pas?--Oui, mon ami, je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus
d'argent qu'on ne lui en donneroit pour parler. Je ne pouvois vous
recevoir chez moi; il falloit renoncer au plaisir de vous voir ou me
décider à faire une imprudence: mon cher Faublas, je n'ai pas balancé...
Charmant enfant! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire.»
Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux.
«Petite maman, vous ne me voulez plus voir?--Ah! toujours et partout,
s'écria-t-elle, ou bien il eût fallu ne te voir jamais.» Ma main, qui
tout à l'heure me cachoit ses yeux, maintenant étoit pressée sur son
coeur, son coeur ému palpitoit, ses longues paupières se remplissoient
de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandoit un
baiser. Elle en reçut mille, un feu dévorant me brûloit; je crus qu'il
étoit partagé, mais mon amante, plus heureuse, plongée dans l'ivresse
d'un tendre épanchement, goûtoit les inexprimables douceurs des plaisirs
qui viennent de l'âme. Elle refusa des jouissances moins ravissantes,
quoique délicieuses. «Ne plus te voir, reprit-elle, ce seroit ne plus
exister, et je n'existe que depuis quelques jours. Une imprudence!
ajouta-t-elle bientôt en promenant sur tous les objets qui nous
environnoient ses regards étonnés; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah!
combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu
de temps tu m'as obligée de commettre!--Chère maman, je me permets une
question peut-être bien indiscrète, mais vous excitez ma vive curiosité.
Chez qui sommes-nous donc ici?» Cette question tira la marquise de
l'extase où elle étoit. «Chez qui nous sommes? chez... chez une de mes
amies.--Cette amie-là aime...» Mme de B..., tout à fait remise, se hâta
de m'interrompre: «Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot, elle
aime!... C'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son
amant...--Et pour le vôtre, ma petite maman.--Oui, mon bon ami, elle a
bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir.--Cette porte par laquelle
vous êtes entrée...?--Donne dans ses appartemens.--Maman, encore une
question.--Voyons.--Comment vous portez-vous?» Elle me regarda d'un air
étonné et riant. «Oui, continuai-je, plaisanterie à part, vous étiez
malade avant-hier... M. de Rosambert...--Ne me parlez pas de lui; M. de
Rosambert est un indigne homme, capable de me faire à moi mille
noirceurs et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le
croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore
s'il n'étoit que fat, on pourroit le lui pardonner; mais ses odieux
procédés pour moi, quand même je les aurois mérités, seroient toujours
inexcusables.--Il est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier.--Je
n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Laissons cela cependant... Quand je te
vois, mon bon ami, je ne songe plus à ce que j'ai souffert pour toi...
Qu'il est bien dans ses habits d'homme!... qu'il est joli!... qu'il est
charmant! Mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d'un air léger,
il faut quitter tout cela. Allons, Monsieur de Faublas, faites place à
Mlle Duportail.» A ces mots, elle défit d'un coup de main tous les
boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide, que j'avois
déjà beaucoup dérangé et que j'enlevai tout à fait. Elle continua
l'attaque, je me plaisois à la vengeance; nous ôtions tout sans rien
rétablir. Je montrai à la marquise demi-nue l'alcôve fortunée, et cette
fois elle s'y laissa conduire.
On grattoit doucement à la porte; c'étoit Justine. Il faut lui rendre
justice, pour cette fois elle avoit fait promptement sa commission.
Quoique peu décemment vêtu, j'allois, sans y songer, ouvrir à la femme
de chambre: la marquise tira un cordon, des rideaux se fermèrent sur
nous, la porte s'ouvrit. «Madame, voici tout ce qu'il faut, vous
aiderai-je à l'habiller?--Non, Justine, je m'en charge; mais tu la
coifferas, je te sonnerai.» Justine sortit; nous nous amusâmes quelque
temps encore à contempler les tableaux rians et multipliés que nous
offroient les glaces dont nous étions environnés. «Allons, me dit la
marquise en m'embrassant, il faut que j'habille ma fille.» Je voulus
marquer l'instant de la retraite par une dernière victoire. «Non, mon
bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.»
Ma toilette commença; tandis que la marquise s'en occupoit sérieusement,
je m'amusois à toute autre chose. «Voyez s'il finira, disoit ma belle
maîtresse: allons, songez qu'il faut être sage, vous voilà demoiselle.»
J'étois affublé d'un jupon et d'un corset. «Ma petite maman, il faut
d'abord que Justine me coiffe, ensuite elle finira de m'habiller.»
J'allois sonner. «Qu'il est étourdi! ne voyez-vous pas dans quel état
vous m'avez mise? ne faut-il pas que je m'habille aussi?» J'offris mes
services à la marquise; je faisois tout de travers. «Petite maman, il
faut plus de temps pour réparer que pour détruire.--Oh! oui, je le vois
bien; quelle femme de chambre j'ai là! elle est encore plus curieuse que
maladroite.»
Enfin nous sonnâmes Justine. «Petite, il faut coiffer cette
enfant.--Oui, Madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux
aussi?--Pourquoi donc? suis-je décoiffée?--Madame, il me semble que
oui.» La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme.
«Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout
cela chez vous.» Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvoit une
table de toilette, qu'on roula jusqu'à moi, et voilà Justine exerçant
ses petits doigts légers.
La marquise, en se plaçant auprès de moi, me dit: «Mademoiselle
Duportail, permettez-moi de vous faire ma cour.--Oui, oui, interrompit
Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la
sienne.--Que dit donc cette écervelée? répondit la marquise.--Elle dit
que je vous aime bien.--Dit-elle vrai, Faublas?--En doutez-vous, maman?»
Et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment. «Diables
de cheveux! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils
sont mêlés!--Aïe!... Justine, tu me fais mal!--Ne faites pas attention,
Monsieur; songez à votre affaire, madame vous parle.--Petite, je ne dis
mot, je regarde Mlle Duportail. Tu la fais bien jolie!--C'est pour
qu'elle plaise davantage à Madame.--Petite, je crois qu'au fond cela
t'amuse; Mlle Duportail ne te déplaît pas?--Madame, j'aime encore mieux
M. de Faublas.--Elle est de bonne foi, au moins.--De très bonne foi,
Madame, demandez-lui plutôt à lui-même.--Moi! Justine, je n'en sais
rien.--Vous mentez, Monsieur!--Comment! je mens?--Oui, Monsieur, vous
savez bien que, quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis
toujours prête... Madame m'envoie chez vous, zest, je pars.--Oui,
interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas.--Madame, aujourd'hui ce
n'est pas ma faute, il m'a fait attendre (ici Justine me chatouilla
doucement le col, en tournant une boucle).--C'est qu'il n'est pas pressé
quand il faut venir me voir!--Ah! petite maman, je ne suis heureux
qu'auprès de vous.» J'embrassai la marquise qui faisoit mine de s'en
défendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pinça rudement:
la douleur m'arracha un cri. «Prenez donc garde à ce que vous faites,
dit la marquise à Justine avec un peu d'humeur.--Mais, Madame, aussi, il
ne peut pas se tenir un moment tranquille!»
Il y eut quelques instans de silence. Ma belle maîtresse avoit une de
mes mains dans les siennes, l'espiègle soubrette occupa l'autre en me
faisant tenir un bout du ruban qui devoit nouer mes cheveux, et,
saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure.
«Justine! lui dis-je.--Petite! dit la marquise.--Madame, je n'emploie
qu'une main, que ne se défend-il avec l'autre?» et puis, feignant que la
houppe lui étoit échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux.
«Petite! vous êtes bien folle!... je ne vous enverrai plus chez
lui.--Bon! Madame, est-ce qu'il est dangereux? je n'ai pas peur de
lui.--Mais, Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif!--Oh! que
si, Madame.--Tu le sais, petite?--Oui, Madame. Madame se souvient du
soir qu'elle a couché chez nous, cette belle demoiselle?--Eh bien?--J'ai
offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu.--Sans doute, elle avoit
un air si modeste, si timide! qui n'en auroit été la dupe? Je ne sais
pas comment j'ai pu lui pardonner.--C'est que madame est si bonne!...
Madame, je disois donc que vous n'aviez pas voulu. Mlle Duportail se
déshabilloit derrière les rideaux, je passai par hasard près d'elle au
moment où, ayant ôté son dernier jupon, elle s'élançoit dans le
lit.--Enfin?--Enfin, Madame, cette drôle de demoiselle sauta si vite, si
singulièrement, que...--Eh bien! achève donc, dis-je à Justine.--Ah!
mais je n'ose.--Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage
avec son éventail.--Elle sauta si singulièrement et avec si peu de
précaution que je m'aperçus...--Quoi, Justine? interrompit la marquise
d'un ton presque sérieux, vous aperçûtes?...--Que c'étoit un jeune
homme; oui, Madame.--Comment! et vous ne m'avez pas avertie?--Bon,
Madame! et le pouvois-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis
près d'y entrer! cela auroit fait un beau vacarme!... et puis madame le
savoit peut-être.» A ces derniers mots la marquise pâlit. «Vous me
manquez, Mademoiselle; sachez que, si je veux bien m'oublier, je ne veux
pas qu'on s'oublie!» Le ton dont ces paroles furent prononcées fit
trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. «Madame, je
plaisantois.--Je le crois, Mademoiselle; si je pensois que vous eussiez
parlé sérieusement, je vous chasserois dès ce soir.» Justine se mit à
pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. «Convenez, me dit celle-ci,
qu'elle m'a dit une impertinence!... Comment! oser supposer, oser me
dire en face, et devant vous, que je savois...?» Elle rougit beaucoup,
me prit la main et me la serra doucement. «Mon cher Faublas, mon bon
ami, vous savez comment tout cela s'est passé! vous savez si ma
foiblesse est excusable! votre déguisement trompe tout le monde. Je vois
au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens
beaucoup d'inclination; elle soupe chez moi, elle y couche; tout le
monde se retire,... l'aimable demoiselle est dans mon lit, à côté de
moi... Il se trouve que c'est un charmant jeune homme!... Jusqu'ici le
hasard, ou plutôt l'amour, a tout fait. Après cela j'ai sans doute été
bien foible; mais quelle femme à ma place auroit résisté? Le lendemain
je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure.
Faublas, vous connoissez le marquis, on m'a mariée malgré moi, on m'a
sacrifiée; quelle femme excusera-t-on, si l'on me juge à la rigueur?» Je
vis la marquise près de pleurer; j'essayai de la consoler par le baiser
le plus tendre, je voulus parler. «Un moment, me dit-elle, un moment,
mon ami. Le lendemain je confie à mademoiselle mon étonnante aventure,
je lui dis tout, tout, Faublas!... elle a le secret de ma vie, mon
secret le plus cher! Elle paroît me plaindre, m'aimer, point du tout;
elle abuse de ma confiance, elle suppose une horreur, elle me dit en
face...»
Justine fondoit en larmes; elle tomba aux genoux de sa maîtresse, elle
lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car
j'étois vivement ému. La marquise fut attendrie. «Allez, dit-elle,
allez; je vous pardonne, Justine, oui, je vous pardonne.» Justine baisa
la main de sa maîtresse et s'excusa de nouveau. «C'est assez, lui
répondit-on, c'est assez; je suis calmée, je suis contente.
Relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des
foiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices; que, loin de chercher
à la trouver plus coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et
qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bontés, lui
manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec
beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi; je te dis que je te
pardonne, finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela.»
Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise
me regardoit languissamment, nous gardions tous trois le silence, ma
toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu
d'une. Il étoit neuf heures, il fallut se séparer, nous nous donnâmes le
baiser d'adieu. «Allez, friponne, me dit la marquise, et ménagez mon
mari; demain je vous donnerai de mes nouvelles.» Je descendis, un fiacre
étoit à la porte; comme j'y montois, deux jeunes gens passèrent, ils me
regardèrent de très près, et se permirent quelques plaisanteries plus
grossières que galantes. J'en fus surpris: la maison d'où je sortois
pouvoit-elle être suspecte? c'étoit celle d'une amie de la marquise. Ma
mise n'étoit pas non plus celle d'une fille! Pourquoi donc ces messieurs
s'égayoient-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avoit paru
étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques monter seule
dans un fiacre à neuf heures du soir.
A mesure que mon phaéton avançoit, mes réflexions prirent un autre cours
et changèrent d'objet. J'étois seul, je pensai à ma Sophie. Je ne lui
avois fait dans la matinée qu'une courte visite; dans la soirée je ne
donnois qu'un moment à son souvenir; mais, si le lecteur veut m'excuser,
qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante,
voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite
figure chiffonnée; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son
noviciat et n'a guère que seize ans.
J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes
révérences, commença par me demander si j'avois vu sa femme. Répondre
non, c'étoit bien mentir, il fallut m'y déterminer pourtant. «Non,
Monsieur le marquis...--Je le savois bien! j'en étois sûr!» M. Duportail
l'interrompit. «Ma fille, vous vous êtes fait longtemps attendre; nous
allons nous mettre à table.--Sans mon frère?--Il m'a fait dire qu'il
soupoit en ville.--Comment! la veille de mon départ!--Belle demoiselle,
vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère.--Monsieur, je crois
l'avoir dit à madame la marquise.--Elle ne m'en a pas parlé.--Bon!--Je
vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parlé!--Monsieur,
je vous crois.--Ah! c'est que cela tire à conséquence! Monsieur votre
père croiroit que je fais le connoisseur, et que je ne le suis
pas.--Comment donc?--Comment, Mademoiselle? vous ne croiriez jamais ce
qui m'est arrivé! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frère, que
je n'avois jamais vu.--Oh! bah!--Demandez à monsieur votre père.--A la
bonne heure, Monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la
marquise...--Ne m'en a pas parlé, je vous le jure.--Bon!--Je vous en
donne ma parole d'honneur.--C'est donc M. de Rosambert?--Il ne m'en a
pas parlé non plus.--Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire à peu
près...--Pas un mot qui ressemble à cela, je vous le proteste.» Et le
marquis se fâchoit presque. «C'est donc moi qui me suis trompée! en ce
cas, Monsieur, il faut que vous soyez grand physionomiste.--Oh! ça,
c'est vrai, répondit-il avec une joie extrême, personne ne se connoît en
physionomie comme moi.»
M. Duportail s'amusoit de la conversation, et de peur qu'elle ne finît
trop tôt: «Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air
de famille.--J'en conviens, répliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est
justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer
dans les traits; c'est là ce qui constitue les vrais connoisseurs! Entre
père, mère, frères et soeurs, il y a toujours un air de
famille.--Toujours, m'écriai-je, toujours! vous croyez, Monsieur?--Si je
le crois? mais j'en suis sûr. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans
le maintien, dans les manières, dans les regards,... enveloppé, vous
dis-je, enveloppé de sorte qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. Eh
bien! un homme habile le cherche,... le débrouille... Vous concevez?--De
sorte que, si, après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon
père que voici, vous l'aviez par hasard rencontré au milieu de vingt
personnes...?--Lui? dans mille je l'aurois reconnu!» M. Duportail et moi
nous nous mîmes à rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M.
Duportail, lui prit la tête d'une main, et, promenant un doigt sur le
visage de mon prétendu père: «Ne riez donc pas, Monsieur, ne riez donc
pas. Tenez, Mademoiselle, voyez-vous ce trait-là, qui prend ici, qui
passe par là, qui revient ensuite...? Revient-il?... non, il ne revient
pas; il reste là. Eh bien! tenez (il venoit à moi).--Monsieur, je ne
veux pas qu'on me touche. (Il s'arrêta et promena son doigt, mais sans
le poser sur mon visage.)--Eh bien! Mademoiselle, ce même trait, le
voilà, là, ici, et encore là,... là; voyez-vous?--Eh! Monsieur, comment
voulez-vous que je voie?--Vous riez!... il ne faut pas rire, cela est
sérieux... Vous voyez bien, vous, Monsieur?--Très bien.--Outre cela,
Monsieur, il y a dans l'ensemble,... dans la configuration du corps,
certaines nuances... de ressemblance,... certains rapports secrets,...
occultes...--Occultes! répétai-je, occultes!--Oui, oui, occultes. Vous
ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas
étonnant, une demoiselle... Je disois donc, Monsieur, qu'il y a des
ressemblances occultes... Non, ce n'est pas ressemblances que j'avois
dit, c'est un autre mot... plus... là... mieux... Ah! dame, je ne sais
plus où j'en étois, on m'a interrompu.--Monsieur, vous aviez dit des
rapports occultes.--Ah! oui, des rapports! des rapports! et je vais vous
faire concevoir cela à vous, Monsieur, qui êtes raisonnable.--Comment!
Monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois!--Non, ma belle
demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre père
sait.--Ah! dans ce sens-là...--Oui, dans ce sens-là, ma belle
demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur...
Monsieur, les pères et les mères, dans la... procréation des individus,
font des êtres qui ressemblent,... qui ont des rapports occultes avec
les êtres qui les ont procréés, parce que la mère, de son côté, et le
père, du sien...--Chut! chut! je vous entends, interrompit M.
Duportail.--Oh! elle ne comprend pas cela, répondit le marquis, elle est
trop jeune... Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais
cela est clair pour vous. Ces choses-là, Monsieur, sont physiques; elles
ont été physiquement prouvées par des... par de grands physiciens, qui
entendoient très bien ces parties-là.
--Monsieur le marquis, pourquoi donc parler bas?--J'ai fini,
Mademoiselle, j'ai fini; monsieur votre père est au fait.--Vous vous
connoissez en physionomie, Monsieur le marquis; mais vous
connoissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là?--Elle
est très jolie, très jolie. Je crois que la marquise en a une
pareille,... oui, toute pareille.--De la même étoffe, de la même
couleur?--De la même étoffe, je ne sais pas; mais, pour la couleur,
c'est absolument la même: elle est très jolie, elle vous va au mieux.»
Il partit de là pour me faire des complimens à sa manière, tandis que M.
Duportail, devinant à qui la robe appartenoit, me regardoit d'un air
mécontent, et sembloit me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que
je lui avois donnée.
Nous sortions de table, quand mon véritable père, M. de Faublas, qui
m'avoit promis de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême
de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti et le marquis de
B... «Encore? dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, Monsieur
Duportail, vous avez la bonté...--Eh! bonsoir, mon ami, ne
reconnoissez-vous pas M. le marquis de B...? Il m'a fait l'honneur de me
venir demander à souper pour faire ses adieux à ma fille qui part
demain.--Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le
marquis.--Oui, mon ami, elle retourne à son couvent; ne le savez-vous
pas?--Eh! non, dit le baron avec impatience, eh! non, je ne le sais
pas.--Eh bien, mon ami, je vous le dis, elle part.--Oui, Monsieur,
interrompit le marquis en s'adressant à mon père, elle part; j'en ai
bien du chagrin, et ma femme en sera très fâchée.--Et moi, Monsieur,
répondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse»,
ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportât;
il le tira à part. «Qu'est-ce donc que cet homme-là? me dit alors le
marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour?--Justement.--Je l'ai
reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une figure, elle est là.
Mais cet homme-là me déplaît, il a toujours l'air fâché. Est-ce un de
vos parens?--Point du tout.--Oh! je l'aurois gagé qu'il n'étoit point de
la famille; il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance: la
vôtre est toujours gaie, la sienne est toujours sombre, à moins qu'un
ris platonique, non, sartonique... est-ce sartonique ou sard... enfin
vous comprenez: je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de
travers, cet homme-là, il vous rit au nez.--Ne faites pas attention à
cela, c'est un philosophe.--Un philosophe? reprit le marquis d'un air
effrayé, je ne m'étonne plus. Un philosophe! ah! je m'en vais.» M.
Duportail et le baron s'entretenoient ensemble et nous tournoient le
dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. «Ne vous dérangez pas,
dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; Monsieur, ne vous
dérangez pas, je n'aime pas les philosophes, moi, et je suis fort aise
que vous ne soyez pas de la famille; un philosophe! un philosophe!»
répéta-t-il en s'enfuyant.
Quand il fut parti, mon père et M. Duportail recommencèrent à causer
tout bas. Je m'endormis au coin du feu, un songe heureux me présenta
l'image de ma Sophie. «Faublas, cria le baron, allons-nous-en.--Voir ma
jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi.--Sa jolie cousine! voyez
s'il ne dort pas tout debout.» M. Duportail rioit, il me dit:
«Allez-vous-en, mon ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en
avez besoin; nous nous reverrons: je vous dois encore des reproches et
le récit de mes malheurs; nous nous reverrons.»
En rentrant, je demandai M. Person; il venoit de se coucher; j'en fis
autant, et je fis bien: jamais on ne dormit plus profondément aux
harangues fraternelles de nos francs-maçons, aux lectures publiques du
musée moderne, aux rares plaidoyers des D..., des D..., des D... L...,
et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.
A mon réveil, je sonnai Jasmin pour le prévenir qu'on me rapporteroit
dans la matinée mes habits que j'avois laissés la veille chez un ami.
Ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portoient
Adélaïde et Mlle de Pontis. «Vous les avez vues hier, me
répondit-il.--Et vous aussi, Monsieur Person, vous les avez vues, et
même vous leur avez dit que j'avois fait une connoissance au bal.--Eh
bien! Monsieur, quel mal?--Et quelle nécessité, Monsieur? Dites à ma
soeur vos secrets, à la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les
respecter.--En vérité, Monsieur, vous le prenez sur un ton,... depuis
quelques jours on ne vous reconnoît plus... Je me plaindrai à monsieur
votre père.--Et moi, Monsieur, à ma soeur. (Je le vis pâlir.)
Croyez-moi, soyons bons amis; mon père désire que je sorte avec vous; eh
bien, finissez votre toilette, et allons au couvent.»
Nous partions, quand Rosambert arriva. Dès qu'il sut où nous allions, il
me pria de lui permettre de nous accompagner. «Depuis quatre mois, me
dit-il, vous m'avez promis de me faire connoître votre aimable
soeur.--Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une
demoiselle que vous serez forcé d'estimer.--Mon ami, distinguons: je
suis très convaincu que Mlle de Faublas est dans le cas de l'exception,
mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous êtes armé
contre moi: une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve.--Tout
comme il vous plaira; je vous préviens que vous allez voir une
demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu'à la
simplicité: cependant elle est aussi grande qu'on peut l'être à son âge,
et elle ne manque ni d'esprit ni d'éducation.»