que j'avois méditée. Mon père venoit de sortir: je demandai M. Person;
il étoit allé promener aussi. Il ne rentra qu'un peu tard, et vint à moi
d'un air triomphant: «Monsieur, vous avez entendu ce matin monsieur
votre père; il m'a remis sur vous un absolu pouvoir.--Monsieur Person,
vous m'en voyez ravi. Je suis en effet trop heureux d'avoir un
gouverneur tel que vous, un gouverneur complaisant, honnête, indulgent
surtout.--Monsieur, je savois bien qu'un jour vous me rendriez
justice.--Un gouverneur plein de politesse et d'aménité...--Vous me
flattez, Monsieur.--Un gouverneur qui sent bien qu'un enfant de
seize ans ne peut être aussi raisonnable qu'un homme de
trente-cinq...--Assurément.--Un gouverneur qui connoît le coeur
humain...--Cela est vrai.--Et qui excuse, dans son élève, un
doux penchant que lui-même il éprouve.--Je ne comprends pas
trop...--Asseyez-vous, Monsieur Person; nous avons à traiter ensemble
une matière fort délicate, qui mérite toute votre attention... Parmi
tant de qualités qui brillent en vous, et dont j'aurois pu faire une
énumération plus longue, si je n'avois craint de blesser votre modestie;
parmi tant de qualités, il faut vous le dire franchement, Monsieur
Person, j'ai cru m'apercevoir qu'il vous en manquoit une, qu'on dit fort
importante, mais que je regarde comme assez inutile, moi! celle de
savoir enseigner.--Monsieur, mais...--Je ne dis pas cela pour vous
mortifier. Je suis très persuadé que ce n'est pas l'érudition qui vous
manque; mais on voit tous les jours des gens, aussi malheureux
qu'habiles, qui enseignent très mal ce qu'ils savent très bien. Vous
êtes dans ce cas-là, Monsieur Person; et, à cet égard, pour me servir
des expressions dont usoit le fameux cardinal de Retz en parlant du
grand Condé, vous ne remplissez pas votre mérite.--Oh! Monsieur, la
citation...--N'est pas tout à fait juste, je le sens bien. Vous n'êtes
point conquérant, vous! vous n'avez pas une armée à conduire! Mais
aussi, former le coeur d'un adolescent; étudier ses goûts pour les
combattre ou les diriger; amortir ou modifier ses passions, quand on n'a
pu les prévenir; polir ses manières gauches et orner son esprit inculte,
croyez-vous que cela soit une chose si facile?--Non, sûrement; je sais
que ma profession offre de grandes difficultés.--Eh bien! Monsieur, les
parens n'entendent pas cela. Ils cherchent un gouverneur qui ait tous
les talens et toutes les vertus! et ils croient que cela se trouve!
C'est un homme qu'ils payent, et c'est un dieu qu'il leur faudroit! Mais
revenons à ce qui nous touche... J'ai encore remarqué, Monsieur Person,
que votre attachement singulier pour tout ce qui porte le nom de Faublas
vous a mené trop loin.--Comment?...--Oui, cette extrême affection que
vous portez à la famille en général, vous ne l'avez pas également
reversée sur chacun de ses membres!--Je n'entends pas.--Tenez, vous avez
pour ma soeur des airs de prédilection!... Le baron appelleroit cela de
l'amour... La difficulté que vous éprouvez à enseigner, il la nommeroit
ineptie. Ce que je vous dis est exact: si j'instruisois le baron de ces
petits détails-là, vous ne resteriez pas vingt-quatre heures dans cet
hôtel. Ce seroit un grand malheur pour moi, Monsieur Person, et un plus
grand malheur pour vous. Je sais bien qu'on me chercheroit vite un autre
instituteur; mais, comme nous le disions tout à l'heure, il n'y a pas
d'homme parfait sur la terre. En supposant que le nouveau venu se
trouvât plus propre que vous à m'instruire, les premiers jours il me
donneroit avec distraction des leçons que je recevrois avec ennui; et au
diable les livres, dès que je l'aurois surpris bâillant avec moi dessus!
Cependant mon nouveau Mentor participeroit aux foiblesses de l'humanité,
il auroit des défauts ou des passions que je connoîtrois vite, parce que
je serois intéressé à les étudier. Animé des mêmes motifs, il
pénétreroit mes goûts avec le même discernement. La première semaine,
nous nous serions observés comme deux ennemis qui se craignent; au bout
de huit jours, nous nous traiterions comme deux amis également
intéressés à se ménager. Cependant vous, Monsieur Person, vous ne
trouveriez peut-être pas à faire ce que vous appelez une éducation. Je
sais que beaucoup de petits abbés qui ont moins de mérite que vous
trouvent des élèves, et même les conservent; mais tant d'autres aussi
végètent sans emploi! Vous seriez peut-être réduit à recommencer le
rudiment et la grammaire avec les enfans gâtés d'un notaire-marguillier,
d'un marchand presque échevin, ou de quelque gros employé, tous gens
trop fiers pour envoyer messieurs leurs fils à l'Université. Et,
prenez-y garde, les gens d'affaires, qui savent calculer, veulent
toujours accorder leur intérêt avec leur vanité: ils vous diront très
bien que Restaut tout entier ne vaut pas une page de Barrême; et, si
vous n'apprenez à vos petits bourgeois qu'à parler leur langue, si vous
ne possédez pas à fond la science des chiffres, le maître d'arithmétique
sera beaucoup mieux payé que vous. Je veux vous épargner ces
désagrémens-là, Monsieur. Je sens qu'il seroit dur pour le gouverneur
d'un noble de devenir le précepteur d'un roturier: je ne prétends pas
changer votre condition, mais la rendre meilleure; au lieu de diminuer
vos émolumens, je vais les augmenter.--Monsieur, je suis très
sensible... J'ai toujours bien dit que chez vous les qualités du
coeur...--Oh! les qualités du coeur! Oui, mon cher gouverneur, j'ai un
coeur extrêmement bon, extrêmement sensible... Vous savez que j'adore
Sophie! Mon père veut m'empêcher de la voir.--Mais, au fond, a-t-il
tort?--Comment! Monsieur, s'il a tort! vous me demandez s'il a tort!
Mais vous n'avez donc pas compris ce que je vous ai dit?--Pas très
bien.--Je vais m'expliquer clairement. Si vous m'êtes contraire, je
déclare au baron tout ce que je sais sur votre compte: on vous congédie,
on me donne un autre gouverneur. Si vous voulez me servir... Monsieur
Person, vous savez quelle somme le baron me donne par an pour mes menus
plaisirs; je vous en livre la moitié, et voilà un acompte (je lui
présentai six louis).--De l'argent! Monsieur, fi donc! Me prenez-vous
pour un valet?--Ne vous fâchez pas; je n'ai pas voulu vous offenser,
j'ai cru... (Je remis les six louis dans ma bourse.)--Monsieur, j'ai
beaucoup d'amitié pour vous, et ce n'est pas l'intérêt... Vous l'aimez
donc bien fort, Mlle de Pontis?--Plus que je ne saurois vous le
dire!--Et que voulez-vous que je fasse à cela, moi?--Je vous demande
seulement de prendre autant de peine pour détourner l'attention du baron
que vous en auriez pris à me tourmenter.--Monsieur, vous n'avez sur Mlle
de Pontis que des vues honnêtes,... légitimes?--Je serois un monstre si
j'en avois d'autres! Foi de gentilhomme! Sophie sera ma femme.--En ce
cas, je ne vois pas d'inconvénient...--Il n'y en a pas!--Je n'en vois
aucun, Monsieur: pour une chose si simple, vous me proposez de
l'argent!--Recevez mes excuses.--De l'argent! fi donc! Quelques présens,
passe... J'ai demeuré deux ans chez M. L...; il me faisoit de temps en
temps quelques cadeaux. Ses enfans m'en faisoient de leur côté, tout
cela s'arrangeoit assez bien. Un présent s'accepte.--Ainsi,
Monsieur Person, voilà qui est dit, je puis compter sur
vous?--Assurément.--Écoutez donc, mon cher gouverneur, j'ai une
observation à vous faire. Si ce que vous sentez pour Adélaïde est un
effet de l'amour, ne croyez pas que je l'approuve, au moins. Celui dont
je brûle pour Sophie est innocent et pur comme elle. Celui que vous
éprouveriez pour ma soeur!... Monsieur Person, prenez-y garde!... Je
suis très convaincu que la vertu d'Adélaïde la défendroit contre les
entreprises d'un suborneur; mais ces entreprises mêmes seroient un
affront!... un affront que tout le sang du coupable n'expieroit que
foiblement!--Monsieur, soyez tranquille.--Je le suis.--Monsieur, comptez
sur moi.--Mon cher gouverneur, j'y compte.»
Person sortoit; il revint pour me dire que dans l'après-dîner il avoit
été au couvent de la part du baron. «Au couvent! Pourquoi faire?--Pour
défendre expressément à Mlle Adélaïde de paroître au parloir, quand vous
irez seul la demander.--Vous l'avez vue, Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Elle
ne vous a rien dit?--Ah! qu'elle étoit bien fâchée de cette
défense!--Rien de plus?--Rien du tout.--Et Sophie? Avez-vous demandé
comment elle se portoit?--Beaucoup mieux depuis midi.--Et à quelle heure
avez-vous été au couvent?--A cinq heures à peu près, il y a environ
quatre heures.--Bien, fort bien.» Person s'en alla.
Beaucoup mieux depuis midi! C'est l'heure à peu près à laquelle elle a
reçu ma lettre. Sophie! ma chère Sophie! ne te hâteras-tu pas de me
répondre? Adélaïde, tu dois être bien contente! ta bonne amie est déjà
guérie. Et, dans les transports de joie que me causoit la nouvelle d'une
cure aussi prompte, je me mis à faire des sauts, des gambades, au bruit
desquels accourut Jasmin; j'achevois un superbe entrechat quand il
ouvrit la porte: «Monsieur, je vous demande excuse; j'entendois un
vacarme! j'étois inquiet.--Jasmin, allez tout de suite chez le comte de
Rosambert, et priez-le de passer ici demain matin, sans faute.»
Rosambert n'y manqua pas. De tous les événemens de la veille je ne lui
racontai que ceux qui se rapportoient à Sophie; il me rappela en riant
que ce n'étoit pas la jolie cousine qui étoit dans mon cabinet. Je
voulus éluder; le comte me pressa si vivement qu'il fallut tout avouer.
«C'est une femme bien étonnante que la marquise de B..., me dit-il
alors. Personne ne sait comme elle commencer agréablement une intrigue,
la filer vite, brusquer le dénouement qui ne lui déplaît pas, et que
même on peut croire nécessaire à sa constitution. Personne ne possède
mieux le grand art de retenir l'amant heureux, de supplanter une rivale
dangereuse, ou, quand la chose est impossible, de tenir du moins la
balance incertaine. Cette femme-là sait varier les plaisirs, de manière
qu'avec elle, et pour elle, un amour de six mois est un amour nouveau.
Un amour de six mois à la cour! vous concevez que c'est un vieillard
décrépit: eh bien, la marquise rajeunit ce vieillard-là! car,
quoiqu'elle m'ait quitté brusquement, je lui rends justice: elle n'est
pas volage. Je crois même lui avoir surpris quelques éclairs de
sensibilité; au fond il se pourroit qu'elle eût le coeur tendre. Son
génie intrigant s'est développé à la cour dans tous les genres.
Peut-être que, si elle fût née simple bourgeoise, au lieu d'être femme
galante, elle eût été tout bonnement femme sensible. Je vous répète
qu'elle n'est pas ce qu'on appelle volage. Je l'avois depuis six
semaines, je l'aurois peut-être gardée trois mois encore; mais votre
déguisement a tout dérangé. Un novice à instruire, un fat à corriger (il
se montroit lui-même en riant), un mari presque jaloux à duper si
plaisamment! des obstacles de toute espèce à surmonter!... elle n'a pu
résister à ces idées-là. Oui, quoique vous soyez d'une figure charmante,
je parierois que c'est surtout la difficulté de l'entreprise qui a
déterminé Mme de B... D'abord la marquise a pris à tâche de ne pas
suivre la route battue. Prendre cette semaine, avec distraction, un
amant qu'on renverra maussadement la semaine prochaine, rompre et nouer
des engagemens uniformes: voilà l'éternelle occupation de nos femmes de
qualité! Le personnage change, mais jamais la conduite de l'intrigue; on
dit, on fait sans cesse la même chose. C'est toujours une déclaration à
recevoir, un aveu à faire, quelques billets à écrire, deux ou trois
tête-à-tête à ranger, une rupture à consommer. Tout cela répété devient
d'une monotonie assommante. La marquise, au contraire, n'est pas fâchée
que le même cavalier lui reste, pourvu que le manège varie. Ce n'est pas
par le nombre de ses amans qu'elle s'affiche, c'est par la singularité
de ses aventures. Une scène ne lui paroît piquante que quand elle n'est
pas ordinaire: elle ose tout pour la produire; elle se plaît à braver
les hasards et à lutter contre les événemens. Aussi le sentiment de sa
force l'emporte-t-il quelquefois trop loin. Quelquefois il arrive que
toute son adresse ne peut lui épargner les désagrémens d'une démarche
trop imprudente. Dans son aventure avec nous, par exemple, voilà deux
terribles scènes qu'elle a essuyées. La première,... c'est moi qui l'en
ai tourmentée, et en conscience je la lui devois. Hier elle est venue
très inconséquemment chercher ici la seconde, et le hasard peut-être lui
garde la troisième; mais n'importe! La marquise, toujours supérieure aux
petites mortifications, accoutumée à considérer froidement, sous tous
les rapports, les événemens les plus fâcheux, la marquise tirera de ses
malheurs mêmes un avantage contre ses ennemis, contre sa rivale et
contre vous.--Contre sa rivale! Ah! Rosambert, Sophie sera toujours
préférée!... Mais que dites-vous de ma jolie cousine, qui ne répond
pas?--Attendez donc qu'elle ait dormi. Ne vous souvenez-vous pas qu'il y
a huit jours qu'elle n'a fermé l'oeil? Votre lettre l'a doucement
bercée... Mais laissez-la donc goûter son bonheur. Savez-vous de quoi
nous devons nous occuper?--Non.--Il faut aller acheter quelque
bijou pour le cher gouverneur: il vous a dit qu'un présent
s'acceptoit.--Vraiment oui; mais si je sors et qu'il me vienne une
lettre de Sophie?--On fera attendre la vieille messagère.--Eh bien,
allons donc vite.--Vous oubliez votre chapeau.--Vous avez raison»,
répliquai-je d'un air distrait, et j'allai m'asseoir. Rosambert me prit
par le bras: «Où diable êtes-vous? A quoi rêvez-vous?--Je songeois à ce
pauvre vicomte de Florville. Qu'elle doit être affligée, la marquise!
Rosambert, croyez-vous qu'elle m'écrira?--Nous parlons de la marquise à
présent?--Oui, mon ami... Mais ne riez donc pas; répondez-moi.--Eh bien,
mon cher Faublas, je crois qu'elle ne vous écrira pas.--Vous
croyez?--Cela est très vraisemblable. La marquise s'est déjà consultée
sur votre situation présente et sur la sienne. En femme bien apprise,
elle a sans doute compris que vous ne pourriez vous dispenser de venir à
elle; elle n'ira point à vous. Elle vous attendra, soyez sûr qu'elle
vous attendra.»
Je sonnai Jasmin: «Mon ami, tu connois l'hôtel du marquis de B...; tu
connois Justine, prends un habit bourgeois, va demander Justine, et tu
lui diras que tu viens de ma part savoir comment se porte madame la
marquise.» Rosambert, qui rioit de toutes ses forces, me dit: «Ah! c'est
que vous croyez qu'il ne seroit pas poli de la faire trop attendre? Mais
dites-moi, vous désiriez une lettre de Sophie?--Sans doute. Jasmin, nous
allons à deux pas; tu ne sortiras que quand nous serons rentrés. Jasmin,
de la discrétion! Je compte sur toi: on nous fait la guerre; l'ennemi
est là-bas: en garde! mon ami, en garde!--Oh! Monsieur, dans toutes mes
maisons j'ai toujours été du parti des enfans contre les pères.--Bien,
mon ami; sois sûr que je te récompenserai quand je serai marié avec
elle.--Marié avec madame la marquise! Monsieur!» Rosambert rioit:
«Venez, venez, mon ami, me dit-il, vous n'y êtes plus.»
J'achetai une bague assez belle; mais, quand il fut question de nous en
aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique. La bijoutière
étoit jolie.
A mon retour, Jasmin me remit une lettre. La vieille n'avoit pas voulu
seulement s'asseoir, parce qu'on lui avoit défendu d'attendre une
réponse.
Qu'on juge de ma douleur en lisant ce qui suit:
_Si je n'avois vu mon nom vingt fois répété dans votre lettre,
Monsieur, je n'aurois jamais pu croire qu'elle me fût adressée. Je ne
m'imaginois pas que quelques mots échappés sans conséquence,
recueillis au hasard par ma bonne amie, dussent être interprétés par
son frère d'une manière si étonnante! Je n'imaginois pas que mon jeune
cousin, qui se disoit mon ami, dût me traiter jamais d'une façon si
injurieuse._
_Qui vous a dit que je vous aimois, Monsieur? Adélaïde? Elle n'en sait
rien. Qui vous a dit que ces mots: _cruel_, _ingrat_, _je ne le
reverrai de ma vie_, vous fussent adressés? Qui vous a dit que je
mourois de chagrin parce que vous ne m'aimiez pas? Si cela étoit,
Monsieur, il n'y auroit que moi qui pût le savoir: vous l'ai-je jamais
dit, moi, Monsieur?_
_Et vous avez l'air d'être sûr de votre fait! vous aimez quelqu'un, et
vous me dites que vous m'aimez parce que vous croyez que je vous aime?
Vous pensez donc me faire une grâce, quand vous me demandez mon coeur
et ma main? Monsieur, si je suis assez malheureuse pour n'inspirer
jamais que de la compassion, je serai du moins assez sage pour ne pas
aimer, ou assez discrète pour cacher mon amour; et certainement jamais
l'amant d'une autre ne sera le mien._
_Maintenant c'est à vous et pour vous que je dis ces mots: «Je ne vous
reverrai jamais.» Ma famille vaut bien la vôtre, Monsieur; et vous
devez me savoir quelque gré de ne pas pousser plus loin le
ressentiment de l'outrage que vous n'avez pas craint de me faire._
Cette fatale lettre n'étoit pas signée. Le chagrin dont elle me pénétra
est plus facile à imaginer qu'à décrire. Sophie ne m'aimoit pas! Sophie
ne vouloit plus me voir! Je tombai dans un accablement profond, dont je
ne sortis que pour verser un torrent de larmes: si du moins Rosambert
étoit là, il m'aideroit de ses conseils, il me donneroit quelque
consolation.
Je me levai brusquement, j'essuyai mes yeux, je volai chez la
bijoutière. Elle n'étoit plus au comptoir! Rosambert n'étoit plus dans
la boutique! Je parus si fâché de ce contre-temps qu'une demoiselle de
magasin eut pitié de moi. Elle me dit que, si je voulois entrer au _café
de la Régence_, qu'elle me montra à dix pas de là, elle iroit avertir le
comte, qui n'étoit pas loin, et qui ne manqueroit pas de me rejoindre
dans une demi-heure au plus tard.
J'entrai dans ce _café de la Régence_. Je n'y vis que des gens
profondément occupés à préparer un échec et mat. Hélas! ils étoient
moins recueillis, moins rêveurs, moins tristes que moi. Je m'assis
d'abord près d'une table, mais, l'agitation que j'éprouvois ne me
permettant pas de rester en place, bientôt je me promenai à grands pas
dans le café silencieux. Bientôt aussi l'un des joueurs, haussant la
voix, levant la tête et frottant ses mains, dit d'un ton fier: «Au
roi!--Grand Dieu! s'écria l'autre, la dame forcée! la partie perdue! Une
partie superbe!... Oui, oui, Monsieur, frottez vos mains! Vous vous
croyez un Turenne! Savez-vous à qui vous devez l'obligation de ce beau
coup? (Il se tourna de mon côté.) A monsieur. Oui, à monsieur. Maudits
soient les amoureux!» Étonné de la manière vive dont on m'apostrophoit,
j'observai au joueur mécontent que je ne comprenois pas... «Vous ne
comprenez pas! Eh bien! regardez-y; un échec à la découverte!--Eh bien!
Monsieur! qu'a de commun cet échec...--Comment! ce qu'il a de commun! Il
y a une heure, Monsieur, que vous tournez autour de moi. «Et ma chère
Sophie par-ci, et ma jolie cousine par-là...» Moi, j'entends ces
fadaises, et je fais des fautes d'écolier... Monsieur, quand on est
amoureux, on ne vient pas au _café de la Régence_.» J'allois répliquer;
il continua avec violence: «Un échec à la découverte, il faut couvrir le
roi; seul moyen de sauver... On profite des distractions que ce monsieur
me donne!... Un misérable coup de mazette! Un homme comme moi!» (Il se
retourna vers moi.) «Monsieur, une fois pour toutes, sachez que toutes
les cousines du monde ne valent pas la dame qu'on me force... Elle est
forcée! Il n'y a pas de ressource... Au diable soient la bégueule et son
doucereux amant!»
De toutes les exclamations du joueur, la dernière fut celle qui me piqua
le plus. Emporté par ma vivacité, je m'avançai brusquement; mais, chemin
faisant, je rencontrai sur la table voisine un échiquier qui débordoit:
mes boutons l'accrochèrent, il tomba; les pièces roulèrent de tous
côtés. Voilà pour moi deux adversaires nouveaux. L'un me dit: «Monsieur,
prenez-vous quelquefois garde à ce que vous faites?» l'autre s'écrie:
«Monsieur, vous m'enlevez une partie!...--Vous? vous aviez perdu,
interrompt son adversaire.--J'avois gagné, Monsieur.--Cette partie-là,
je l'aurois jouée contre Verdoni!--Et moi, contre Philidor.--Eh!
Messieurs, ne me rompez pas la tête! je vais la payer, votre
partie!--La payer! vous n'êtes pas assez riche.--Que jouez-vous
donc?--L'honneur.--Oui, Monsieur, l'honneur. Je suis venu en poste tout
exprès pour répondre au défi de monsieur,... de monsieur qui croit
n'avoir pas d'égal! Sans vous je lui donnois une leçon!--Une leçon! eh
mais, vous êtes fort heureux que l'étourderie de monsieur vous ait
sauvé: je forçois la dame en dix-huit coups!--Et vous n'alliez pas
jusqu'au onzième, en moins de dix vous étiez mat.--Mat! mat! C'est
pourtant vous, Monsieur, qui êtes cause que l'on m'insulte!... Apprenez,
Monsieur, que dans le _café de la Régence_ on ne doit pas courir.»
(Alors un autre joueur se leva:) «Eh! Messieurs, dans le _café de la
Régence_ on ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel train vous
faites!»
D'autres encore se mêlèrent de la querelle; et, comme j'étois l'auteur
de tout le mal, chacun me gourmandoit; je ne savois plus à qui répondre,
quand Rosambert entra. Il eut beaucoup de peine à me tirer de là: nous
nous sauvâmes au _Palais-Royal_.
Je pris Rosambert à l'écart; je lui montrai la lettre de Sophie. «Et
voilà ce qui vous afflige? me dit-il après l'avoir lue... Mais vous
devriez baiser cent fois cette lettre-là!--Ah! Rosambert, est-ce donc le
moment de plaisanter?--Je ne plaisante pas, mon ami, vous êtes
adoré.--Mais vous n'avez donc pas lu?--J'ai lu, et je vous répète que
vous êtes adoré.--Rosambert, nous sommes mal ici, revenez chez moi.»
En chemin, le comte me dit: «Sophie a cessé ses visites au parloir à
l'époque de votre liaison avec Mme de B... C'est à cette époque aussi
que les insomnies ont commencé; c'est alors qu'elle a eu ce que
mademoiselle votre soeur appelle la fièvre. Elle a désiré la recette,
elle l'a demandée indirectement. Il y a plus, le remède avoit fait un
excellent effet, puisqu'hier, à midi, Mlle de Pontis se portoit mieux.
Il faut donc conclure de tout cela que, dans l'après-dînée d'hier, il
s'est passé quelque chose d'extraordinaire au couvent. N'en doutez pas,
mon ami, cette lettre est l'effet d'une ruse du baron, ou d'une naïveté
d'Adélaïde, ou d'une indiscrétion de M. Person. Au reste, le ton de
cette épître prouve que vous êtes aimé. Un aveu tacite est même échappé
à la jeune personne. Elle vous fait de terribles reproches! Vous avez
cru qu'elle vous aimoit! elle ne peut supporter cette idée; mais elle ne
dit nulle part qu'elle ne vous aime pas.»
Tout ce que Rosambert me disoit me paroissoit fort raisonnable;
cependant mon coeur étoit oppressé. Les amans espèrent follement, ils
s'alarment de même.
«Savez-vous bien, reprit le comte, qu'elle est assez bien tournée, sa
douce épître? Oh! la jolie cousine ne vous aura pas écrit dix fois que
vous trouverez son style tout à fait formé!--Rosambert, que vous êtes
cruel avec votre gaieté!»
Jasmin rentroit chez moi en même temps que nous, il me dit qu'il venoit
de chez madame la marquise. «Eh bien, Monsieur, j'ai parlé à Mlle
Justine; elle m'a fait attendre assez longtemps, et elle est enfin
revenue me dire que madame étoit très sensible à votre attention; que
madame s'étoit sentie fort incommodée hier en rentrant, que le docteur
lui avoit trouvé un peu de fièvre ce matin.--Voyez, Rosambert, voyez
comme je suis malheureux! elles ont toutes deux la fièvre en même temps!
Celle que j'adore ne veut plus me voir!...--Et je ne verrai pas
aujourd'hui celle qui m'amuse! ajouta le comte en me contrefaisant.
Pauvre jeune homme! que je le plains!... Mon cher Faublas,
consolez-vous. Pour guérir les maux que vous avez causés, vous serez
tout seul plus docteur que tous les docteurs de la faculté. Mais,
quoique la maladie de la jolie cousine soit à peu près celle de
l'aimable marquise, je prévois cependant qu'il y aura quelque différence
dans le traitement. On cherchera dans les yeux de la jolie demoiselle
s'il n'y a pas quelque reste d'émotion; on prendra sa main pour tâter le
pouls qui pourroit être un peu élevé; peut-être même qu'il faudra voir
si sa bouche n'a rien perdu de sa fraîcheur... Mais pour la belle dame!
oh! l'examen sera plus long, plus sérieux! Vous serez obligé de la
considérer de plus près, et plus généralement... de la tête aux pieds!
mon ami!... Je crois même que la méthode de ce M. Mesmer... Oui,
Chevalier, oui, un peu de magnétisme!--De grâce! trêve de plaisanterie!
Rosambert, occupez-vous avec moi de Sophie... Tâchons d'abord de
découvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre; voyons ensuite par quels
moyens je pourrois avoir une entrevue, une explication avec ma jolie
cousine.--Très volontiers, mon cher Faublas; commençons par appeler M.
Person.»
Mon père entra comme Rosambert sonnoit. Il répondit froidement aux
politesses du comte, et m'annonça, d'un ton assez brusque, que j'allois
sortir avec lui. «Les chevaux sont mis», ajouta-t-il, et, se tournant du
côté de Rosambert: «Pardon, Monsieur, mais l'heure me presse.--Demain
matin, de bonne heure», me dit le comte en nous quittant. Je suivis le
baron avec inquiétude.
Il me conduisit chez M. Duportail. Lovzinski m'attendoit pour achever de
m'apprendre les aventures de sa vie les plus secrètes; et, de peur que
le marquis de B... ou quelque autre importun ne vînt encore nous
interrompre, il ordonna qu'on refusât la porte à tout le monde. Dès que
nous eûmes dîné, il continua ainsi le récit de ses infortunes.
* * * * *
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M DCCC LXXXIV
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gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.
BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_.
Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.
DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.
CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.
NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la
librairie pour les autres exemplaires._