«Cependant, ajouta le baron, mon fils, peu touché de mes représentations

paternelles, auroit donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience; il

se seroit dandiné sur son fauteuil; il m'auroit interrompu cent fois: je

n'aurois pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers

que sensible à mes injures, j'aurois continué tranquillement, je lui

aurois dit: «La marquise de B...»

On conçoit ce que je souffrois depuis un quart d'heure. Je ne pus

contenir davantage mon impatience longtemps concentrée. «Eh! mon père,

m'écriai-je, n'auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour?» Le

baron étoit naturellement violent, il se leva furieux. Craignant l'effet

d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la

porte sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras

appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenoit avec ses mains ses

oreilles bouchées, et lisoit, en sanglotant, un papier posé devant elle.

Je m'approchai de ma belle maîtresse. «Oh! Madame, combien je suis

désolé!...» La marquise me regarda d'un air égaré: «Cruel enfant!

quelles fautes tu m'as fait faire!--Parlez donc plus bas.--Mais quel

châtiment j'en reçois!--De grâce, parlez plus bas.--Ton père..., ton

indigne père,... il ose...--Mon amie, vous allez vous perdre!--Mais tu

es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet écrit funeste,...

vois ces caractères perfides... Mes pleurs les ont effacés. (Elle me

montroit la lettre commencée pour Sophie.)

--Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'êtes pas seul dans

ce cabinet?--Pardonnez-moi, mon père.--J'entends quelqu'un vous parler.

Ouvrez cette porte.--Mon père, je ne le puis.--Je le veux; ne me laissez

pas appeler mes gens.» La marquise se leva brusquement. «Faublas,

dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de

sortir.--De sortir!--Oui, reprit-elle avec désespoir; quelque honte

qu'il y ait à sortir, il y en aura moins qu'à rester.--Mon père, je suis

avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir.--Avec un de vos

amis?--Oui, mon père.--Eh! que ne me disiez-vous plus tôt qu'il y avoit

quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien: je suis

tranquille. Votre ami peut sortir.

--Conduisez-moi», me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses

mains: j'ouvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à coucher; nous

allions gagner la porte opposée qui conduisoit à l'escalier. Mon père,

étonné des précautions que l'inconnu prenoit pour se cacher, se jeta sur

notre passage; il dit à ma malheureuse amie: «Monsieur, je ne vous

demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j'aie

l'honneur de vous voir.--Mon père, je vous conjure pour mon ami de ne

pas exiger...--Que signifie donc ce mystère? interrompit le baron. Quel

est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu'on ne

le voie en face? Je prétends le savoir à l'instant...--Mon père, je vous

le dirai; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai.--Non,

non. Monsieur ne sortira pas que je ne le sache...» La marquise se jeta

dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains. «Monsieur,

vous avez des droits sur un fils; mais sur moi, je ne le croyois pas.»

Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la

vérité. «Quoi! s'écria-t-il, il se pourroit... Oh! que je suis fâché!...

que j'ai de regrets!... que d'excuses!... Mon fils, vous devez sentir

que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le

compte de Mme la marquise de B... des expressions trop fortes que le

baron de Faublas désavoue. Mon fils, reconduisez votre ami.»

La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à

ses larmes. «Que je suis cruellement punie de mon imprudence!»

disoit-elle. Je voulus hasarder quelques mots de consolation.

«Laissez-moi! Votre barbare père est moins barbare que vous!»

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptement

chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la

marquise dans la loge du suisse. Il n'y avoit qu'un instant que nous y

étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagislas[7]

entr'ouvert, et demanda si le baron étoit chez lui. La marquise se cacha

le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon

corps; mais tout cela ne put se faire assez promptement. M. Duportail

(car c'étoit lui) eut le temps de jeter un coup d'oeil sur la marquise.

«Monsieur, le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d'y

monter, je vous rejoins dans un moment.--Oui! oui!» me répondit M.

Duportail en souriant.

[7] Vagislas. C'est le nom qu'on donne à la vitre que les portiers

ouvrent et ferment à volonté.

On vint nous dire que la voiture étoit à la porte. La marquise monta

promptement; je voulus m'y placer un moment auprès d'elle. «Non, non,

Monsieur, je ne le souffrirai pas.» La douleur dont je voyois son coeur

serré passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur une de

ses mains que j'avois saisie, et qu'elle ne retiroit pas. «Ah! vous vous

croyez auprès de Sophie!» Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle

retira sa main et me repoussa. «Monsieur, si, malgré les discours de

votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération

pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser.--Hélas! ne vous

reverrai-je donc plus?» Elle ne me répondit pas; mais ses larmes

recommencèrent à couler avec plus d'abondance. «Ma chère maman, quand

pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me permettrez-vous...?--Ingrat!

je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre

au moins... Laissez-moi... Remontez chez vous, le baron vous y attend.»

Elle dit au cocher de la conduire chez Mme ***, marchande de modes, rue

***. Il fallut bien me décider à la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendoit. «Mon ami,

si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B..., ce si joli

garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié!... Mais qu'avez-vous

donc? vous pleurez!» Je ne sais où M. Person s'étoit fourré, nous le

vîmes tout à coup derrière nous; il me dit d'un ton suffisant: «Je

savois bien, Monsieur, que tout cela finiroit mal; vous ne faites aucun

cas de mes avis.--Vos avis, Monsieur, faites-m'en grâce... En vérité,

c'est précisément le maître d'école de La Fontaine; je me noie, et il me

sermonne!--Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M.

Duportail.--Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon père m'a

fait une scène!»

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu'il y avoit. «Ce qu'il y

a?» répondit mon père. Je l'interrompis. «Ce qu'il y a, Monsieur

Duportail, ce qu'il y a!... Tenez, Mme de B... étoit dans ce cabinet:

mon père entre ici, il s'assied là, il me fait des représentations, sans

doute très justes, très paternelles; mais la marquise entendoit tout, et

mon père la traitoit!... Ah! vous n'en avez pas d'idée! Moi, de peur de

compromettre une femme... honnête,... oui, honnête, quoi qu'on en puisse

dire, je n'osois m'expliquer; mais mon père connoît le profond respect

que je lui porte, jamais je ne m'en suis écarté... Eh bien, il est

témoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque...

Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est

pas naturel! Il continue toujours! Il ne veut rien deviner!--Jeune

homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous

pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur

dont vous paroissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la

marquise...--Mon père...--Monsieur! Mme de B... n'est plus là: pourquoi

donc m'interrompez-vous?... Plus vous semblez aimer la marquise, et plus

je suis mécontent de vous. Si votre coeur est préoccupé de cette

passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d'une

fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie? Vous n'êtes donc

qu'un vil séducteur?--Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre

séducteur que l'amour.--Vous n'aimez donc pas la marquise?--Mon

père...--Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas véritablement

attaché à Mme de B..., vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui

m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi.--Ah! Baron!

interrompit M. Duportail.--Je ne dis rien de trop fort, mon ami.

Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin, je vais au couvent;

je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous

connoissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et

que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis

pour Sophie. Je la presse de s'expliquer: elle me rend le compte le plus

exact des symptômes et des effets de cette maladie que vous devinez, que

Monsieur connoît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nourrir, qu'il

voudroit augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour

séduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire

absolu; il prépare par degrés son déshonneur.--Son déshonneur! le

déshonneur de Sophie?--Oui, jeune insensé, je connois les

passions...--Mon père, si vous les connoissez, vous savez que vous

déchirez mon coeur!--Mon fils, modérez cette impétuosité qui

m'offense... Oui, je connois les passions; oui, cette enfant que vous

respectez aujourd'hui, demain peut-être vous la déshonorerez, si elle a

la foiblesse d'y consentir... (Il s'adressa à M. Duportail.) La recette

que Monsieur destine à _sa jolie cousine_ sera enfermée dans un papier

soigneusement cacheté, qu'il ne faut pas que Mme Munich voie... Vous

comprenez, mon ami... Ainsi tout est prêt, la correspondance va

s'entamer: Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par les yeux, va

l'être bientôt par son coeur. Elle fut trompée par une belle figure,

signe ordinaire d'une belle âme; elle va l'être par les charmes non

moins perfides d'une éloquence apprêtée; on va, dans des lettres

étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaquée

de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les piéges qu'on

lui aura tendus... Et cependant son séducteur n'a pas dix-sept ans! Et

dans un âge encore si tendre il montre déjà les goûts funestes, il

emploie les odieux talens de ces hommes aussi lâches que dépravés qui,

ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la

désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissemens de la

beauté malheureuse, contemplent en s'en applaudissant l'opprobre et les

anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons

naturels que je me plaisois à voir en lui, dont j'étois peut-être fier

en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que

j'avois conçues!--Mon père, croyez que j'adore Sophie...» (Le baron,

sans m'écouter, s'adressant toujours à M. Duportail:) «Et savez-vous par

quelles mains Monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices?

Savez-vous à qui il confie l'honnête emploi de servir ses détestables

projets?... A la vertu la plus pure et la plus confiante, à l'innocente

Adélaïde, à ma chère fille, à sa soeur!--Mon père, ne me condamnez pas

sans m'entendre. Vous doutez de mes sentimens pour Sophie! Eh bien,

daignez nous unir; donnez-la-moi pour épouse.--Et vous disposez ainsi de

Sophie et de vous! Les parens de Mlle de Pontis vous connoissent-ils?

sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient?

Savez-vous s'il me convient à moi? Croyez-vous que je veuille vous

marier à votre âge? A peine sorti de l'enfance, vous prétendez à

l'honneur d'être père de famille!--Oui; et je sens qu'il vous seroit

aussi aisé de consentir à mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer

à mon amour pour Sophie.--Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous

défends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse permission, et

je vous déclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de

force me répondra de vous.--Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens

qui s'aiment, on les renfermoit, mon père, je ne serois pas au monde, et

vous seriez en prison.»

Le baron n'entendit pas ma réponse ou feignit de ne pas l'entendre. Il

sortit; je retins M. Duportail qui se disposoit à le suivre. Je le priai

de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d'engager

surtout le baron à révoquer l'ordre cruel qui m'interdisoit les visites

au couvent. Il m'observa que les précautions dont mon père usoit étoient

assez raisonnables. «Raisonnables! voilà comme parlent toujours les gens

indifférens! Leur grand mot, c'est la raison! Monsieur, quand vous

adoriez Lodoïska, quand l'injuste Pulauski vous priva du bonheur de la

voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables.--Mais, mon

jeune ami, remarquez donc la différence...--Il n'y en a aucune,

Monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne

de ce nom ne voit, ne connoît, ne respire que ce qu'il aime; le plus

grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'être séparé de l'objet adoré.

Les précautions de mon père vous paroissent raisonnables; moi, je les

trouve cruelles, je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre

inutiles. Sophie apprendra mon amour; elle l'apprendra malgré mon père;

elle en sera bien aise, et, malgré lui, malgré vous, malgré toute la

terre, nous finirons par nous marier, Monsieur, je vous le déclare, et

vous pouvez le dire au baron.--Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux

pas aigrir votre père, je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci

vous avez la tête un peu exaltée, je vous laisse faire des

réflexions sages, et dès demain, sans doute, vous serez plus

raisonnable.--Raisonnable! oui, raisonnable! je m'y attendois bien.»

Resté seul, je ne songeai qu'aux moyens d'éluder la défense du baron ou

de la rendre vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon indocilité, je

vous plains. Si de vos maîtresses la première ou la plus chérie ne vous

fit jamais faire de fautes, ah! c'est que vous n'avez jamais beaucoup

aimé.

* * * * *

En y songeant mûrement, je vis que ma situation, quelque pénible qu'elle

dût me paroître, n'étoit pas désespérée. Rosambert, compatissant aux

peines de son ami, m'aideroit sans doute; Jasmin m'étoit entièrement

dévoué; et je croyois connoître assez mon petit gouverneur pour être sûr

qu'avec de l'or je ferois de lui tout ce que je voudrois. M. Duportail

paroissoit vouloir rester neutre, je n'aurois que mon père à combattre.

Mon père, occupé de son intrigue avec cette belle demoiselle de l'Opéra,

sortoit tous les soirs; il ne pouvoit donc pas me veiller de très près.

Voilà les _réflexions sages_ que je faisois: ce n'étoient pas celles que

M. Duportail m'avoit conseillées; mais je ne le trahissois pas, je

l'avois prévenu.

Cependant il ne falloit pas dans les premiers jours heurter le baron de

front; je devois prudemment m'interdire, pendant quelque temps, les

visites au couvent; mais comment faire passer une lettre à Sophie? Cette

lettre étoit si pressée, si nécessaire! Qui la porteroit à ma jolie

cousine? Je ne voyois aucun expédient pour me tirer de cet embarras.

Parmi les ressources que je m'étois ménagées, je n'avois pas calculé

celles qui me restoient dans l'amitié d'Adélaïde.

Une vieille femme m'apporte un billet; je l'ouvre: il est signé DE

FAUBLAS! Ah! ma chère soeur! Je baise l'écriture et je lis:

_Je crains bien d'avoir commis tout à l'heure une indiscrétion; mon

frère, j'ai appris à mon père que vous m'aviez promis un remède qui

guériroit ma bonne amie: il s'est fâché; il a dit que c'étoit du

poison que vous prépariez pour Sophie!... Du poison!... Mon frère, en

vérité, je ne l'ai pas cru, quoique ce fût le baron qui l'assurât._

_J'ai conté tout cela à ma bonne amie, qui attendoit impatiemment la

recette en question. «Adélaïde, m'a-t-elle dit, vous avez eu tort d'en

parler au baron... Ce remède de votre frère n'est peut-être pas bien

bon; mais enfin nous aurions vu ce que c'est.» Au reste, mon frère,

soyez tranquille; elle ne croit pas plus que moi que vous ayez voulu

l'empoisonner._

_Comme j'ai vu qu'elle mouroit d'envie d'avoir la recette, je lui ai

conseillé de vous l'envoyer demander. Elle m'a encore répété ces mots

qui me chagrinent: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!»_

_Cependant je suis sûre qu'elle seroit bien aise d'avoir la recette.

Envoyez-la-moi tout de suite, mon frère, je la lui remettrai, et je

vous assure que je ne parlerai de rien à personne._

_Donnez trois livres à la femme porteuse du billet: elle m'a dit

qu'elle ne jasoit jamais quand on lui donnoit un petit écu. Votre

soeur, etc._

ADÉLAÏDE DE FAUBLAS.

P.-S. _Tâchez de me venir voir._

Transporté de joie, je vais à la vieille: «Madame, voilà six francs,

parce que je vais vous charger d'une réponse que je vous prie

d'attendre.»

Je rentre dans mon cabinet, je me mets à mon secrétaire: la lettre

commencée pour Sophie est devant moi; je la vois encore mouillée de

larmes... Hélas! ces pleurs, c'est la marquise qui les a versés! Quels

discours elle a entendus! Quelle lettre elle a lue!... Pauvre vicomte de

Florville! que de chagrins mon père et moi nous t'avons donnés!... En me

disant cela, je baise le papier sur lequel la marquise a tant gémi, et

le sentiment que j'éprouve alors, s'il est moins vif que l'amour, est

cependant plus tendre que la pitié.

Je reviens à moi, je songe à Sophie. Ce papier, détrempé en plusieurs

endroits, n'est pas présentable; il faut recommencer la lettre trois

fois écrite... Et pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma

jolie cousine, je sens déjà mes paupières s'humecter; je vais sangloter

en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur

le même papier? Moi-même pourrois-je, entre ces larmes confondues,

distinguer celles qui seront venues de la marquise de B... et celles qui

m'auront appartenu?... Ces réflexions me déterminent; je ne recommence

pas, je continue:

_... Sophie, je n'existe plus que par toi! et cependant tu te plains!

tu gémis! tu m'accuses d'ingratitude et de cruauté! Tu crois, tu peux

croire qu'il existe au monde une femme, une seule femme comparable à

toi! une femme qu'on puisse aimer quand on connoît Sophie!_

_O ma jolie cousine! avec quel transport j'ai reçu la nouvelle de

votre tendresse pour moi! Mais quelle douleur j'ai ressentie en

apprenant qu'un noir chagrin consumoit vos beaux jours, altéroit vos

charmes naissans, menaçoit votre vie!... Votre vie!... Ah! Sophie, si

Faublas vous perdoit, il vous suivroit au tombeau!_

_Ma soeur, qui m'a dévoilé, sans le vouloir, les plus secrets

sentimens de votre âme, ma soeur m'a annoncé de votre part une

éternelle séparation... Elle m'a dit que vous ne me reverriez de la

vie... Ma Sophie! s'il étoit vrai, elle ne dureroit pas longtemps

cette vie qui me deviendrait insupportable; et vous-même!

vous-même!... Mais livrons-nous à des idées plus douces, un avenir

plus heureux nous attend. Qu'il me soit permis d'espérer que ma jolie

cousine sera bientôt mon épouse, et que, tous deux réunis, nous ne

cesserons jamais d'être amans. Je suis, avec autant de respect que

d'amour, votre jeune cousin, le chevalier DE FAUBLAS._

Cette lettre cachetée, il en fallut faire une autre.

_Que vous avez bien fait de m'écrire, ma chère Adélaïde! Je suis privé

du bonheur de vous voir: le baron me défend de sortir, le baron m'a

fait une scène!... Il ne falloit pas lui parler de Sophie._

_Remettez promptement à ma jolie cousine le billet que je lui adresse,

et que je joins au vôtre; ne le lui remettez que quand elle sera

seule, et surtout ne parlez de cela à qui que ce soit. Adieu, ma chère

soeur, etc._

Je mis ces deux billets sous une même enveloppe, et je confiai le tout à

la discrétion de la vieille.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 13 / 14 段