites, j'ai la main dessus, mais je ne suis pas obligé de les

désigner. Le petit nombre de ces derniers dans le passé et dans le

présent ne leur laisse que peu d'importance. Ils ne sont point destinés

à en avoir jamais. Leur idée est excessive, délirante, et comme les

convulsions de la démence, elle est un symptôme de mort plus que

de guérison. Ces surexcitations de l'enthousiasme sont destinées à

disparaître. Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rôle

dans la guerre des hussites, et qu'il sera bon de faire leur part quand

j'aurai à montrer leur action.

Maintenant, si le sujet vous intéresse, cherchez dans les livres

d'histoire le récit des grandes insurrections des pastoureaux, des

vaudois, des beggards, des fratricelles, des lolhards, des wickléfistes,

des turlupins, etc. Je ne me charge de vous raconter que celles des

hussites et des taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces

sectes et d'une quantité d'autres que je ne vous nomme pas, n'en forme

qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire les érudits qui ont voulu

faire de si grandes distinctions entre elles[10]. C'est l'histoire

du _Joannisme_, c'est-à-dire l'interprétation et l'application de

l'Évangile fraternel et égalitaire de saint Jean. C'est la doctrine de

l'_Évangile éternelle_ ou _de la religion du Saint-Esprit_, qui remplit

tout le moyen âge et qui est la clef de toutes ses convulsions, de tous

ses mystères. Trouvez-moi une autre clef pour ouvrir tous les problèmes

du temps présent, sinon permettez-moi de commencer mon récit; car il

ressemble beaucoup jusqu'ici à celui du caporal Trimm, qui s'appelait

précisément l'Histoire des sept châteaux du roi de Bohême.

[Note 10: Les rivalités et les inimitiés de ces sectes entre elles

ne prouvent qu'une vérité banale; c'est qu'il est fort difficile de

s'entendre sur les moyens de réaliser une grande entreprise; mais le

même but, la même idée est au fond de toutes.]

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 4 / 19 题