vint pas. Après les révérences et les complimens d'usage, après quelques
minutes d'une conversation générale, je ne pus dissimuler mon
inquiétude. «Adélaïde, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine?--Oh! mon
frère, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle
s'en occupe toute la journée. Je ne reconnois plus ma bonne amie;
autrefois elle étoit étourdie, gaie, folle, comme moi; maintenant je la
vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi
douce, aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos
heures de récréation, elle jouoit, elle couroit au jardin avec nos
compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s'y
promener toute seule. Oh! elle est malade! elle est vraiment malade!
elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frère,
et moi, qu'elle aimoit tant, elle a l'air de me craindre! oui, en
vérité, je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi
surtout qu'elle évite! Hier je la vois entrer dans une petite allée
couverte au bout du jardin; j'arrive à pas de loup, je la trouve
s'essuyant les yeux. «Ma bonne amie, dis-moi donc où tu as mal...» Elle
me regarde d'un air... d'un air... mais c'est que je n'ai vu personne
avoir cet air-là... Enfin elle me répond: «Adélaïde, tu ne le devines
pas! ah! que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre!» Et puis elle
rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui
parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me fixe longtemps et
paroît tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur mes yeux, et elle
me dit: «Adélaïde, cache ton visage! oh! cache-le! il est trop... il me
fait mal! Laisse-moi, va-t'en un moment, laisse-moi seule»; et elle se
remet à pleurer. Moi qui vois que son mal augmente, je lui dis:
«Sophie...»
A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha à mon oreille: «La jolie
cousine, c'est Sophie; c'est cette Sophie que j'ai blasphémée! ah!
pardon.» Ma soeur reprit.
«Je lui dis: «Sophie, attends un moment, je vais chercher ta
gouvernante...» Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, elle me
prie de ne rien dire: je suis obligée de le lui promettre. Mais au fond
cela n'est pas raisonnable: vouloir être malade, et ne pas vouloir que
sa gouvernante le sache!--Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas
venue au parloir avec vous aujourd'hui?--C'est qu'elle est si distraite!
si préoccupée! elle vous aimoit presque autant que moi autrefois...--Et
maintenant?--Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure je lui
ai dit que vous étiez là... «Le jeune cousin!» s'est-elle écriée d'un
air content; elle venoit, elle s'est arrêtée. «Non, je n'irai pas,
m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas,... dites-lui de ma part
que...» Elle paroissoit chercher, j'attendois qu'elle s'expliquât. «Mon
Dieu! ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un
peu d'humeur,... ce qu'on dit en pareil cas! les complimens d'usage!» Et
elle m'a quittée assez brusquement.»
Je m'enivrois du plaisir d'entendre ma soeur ingénue me peindre avec
l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de
Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n'étois ravi, prêtoit une
oreille attentive, et le petit M. Person, nous regardant tous trois,
paroissoit en même temps inquiet et charmé.
«Adélaïde, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus?--Mon frère, j'en
suis presque sûre; tout ce qui se rapporte à vous lui donne de l'humeur,
et moi j'en suis quelquefois la victime.--Comment?--Oui; l'autre jour,
monsieur que voilà (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez passé
la nuit tout entière chez Mme la marquise de B...; eh bien, quand
monsieur fut parti, dès que nous fûmes seules, Sophie me dit d'un ton
très sérieux: «Votre frère n'a pas couché à l'hôtel! il n'est pas rangé,
votre frère! cela n'est pas bien...» Votre frère! elle me tutoie
ordinairement. Votre frère! Quand même vous seriez dérangé, Faublas,
doit-elle se fâcher contre moi? Votre frère!... Le jour d'après, je
crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l'est venu dire: car
il nous dit tout, M. Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m'a
dit: «Votre frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!--Point du
tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie.--Ah!
oui, a-t-elle répliqué, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai.»
Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un moment après elle a
répété tristement: «Il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!...»
Nous nous ennuyons! eh mais, quand cela seroit vrai, cela n'est pas
poli, elle ne doit pas le dire!... Oh! si elle n'étoit pas malade, je
lui en voudrois beaucoup. Je me rappelle encore un trait: hier vous nous
avez dit que Mme de B... étoit jolie. Le soir j'ai poursuivi Sophie, et
je l'ai forcée de se promener avec moi. «Votre frère, m'a-t-elle dit,
car à présent c'est toujours votre frère,... il trouve cette marquise
jolie, il est sans doute amoureux d'elle!» J'ai répondu: «Ma bonne amie,
cela ne se peut pas, cette Mme de B... est mariée.» Elle m'a pris la
main, et elle m'a dit: «Adélaïde, ah! que tu es heureuse!» Il y avoit
dans son regard, dans son sourire, du dédain, de la pitié. Est-ce
honnête cela?... ah! que tu es heureuse!... eh mais, sûrement, je suis
heureuse, je me porte bien, moi!
--Mais, Adélaïde, tout ce que vous me dites là ne prouve pas que ma
jolie cousine ne m'aime plus: elle peut être un peu fâchée; mais tous
les jours on boude les gens qu'on aime.--Oh! sans doute, s'il n'y avoit
que cela.--Et qu'y a-t-il donc encore?--Eh bien, autrefois elle
m'entretenoit sans cesse de vous, elle étoit joyeuse de vous voir; à
présent elle me parle encore de mon frère, mais c'est si rarement et
d'un ton toujours si sérieux! Hier, ne l'avez-vous pas remarqué? elle
n'a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous étiez là. Allez,
allez, mon frère, quand on aime les gens, on leur parle, je vous assure
que ma bonne amie ne vous aime plus.»
Ici Rosambert se mêla de la conversation, qui changea d'objet. On parla
danse, musique, histoire et géographie. Ma soeur, qui venoit de causer
comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le
comte, à chaque instant plus surpris, sembloit ne pas s'apercevoir que
les heures s'écouloient, quoique M. Person eût pris la peine de l'en
avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appeloit les
pensionnaires au réfectoire nous obligea de nous retirer.
«Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine à croire ce que j'ai vu.
Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la
beauté, l'ingénuité de l'enfance et la raison de l'âge mûr? enfin,
permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême avec un physique
aussi précoce? Je croyois cette réunion impossible; mon ami, votre soeur
est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'éducation.--Rosambert, ce
chef-d'oeuvre est le fruit de quatorze ans de soins et de bonheur; il
fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus
heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'éducation d'une
fille étoit pour un militaire un fardeau trop pesant: ma mère, que nos
regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s'est trouvée digne
d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien secondée: il s'est rencontré
pour sa fille des domestiques qui obéissoient et ne raisonnoient pas;
une gouvernante qui ne contoit pas d'histoires galantes et ne lisoit pas
de romans; des maîtres qui ne s'occupoient avec leur élève que de sa
leçon; une société de gens attentifs qui ne se permettoient jamais un
geste suspect, un mot équivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel
et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, écoutoit et
ne questionnoit pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde
est au couvent.--Six mois! Ah! dans un espace de temps beaucoup plus
court, combien de demoiselles qu'on dit bien élevées acquièrent là de
grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent
beaucoup une jeune fille!--C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore
admirer le bonheur d'Adélaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses
compagnes, elle n'en a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi
honnête, aussi sage qu'elle,... une un peu plus éclairée peut-être,
parce que depuis quelque temps l'amour...--Je vous entends, c'est la
jolie cousine.--Oui, mon ami. Sophie, non moins vertueuse qu'Adélaïde,
quoique sensible un peu plus tôt, Sophie est devenue l'unique amie de ma
soeur. Ces deux coeurs si purs se sont pour ainsi dire sentis attirés,
confondus. Adélaïde, privée de sa mère, n'a plus pensé, n'a plus vécu
que par Sophie; leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des
dangers dont vous me parlez et auxquels je conçois que doivent être
exposées, dans l'enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées,
pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses,
que le temps, l'heure, les lieux, invitent continuellement à des
liaisons qui, devenant très intimes, peuvent bien n'être pas toujours
désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux
amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des
plus chères affections de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour (je
regardois M. Person) n'a pas encore montré son vainqueur, a porté sur
Sophie sa sensibilité tout entière, et l'amertume de ses plaintes nous a
prouvé l'excès de son amitié...--Et vous a assuré en même temps de votre
bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite si Sophie est aussi
aimable, aussi belle qu'Adélaïde.--Plus belle, mon ami, plus belle
encore!--Cela me paroît difficile.--Oh! plus belle!... Vous la verrez.
Plus belle! imaginez...--Chut! chut! doucement; comme il s'échauffe!...
Dites-moi donc, l'homme à sentimens! puisque vous aviez une si charmante
maîtresse, pourquoi m'avez-vous soufflé la mienne? Puisque M. de Faublas
aimoit tant le parloir, pourquoi Mlle Duportail a-t-elle couché chez la
marquise? Comment donc arrangez vous tout cela?--Mais, Rosambert, cela
n'est pas difficile...--Ni désagréable, je le conçois.--Vous riez!
écoutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passées
entre la marquise et moi.--Oui, oui, à peu près.--Mais, rieur éternel,
écoutez-moi. Élevé à peu près comme ma soeur, je n'étois guère moins
ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris Mme de B...: c'est
elle qui s'est donnée,... je suis excusable.--Allons, passe pour le bal
paré; mais, au moins, vous étiez le maître de ne pas retourner chez
elle. Le bal masqué! hem! qu'en dites-vous?--Je dis qu'on m'y avoit
attiré... Je n'ai guère que seize ans, moi! mes sens sont neufs.--Ah!
Sophie, pauvre Sophie!--Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert,
je sais bien qu'il n'y a que des noeuds légitimes qui puissent m'assurer
sa possession.--Cela doit être au moins.--Eh bien, en attendant que
l'hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie...--C'est ce que
l'on saura par la suite.--Cependant mon célibat me paroîtra dur.--Je le
crois!--Ma vivacité m'emportera quelquefois.--Sans doute.--Je ferai
peut-être quelque infidélité à ma jolie cousine...--Cela est plus que
probable.--Mais, dès qu'un heureux mariage...--Ah! oui.--Alors, ma
Sophie, je n'aimerai que toi...--Cela n'est pas si sûr.--Je t'aimerai
toute ma vie.--Celui-là me paroît fort!»
Rosambert me quitta. Jasmin, à qui je demandai, en rentrant, si l'on
avoit rapporté mes habits, me dit qu'il n'avoit vu personne; j'attendis
jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'étois inquiet,
parce que j'avois laissé dans mes poches un portefeuille qui contenoit
deux lettres: l'une m'avoit été envoyée de province par un vieux
domestique de mon père; le bonhomme me souhaitoit une bonne année.
J'aurois été fâché de perdre l'autre: c'étoit celle que la marquise
m'avoit écrite quelques jours auparavant; elle étoit, comme on sait,
adressée à Mlle Duportail, et je voulois la conserver.
Les habits me furent rapportés le lendemain matin; mais je cherchai
vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvoit plus. Mme
Dutour vint me faire oublier mon inquiétude en me remettant une lettre
de la marquise. J'ouvris avec empressement, je lus:
_Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez-vous à la porte
de mon hôtel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui,
après avoir soulevé le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux,
vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en écrire davantage, depuis le
matin je suis obsédée; on me fatigue des détails de la science
physionomique; ce n'est pas celle-là que je me soucie d'approfondir. O
mon ami, vous possédez si bien l'art de plaire que, quand on vous
connoît, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela._
* * * * *
[Illustration: L'OTTOMANE]
Cette lettre étoit si flatteuse, l'invitation qu'elle contenoit étoit si
séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne
manquerois pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la
messagère fut partie, je sentis quelque irrésolution. Ne devois-je pas
désormais, uniquement occupé de Sophie, éviter toute occasion de revoir
sa trop dangereuse rivale?... Mais pourquoi m'imposerois-je cette loi
cruelle sans nécessité? Avois-je déclaré mon amour à Sophie? Sophie
m'avoit-elle avoué le sien? avoit-elle acquis le droit d'exiger de moi
ce sacrifice? D'ailleurs, à le bien prendre, ce que j'allois faire ne
pouvoit pas s'appeler une infidélité! je ne m'embarquois pas dans une
intrigue nouvelle! Puisque j'avois passé la nuit avec la marquise,
puisque je l'avois revue depuis dans ce galant boudoir, quel
inconvénient de lui faire encore une visite? Cela ne faisoit jamais que
trois rendez-vous au lieu de deux; le crime étoit-il dans le nombre? Et
puis ma jolie cousine ne seroit pas instruite de celui-là... Enfin, ma
parole étoit engagée! le lecteur voit bien que je ne pouvois me
dispenser d'aller à ce rendez-vous.
Je ne me fis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre à la
porte, elle souleva mon chapeau. «Venez, bel Adonis.» Je la suivis à
petits pas. Cependant le suisse, quoique à demi ivre, entendit quelque
bruit et demanda qui c'étoit. «C'est moi! c'est moi! répondit
Justine.--Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard?--Eh
bien, c'est mon cousin.» Le suisse étoit en gaieté, il se mit à
fredonner: «Voilà mon cousin l'Allure, mon cousin, voilà mon cousin
l'Allure.»
Cependant Justine me conduisoit au fond de la cour; nous enfilâmes un
escalier dérobé; on conçoit que la jolie soubrette fut embrassée
plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Alors elle me
fit signe d'être plus sage et m'ouvrit une petite porte, je me trouvai
dans le boudoir de la marquise. «Entrez, me dit Justine, entrez dans la
chambre à coucher, vous seriez mal ici»; elle sortit, et ferma la porte
sur elle.
J'entrai dans la chambre à coucher; ma belle maîtresse vint à moi. «Ah!
maman, c'est donc ici que pour la seconde fois...» Elle m'interrompit:
«Mon Dieu! je crois entendre le marquis! le voilà revenu pour toute la
soirée! sauvez-vous, partez!» D'un saut je regagnai le boudoir; mais je
ne songeai pas à tirer sur moi la porte de la chambre à coucher, elle
resta entr'ouverte; et, pour comble de malheur, cette étourdie de
Justine avoit fermé à double tour l'autre porte qui conduisoit à
l'escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvoit deviner que la retraite
me fût fermée, s'étoit assise tranquillement. Déjà le marquis étoit
entré dans son appartement et s'y promenoit d'un air effaré. Je
tremblois qu'il ne m'aperçût dans le boudoir, il n'y avoit pas moyen
d'en sortir: comment faire? Je me jetai sous l'ottomane, et dans une
situation très incommode j'entendis une conversation fort singulière,
qui eut un dénouement plus singulier encore.
«Vous voilà de retour de bonne heure, Monsieur?--Oui, Madame.--Je ne
vous attendois pas sitôt.--Cela se peut bien, Madame.--Vous paroissez
agité, Monsieur, qu'avez-vous donc?--Ce que j'ai, Madame, ce que
j'ai!... j'ai que... je suis furieux.--Modérez-vous, Monsieur... Peut-on
savoir...?--J'ai que... il n'y a plus de moeurs nulle part... les
femmes!...--Monsieur, la remarque est honnête, et l'application
heureuse!--Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!... et, quand
on me joue, je m'en aperçois bien vite!--Comment! Monsieur, des
reproches! des injures! cela s'adresseroit-il... Vous vous expliquerez
sans doute?--Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez être
convaincue.--Convaincue!... de quoi, Monsieur?--De quoi? de quoi? un
moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!...
Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous Mlle
Duportail?» La marquise avec fermeté: «Eh bien, Monsieur?--Eh bien,
Madame, savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?--Je le sais... comme
vous, Monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert; son père est
un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier.--Il
ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que Mlle
Duportail?--Je vous le répète, Monsieur, je sais comme vous que Mlle
Duportail est une fille bien née, bien élevée, fort aimable.--Il ne
s'agit pas de cela, Madame.--Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc?
avez-vous juré de pousser ma patience à bout?--Un moment donc, Madame.
Mlle Duportail n'est point une fille...» La marquise très vivement:
«N'est point une fille!...--N'est point une fille bien née, Madame;
c'est une fille d'une espèce... de ces filles qui... là... vous
m'entendez?--Je vous assure que non, Monsieur.--Je m'explique pourtant
bien; c'est une fille qui... dont... que... enfin suffit, vous y
êtes?--Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.--C'est que je
voudrois vous gazer cela... Madame, c'est une p....., vous
comprenez?--Mlle Duportail une... Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens
pas, il faut que je rie.» En effet, la marquise se mit à rire de toutes
ses forces. «Riez, riez, Madame... Tenez, connoissez-vous cette
lettre-là?--Oui, c'est celle que j'ai écrite à Mlle Duportail, le
lendemain du jour qu'elle a couché chez moi.--Justement, Madame. Et
celle-ci, la connoissez-vous?--Non, Monsieur.--Regardez-la, Madame, vous
voyez bien l'adresse: _A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas_; et
lisez le dedans: _Mon cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté
d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année qui
commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'être, avec un
profond respect, mon cher maître, etc._» C'est une lettre de bonne année
d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame,
ces deux lettres étoient dans le portefeuille que voici.--Enfin,
Monsieur?--Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je
l'ai trouvé?--Dites, dites, Monsieur.--Je l'ai trouvé dans un endroit
où... là...--Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez
toujours obligé d'en venir là, ainsi...--Eh bien, Madame, je l'ai trouvé
dans un mauvais lieu.--Dans un mauvais lieu!--Oui, Madame.--Où vous
aviez affaire, Monsieur?--Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais
vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des
billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut
leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera à tant par heure; moi,
j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je
vous le disois tout à l'heure.--Quel jour y avez-vous été,
Monsieur?--Hier, l'après-dînée, Madame. Les boudoirs sont en effet
charmans!... Il y en a un surtout au premier étage... il est vraiment
joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un
lit... ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à
ressorts!... ah! c'est très plaisant! tenez, il faut quelque jour que je
vous fasse voir cela.--Un mari et sa femme en partie fine! répondit la
marquise, cela seroit beau.»
J'entendis quelque bruit; la marquise se défendoit, le marquis
l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit
inquiété, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gêne de ma
situation. Le marquis reprit ainsi:
«Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier
étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à
côté... cela est fort bien imaginé... Vous entendez qu'une femme comme
il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes; point du tout, elle
monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari!... Mais
écoutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et
dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille! Ainsi il est clair que
Mlle Duportail a été là avec ce M. de Faublas, et cela est très vilain à
elle, et très malhonnête à M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous
l'avoir présentée! et très imprudent à son père de la laisser sortir,
accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la
dupe! il y a dans sa figure... Vous savez comme je suis
physionomiste!... elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose
dans les traits qui annonce un sang... Cette fille-là a du tempérament,
et je l'ai bien vu!... Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui
dit qu'il y avoit des circonstances... hein! des circonstances! vous
n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! ah! on
ne m'attrape pas! et tenez, le même jour... Venez, venez, Madame...»
La marquise, qui me croyoit parti, se laissa conduire à son boudoir; le
marquis continua.
«Elle étoit ici, dans ce boudoir,... là. Vous, vous étiez couchée sur
cette ottomane... Je suis arrivé... Madame, elle avoit le teint animé,
les yeux brillans, un air!... oh! je vous le dis, cette fille a un
tempérament de feu! Vous savez que je m'y connois; mais laissez-moi
faire, j'y mettrai bon ordre.--Comment! Monsieur, vous y mettrez bon
ordre?...--Oui, oui, Madame; d'abord je dirai à Rosambert ce que je
pense de son procédé; il y a peut-être été avec elle, Rosambert! ensuite
je verrai M. Duportail, et je l'instruirai de la conduite de sa
fille.--Quoi! Monsieur, vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise
querelle?--Madame, Madame, Rosambert savoit ce qui en étoit, il étoit
jaloux de moi comme un tigre.--De vous, Monsieur?--Oui, Madame, de moi,
parce que la petite avoit l'air de me préférer,... elle me faisoit même
des avances, et c'est en cela qu'elle m'a joué, elle! car elle avoit
alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas, et
je verrai M. Duportail.--Quoi! Monsieur, vous pourriez aller dire à un
père...?--Oui, Madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je
l'instruirai de tout.--J'espère, Monsieur, que vous n'en ferez rien.--Je
le ferai, Madame.--Monsieur, si vous avez quelque considération pour
moi, vous laisserez tout cela tomber de soi-même.--Point, point, je
saurai...--Monsieur, je vous le demande en grâce.--Non, non,
Madame.--Vous m'éclairez, Monsieur, je vois le motif de l'intérêt si
pressant que vous prenez à ce qui regarde Mlle Duportail... Je vous
connois trop bien pour être la dupe de cette austérité de moeurs dont
vous vous parez aujourd'hui; vous êtes fâché, non pas de ce que Mlle
Duportail a été dans un lieu suspect, mais de ce qu'elle y a été avec un
autre que vous.--Oh! Madame!--Et quand j'accueillois chez moi une
demoiselle que je croyois honnête, vous aviez des desseins sur
elle!--Madame!--Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'avoir été
joué! c'étoit moi, c'étoit moi seule qu'on jouoit.»
Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri, et puis il
embrassa la marquise en lui disant: «Si vous saviez comme je vous
aime!--Si vous m'aimiez, Monsieur, vous auriez plus de considération
pour moi, plus de respect pour vous-même, plus de ménagement pour un
enfant peut-être moins à blâmer qu'à plaindre... Que faites-vous donc,
Monsieur? Laissez-moi. Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un
père malheureux les égaremens de sa fille; vous n'iriez pas conter cette
aventure à M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui
dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue!... Mais,
Monsieur, finissez donc; ce que vous faites là ne ressemble à
rien.--Madame, je vous aime.--Il suffit bien de le dire! il faut le
prouver.--Mais depuis trois ou quatre jours, mon coeur, vous ne voulez
jamais que je vous le prouve.--Ce ne sont pas de ces preuves-là que je
vous demande, Monsieur... Mais, Monsieur, finissez donc.--Allons,
Madame! allons, mon coeur!--En vérité, Monsieur, cela est d'un
ridicule!--Ah! nous sommes seuls.--Il vaudroit mieux qu'il y eût du
monde! cela seroit plus décent! Mais finissez donc, n'avons-nous pas
toujours le temps de faire ces choses-là?... Finissez donc... Quoi! des
gens mariés!... à votre âge!... dans un boudoir!... sur une ottomane!...
comme deux amans!... et quand j'ai lieu de vous en vouloir, encore!--Eh
bien, mon ange, je ne dirai rien à Rosambert, rien à M. Duportail.--Vous
me le promettez bien?--Oh! je vous en donne ma parole...--Eh bien, un
moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi.--Oh! de tout mon
coeur, le voilà. (Il y eut un moment de silence.)--En vérité, Monsieur,
dit la marquise d'une voix presque éteinte, vous l'avez voulu, mais cela
est bien ridicule.»