figurer ce que je souffrois sous l'ottomane pendant cette étrange scène;
j'aurois étranglé les acteurs de mes mains; et, dans l'excès de mon
dépit, j'étois tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette
infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amère
mystification qu'il me faisoit essuyer sans le savoir. Justine vint
terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de
l'escalier dérobé. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la
chambre à coucher pour y réparer son désordre. Justine, apercevant un
mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas
moins étonnée qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je
remerciai tout bas la femme de chambre. «Grand merci, Justine, tu m'as
rendu service, j'étois fort mal dessous, tandis que madame étoit dessus
très à son aise.» La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me
répondre, ni me retenir: son mari étoit si près de là! probablement il
alloit rentrer dès qu'il seroit plus décemment vêtu. Justine se rangea
pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé, sans lumière, au
risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement,
et je sortis de l'hôtel en maudissant ses maîtres.
Le lendemain j'étois encore au lit quand Jasmin m'annonça Justine et se
retira discrètement. «Mon enfant, je songeois à toi.--Oh! Monsieur,
laissez-moi; cette fois-ci vous ne m'y prendrez pas, je veux commencer
par ma commission. Savez-vous que j'ai été encore bien grondée hier?
vous nous avez fait une belle peur! vous n'étiez pas encore au bas de
l'escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. «Voyez cette
sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet!» Dès qu'il
nous a quittées, madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne
concevoit pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été
forcée de lui avouer que j'avois, sans y songer, fermé la porte à double
tour. Elle m'a fait une scène! et puis ce matin elle m'a remis cette
lettre pour vous.--Fort bien, ma petite Justine, voilà ta commission
faite, car je n'ouvrirai pas la lettre.--Vous ne l'ouvrirez pas,
Monsieur?--Non; je suis fâché contre ta maîtresse.--Vous avez
tort.--Mais je ne suis pas fâché contre toi, Justine.--Et vous avez
raison... Finissez... Mais, tenez, je le veux bien, à condition que vous
lirez la lettre.--Oh! qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille
comme toi! eh bien, oui, je lirai.»
Justine remplit de si bonne grâce les conditions du traité qu'il y
auroit eu de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole: j'ouvris la
lettre.
_Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! Cette scène, qui
n'eût été que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas été
le témoin, est devenue, par votre présence, aussi désagréable pour moi
que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant,
ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez à moi,
mon bon ami, revenez à celle qui vous aime; trouvez-vous à midi au
lieu qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine à me justifier;
là, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me
trouvera prête à lui pardonner sa vivacité._
«Monsieur, reprit Justine dès que j'eus fini ma lecture, madame vous
attendra à midi au boudoir de l'autre jour... vous savez bien?... où
nous vous avons habillé.--Oui, Justine, et où tu as tant pleuré! Si tu
savois comme j'ai souffert pour toi! Mais aussi, friponne, tu ne te
contentes pas de faire des malices, tu en dis!--Ne me parlez pas de
cela, j'en suis encore toute honteuse... Finissez donc,... donnez-moi
votre réponse pour ma maîtresse.--Ma réponse, Justine, est que je n'irai
pas au rendez-vous.--Vous n'irez pas?--Non, Justine.--Quoi! vous
donnerez ce chagrin-là à ma maîtresse?--Oui, mon enfant.--Mais vous
allez me faire gronder.--Je me charge de te consoler d'avance.--Vous
êtes bien décidé?--Très décidé, Justine.--Eh bien, en ce cas, faites un
bout de lettre,... finissez donc... (elle m'embrassa). Écrivez un mot
pour ma maîtresse.--Non, mon enfant, je n'écrirai pas.--Laissez-moi...
Mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez.--Ah!
Justine, je le répète, qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille
comme toi! eh bien, oui, j'écrirai.»
J'écrivis en effet:
_Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucoup _peinée_;
mais, à la manière dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane,
j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas très pénible. Quand
on a un mari aimable, galant et tendrement aimé, Madame, on doit s'en
tenir là. Je suis avec le plus vif regret, etc._
O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant à vous, je m'applaudis de
l'effort généreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de
penser qu'enfin je vous avois sacrifié un rendez-vous, et qu'à l'heure
même où la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois près
de vous du bonheur de vous admirer!
Hélas! elle ne vint pas au parloir. «Ah! ma soeur, pourquoi votre amie
n'est-elle pas avec vous?--Je vous disois bien qu'elle étoit malade!
Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé
l'oeil, la fièvre s'est déclarée ce matin.--La fièvre! Sophie a la
fièvre! Sophie est en danger!--Ne parlez pas si haut, mon frère, je ne
sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint pâle,
les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève
et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce
matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs
et brillans; elle a prononcé très vite et très bas quelques mots que je
n'ai pu entendre, mais bientôt elle est retombée dans un accablement
plus profond. «Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,... je ne
le puis, je ne le dois pas... Jamais il ne le saura.» J'ai vu des larmes
couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux: «Comme je me suis
trompée! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat!» J'ai pris sa
main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me
répète sans cesse: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!» Sa
gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire.
Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse Mme Munich (c'étoit le
nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne
amie; qu'en pensez-vous?--Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étois
ici?--Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne
vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-même.--Sophie vous a dit...--Oui,
Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier,
avant souper, je lui racontois que vous aviez amené avec vous un jeune
monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu: «Le comte
de Rosambert.--Rosambert? a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert?
C'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de B...! Ce n'est
pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami, il gâtera tout
à fait votre frère... Adélaïde, il commence à se déranger, votre
frère.--Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai
même dit que tu ne l'aimes plus.--Vous lui avez dit que je ne l'aime
plus!--Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est
mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi...--Ces messieurs se sont mis
à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché; votre frère a ri, et n'a pas
voulu vous croire! Adélaïde, quand revient-il, votre frère?--Demain, ma
bonne amie.--Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié
pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en
convaincre, je ne le reverrai de ma vie.» Elle m'a quittée, et puis un
moment après elle est revenue me dire en riant: «Oui, ma chère Adélaïde,
tu as raison; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas
de le lui dire demain.» Elle rioit; et cependant je vous assure,
Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer.»
Tandis qu'Adélaïde me parloit, mon coeur étoit pénétré de douleur et de
joie!
«Il faut, reprit ma soeur, il faut que je vous fasse part d'une
singulière idée qui m'étoit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je
ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps,
je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle;
cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas.
Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin... Mon frère, j'ai vraiment eu
peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je
dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle
ingrat et cruel?... Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un
peu, je me suis convaincue que cette idée n'étoit pas raisonnable... Mon
frère, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal
a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?
--Adélaïde! m'écriai-je, ma chère Adélaïde!
--Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je
vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai
pas dit pour vous offenser.--Je le sais bien, ma chère soeur, je le sais
bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.--Mon frère,
pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? Pensez-vous que je doive
avertir la gouvernante de Sophie?--Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas.
Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connois un remède
qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette
écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté; vous ne montrerez
ce papier à personne: vous le donnerez à Sophie, quand Mme Munich ne
sera pas avec elle; il est essentiel que Mme Munich ne voie pas ce
papier. Vous m'entendez bien?--Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je
vous aurai d'obligations, si vous guérissez ma bonne amie!--Adélaïde,
dites à ma jolie cousine que je crois connoître son mal, que je le
partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien
cela, ma soeur?--Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le
partagez, vous le guérirez, mon frère; je lui dirai même que vous avez
pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette,
et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit entier;
gardez-vous de ne vous en rapporter qu'à vous seul, vous n'êtes pas
médecin, mon frère: courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre
eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire;
jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne
infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous
alliez le rendre incurable! Mon frère, il faut que la guérison soit
radicale, et prompte aussi, bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour
Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si
malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-même, mon frère, car ma
bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant
qu'elle vous aimoit autrefois.»
Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adélaïde, que des
peines de Sophie. Malheureusement mon père donnoit à dîner ce jour-là.
Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me
retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand
on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment
d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus
cruel ennemi.
On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un
petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avois là
quelques livres d'étude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas
souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre, que
je déchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien
corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois dû
recommencer encore la troisième, que voici:
_Ma jolie cousine,_
_Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous
ouvrir mon coeur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et
peut-être assurer ainsi notre bonheur commun._
_Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour
que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon coeur fut agité!
Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule
aujourd'hui dans mes veines... Sophie, je n'existe plus que par toi!_
J'en étois là, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte
de Florville. «Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que
je n'y suis pas.--Monsieur, il est dans votre chambre à
coucher.--Comment! vous laisseriez donc entrer toute la
terre?--Monsieur, il a forcé la porte.--Au diable le vicomte de
Florville!»
Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet,
et que d'un coup d'oeil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de
mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher.
Un cri de surprise et de joie m'échappa: ce prétendu vicomte, c'étoit la
marquise de B...! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le
second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant
cavalier; le quatrième!... Les esprits pénétrans l'ont déjà deviné.
La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses
esprits, me dit: «Vous êtes un bien singulier jeune homme, ne vous
lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a
que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il
doit finir.--Eh bien, maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait, voyons,
disputons-nous.--Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas
vrai, petit libertin?--Ah! ma chère maman, je n'ai pas une idée que vous
ne compreniez d'abord.--Hier pourtant vous ne m'avez pas comprise,
ingrat que vous êtes!--Hier, je boudois encore.--Et de quoi, s'il vous
plaît? Pouvois-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane?
N'étoit-il pas essentiel, pour vous et pour moi, de retirer ce
portefeuille des mains du marquis?--Tout cela est vrai, maman; mais le
dépit...--Le dépit! Vous avez du dépit! vous, pour qui j'oublie mes
devoirs,... toutes les bienséances,... le soin même de ma réputation; et
de quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la
mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la
de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage
amer! Et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous
chercher! Je me conduis avec autant de foiblesse et d'imprudence qu'un
enfant de douze ans... Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien
fort!... il faut... que vous m'ayez ensorcelée!--Petite maman!--Eh
bien?--Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons.--Comment!
fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me
demanderez pas pardon?--Si fait!... oh! que vous êtes belle!... oh! que
je vous demande pardon!»
Les gens qui ont de l'esprit, et même ceux qui n'en ont pas, devineront
encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodâmes.
On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout.
Voici l'instant des petites caresses et des complimens tendres. «Mon
Dieu! Florville! que vous êtes séduisant dans ce joli négligé! que ce
frac anglais vous va bien!--Mon ami, je l'ai fait faire hier tout
exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la
même couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui
vouloit ma défaite, te fit paroître à mes yeux pour la première fois.
Devenue chevalier de Mlle Duportail, j'ai senti qu'il me convenoit de
prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras.)--Et moi, désormais
l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses
chaînes. Maman, quelle douce réciprocité!--Mon ami, l'amour est un
enfant qui s'amuse de ces métamorphoses. Il fit de Mlle Duportail une
vierge folle, il fait de la marquise de B... un jeune homme imprudent.
Ah! puisse le vicomte de Florville te paroître aussi aimable que Mlle
Duportail me sembla jolie!...--Aussi aimable?... ah! bien
davantage!--Oh! non, répondit-elle en se mirant avec complaisance, en me
considérant avec tendresse; oh! non. Vous êtes mieux, mon ami, plus
grand, plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de
martial...--Oui, maman, et, si j'en crois un grand physionomiste,
quelque chose de plus nerveux...--Faublas, laissez là monsieur le
marquis,... n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?...
Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui... Oh çà, mon ami,
dis-moi sans flatterie comment tu me trouves.--Bien, plus que bien. Je
n'aurois pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisque
absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je défie que,
d'une manière ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que
vous.--Voilà bien le langage d'un amant! toujours enthousiaste, toujours
exagéré!... Mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi,
si tu me vois toujours des mêmes veux?...--Oh! maman, toute ma vie!»
Je la tenois dans mes bras; elle m'échappa pour aller prendre une épée
qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit:
«J'ai un joli cheval anglois que je monte quelquefois, nous touchons au
printemps, j'aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de
Paris: voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Faublas?... Veux-tu,
mon ami, t'égarer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de
Florville?--Mais on nous verra.--Non, le marquis est souvent obligé
d'aller à la cour.--Eh bien, maman, quel jour?--Laissez donc paroître la
verdure.»
En me parlant, elle avoit tiré mon épée, et, s'escrimant en face de moi:
«En garde, Chevalier! me dit-elle.--Je ne sais pas si le vicomte est
redoutable, mais ce que je sais bien, c'est que ce n'est pas ainsi que
je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce
de combat?» Elle vola dans mes bras. «Ah! Faublas, me dit-elle en riant;
ah! s'il n'y en avoit pas de plus meurtriers...--Maman, ce ne seroit
plus parmi les hommes qu'on chercheroit des héros.»
Je venois de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en
prit.
Ma belle maîtresse me donna encore deux heures que nous employâmes
passablement bien. «Si je n'écoutois que mon coeur, me dit-elle enfin,
je resterois ici toute la journée; mais voici l'heure à laquelle je dois
rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autre.» Nous nous
dîmes adieu, je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà
sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à
travers les rampes je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se
disposoit à monter. J'en avertis la marquise. «Rentrons promptement, me
dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement, vous
le renverrez vite.» A ces mots, sans me donner le temps de la réflexion,
elle rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta
dans mon cabinet.
Rosambert entra: «Bonjour, mon ami, comment se porte Adélaïde? comment
se porte la jolie cousine?--Chut! chut! ne me parlez pas de cela, mon
père est là.--Où?--Dans ce cabinet.--Dans ce cabinet! votre
père?--Oui.--Et que fait-il là?--Il examine des livres.--Comment, vos
livres! Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voilà qui
entre... Il y a de la marquise dans tout ceci... Et pourquoi ne pas me
dire tout bonnement que vous êtes en affaire? Adieu, Faublas, à demain.»
Il passa devant mon père, et le salua: «Monsieur, vous avez quelque
chose à dire à monsieur votre fils: je vous laisse...»
Cependant le baron me regardoit d'un air sévère et se promenoit à grands
pas. Impatient de savoir ce que m'annonçoit cet abord sinistre, je lui
demandai respectueusement pourquoi il m'avoit fait l'honneur de monter
chez moi. «Vous le saurez tout à l'heure, Monsieur.» Un domestique
parut. «Va-t-il venir? cria le baron.--Le voilà, Monsieur», et mon cher
gouverneur entra.
Le baron lui dit: «Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et
de l'éducation de mon fils?--Oui, sans doute...--Eh bien, Monsieur,
l'une est très négligée, et l'autre très mauvaise.--Monsieur, ce n'est
pas ma faute; monsieur votre fils n'aime pas l'étude...--C'est là le
moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit
de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des
désordres de mon fils?--Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je
ne puis répondre que de ce que je vois; au dehors je ne puis répondre de
rien. Monsieur votre fils, quand il sort, souffre rarement que je
l'accompagne, et...» (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit
qu'il en avoit assez dit.) Le baron reprit: «Monsieur, je n'ai qu'un mot
à vous dire: si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me
verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous
prie.»
Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil et me fit signe
de m'asseoir. «Pardon, mon père, mais j'ai affaire.--Je le sais,
Monsieur, et c'est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas
que je viens vous parler.--Mon père,... encore une fois pardon; mais il
faut que je sorte...--Non, Monsieur, vous resterez, asseyez-vous.» Il
fallut bien s'asseoir, j'étois sur les épines. Le baron commença.
«Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se
peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges
à la vertu?--Moi, mon père?--Oui, vous. Je viens du couvent, je sais
tout.
«Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est
aisée, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une
intrigue avec une passion; que l'amour du plaisir ne fut jamais de
l'amour...--Mon père, daignez parler moins haut.--Si mon fils, trop
enivré de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune...--Plus bas, je
vous en supplie.--Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de
la possession d'une femme qui n'est pas sans attraits; si mon fils dans
les bras de la marquise de B...--C'en est trop, de grâce, mon
père.--Avoit oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurois plaint,
mais je l'aurois excusé; je lui aurois donné les conseils d'un ami; je
lui aurois dit: «Plus la marquise...»--Mon père, si vous saviez...--Plus
la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la
conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup d'oeil ta
figure la décide: elle te prend en une soirée...--Je vous conjure de
ménager...--Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la
tienne. Qu'elle doit être vive, ardente, emportée celle...--Mon
Dieu!--Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur,
l'estime publique!...--Ah! mon père! Ah! Monsieur!--Je le répète, mon
ami: plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse! Tu croiras
dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables...»
Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se
tairoit pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette
remontrance, que dans une autre occasion je n'aurois peut-être pas
trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil,
je mordois ma main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement,
battoit la mesure sur le parquet. Mon père cependant continuoit.
«Tu l'énerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge
critique où, travaillant au développement des organes, elle a besoin de
toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excès des
plaisirs produira la satiété; mais le dégoût viendra trop tard
peut-être, mais déjà tu pleureras ta santé détruite, ta mémoire perdue,
ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu
deviendras à la fleur de ton âge la proie des noirs chagrins, des
infirmités repoussantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse
prématurée, tu gémiras d'être obligé de supporter le fardeau de la
vie... O mon ami, redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense;
jouis du présent, mais songe à l'avenir; use de ta jeunesse, mais garde
des consolations pour l'âge mûr.