Enfin, l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma,

comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre

près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la

cloche nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre; je me préparois

à sauter dans le jardin, mon embarras fut égal à mon désespoir quand je

me vis retenu par des barreaux. «Voilà, dis-je à Boleslas, ce que le

maudit confident de Dourlinski lui disoit à l'oreille; voilà ce

qu'approuvoit le maître odieux, quand il répondit: _A la bonne heure, et

qu'on le fasse à l'instant_; voilà ce qu'ils ont exécuté dans la

journée; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été

interdite.--Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas,

car ils n'ont pas aperçu que ce volet avoit été forcé.--Eh! qu'ils

l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe? Cette

grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de

Lodoïska, elle assure ma mort.

--Oui, sans doute, elle assure ta mort», me cria-t-on en ouvrant ma

porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés et suivi de quelques

autres qui portoient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main.

«Traître, me dit-il en me lançant des regards où sa fureur étoit peinte,

j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton nom, ton

prétendu frère le dira; tremble! je suis de tous les ennemis de

Lovzinski le plus implacable! Qu'on le fouille», dit-il à ses gens; ils

se précipitèrent sur moi, j'étois sans armes, je fis une résistance

inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avois préparée

pour Lodoïska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes

d'impatience: il y étoit peu ménagé. «Lovzinski, me dit-il avec une rage

étouffée, je mérite déjà toute ta haine, bientôt je la mériterai

davantage; en attendant tu resteras avec ton digne confident dans cette

chambre que tu aimes.» A ces mots il sortit, on ferma la porte à double

tour; il posa une sentinelle en dehors et une autre vis-à-vis des

fenêtres, dans le jardin.

Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas

et moi. Mes malheurs étoient à leur comble, ceux de Lodoïska

m'affectoient bien plus vivement: l'infortunée! quelle devoit être son

inquiétude! elle attendoit Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnoit! Mais

non, Lodoïska me connoissoit trop bien, elle ne me soupçonneroit pas

d'une aussi lâche perfidie. Lodoïska! elle jugeroit son amant d'après

elle! Elle sentiroit que Lovzinski partageoit son sort, puisqu'il ne la

secouroit pas... hélas! et la certitude de mon malheur augmenteroit

encore le sien!

Telles furent dans le premier moment mes réflexions cruelles; on me

laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le

lendemain on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions

pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissoit,

Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas à nous rendre notre prison fort

agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus

courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire.

Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement; l'existence étoit

devenue pour moi un insupportable fardeau. «Ah! vivez, me dit-il enfin

en versant un torrent de larmes, vivez! si ce n'est pas pour Boleslas,

que ce soit pour Lodoïska.» Ces mots firent sur moi la plus vive

impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon

coeur, j'embrassai mon serviteur fidèle. «O mon ami, m'écriai-je avec

transport, ô mon véritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent

plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je

vivrai pour toi: veuille le juste Ciel me rendre bientôt ma fortune et

mon rang! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat.» Nous nous

embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le

malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre,

d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation!

Il y avoit douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on

vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me

suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un

moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de

dix ans; je dis à Boleslas: «Cette bague me fut donnée par M. de P...,

lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon

ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa

trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de

ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre

ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te récompensera,

il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.»

On me conduisit à l'appartement de Dourlinski; dès que la porte

s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie;

j'approchai, c'étoit Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée!... mais

qu'elle étoit belle encore! «Barbare!» dis-je à Dourlinski. A la voix de

son amant, Lodoïska reprit ses sens. «Ah! mon cher Lovzinski, sais-tu ce

que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta

liberté?--Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux: te voilà

bien sûre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens

rien, dans trois jours il est mort.» Je voulois me jeter aux genoux de

Lodoïska; mes gardes m'en empêchèrent. «Je vous revois enfin, tous mes

maux sont oubliés, Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante...

Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi

vengera son ami.--Qu'on l'emmène! s'écria Dourlinski.--Ah! me dit

Lodoïska, mon amour t'a perdu.» Je voulois répondre, on m'entraîna, on

me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de

joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu: je lui racontai

comment ma mort n'étoit que différée. La scène dont je venois d'être

témoin avoit enfin confirmé mes soupçons: il étoit clair que Pulauski

ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il étoit clair

que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion à quelque

prix que ce fût.

Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laissés à Lodoïska pour

se déterminer, deux déjà s'étoient écoulés, nous étions au milieu de la

nuit qui précédoit le troisième; je ne pouvois dormir et me promenois

dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier: _Aux armes!_

des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château, il se

fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos

fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de

Dourlinski; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons

distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les

gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer;

il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire!

beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force.

Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant; bientôt

un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la

nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte

jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre: les flammes dévoroient le

château de Dourlinski, elles gagnoient de tous côtés la chambre où nous

étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partoient de la tour

où je savois que Lodoïska étoit enfermée.

* * * * *

Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B..., qui, n'ayant

trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé;

il recula deux pas en me voyant. «Ah! ah! dit-il en saluant M.

Duportail, c'est que vous avez aussi un fils?» puis s'adressant à moi:

«Monsieur est apparemment le frère...--De ma soeur, oui, Monsieur.--Eh

bien, vous avez une soeur fort aimable, charmante, mais charmante!--Vous

êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail.--Indulgent!

oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous

faire des reproches à vous, Monsieur...--A moi! aurois-je eu le

malheur...?--Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour

sanglant.--Comment, Monsieur?--Vous avez chargé ce petit Rosambert de

nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chère

fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.--J'ai craint,

Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.--Aucun,

aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole d'elle,

je vous l'ai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant, je crois que

la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même; je

suis pourtant son mari!... Au moins si vous étiez venu vous-même la

chercher!--Pardon, Monsieur, j'étois incommodé, je le suis même encore

beaucoup... Je sais que je dois à Mme de B... des remercîmens...--Ce

n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étois pas

tout à fait à mon aise: le marquis me considéroit avec une attention qui

m'inquiétoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez

beaucoup à mademoiselle votre soeur?--Monsieur, vous me flattez.--Mais

c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord

tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande

à vous-même, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de

suite!»

[Illustration: FAUBLAS HABILLÉ EN FEMME]

M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du

marquis. «Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort

bien remarqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut

convenir qu'il y a un air de famille.--Oui, répondit le marquis en me

regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa soeur

est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un

peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu

espiègle; c'est bien là sa figure, mais il y a dans vos traits quelque

chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans le maintien, et dans

toute l'habitude du corps quelque chose de plus... nerveux, de plus

roide. Oh! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il

ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le flegme de M.

Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit

rire, et se mit à rire de tout son coeur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai

dit, je suis grand physionomiste, moi!... Mais n'aurai-je pas le bonheur

de voir la chère soeur?» M. Duportail se hâta de répondre: «Non,

Monsieur, elle est allée faire ses adieux.--Ses adieux?--Oui, Monsieur,

elle part demain matin pour son couvent.--Pour son couvent! à

Paris?--Non,... à Soissons.--A Soissons! demain matin! cette chère

enfant nous quitte!--Il le faut bien, Monsieur.--Elle fait actuellement

ses visites?--Oui, Monsieur.--Et sans doute elle viendra dire adieu à sa

maman?--Assurément, Monsieur, et elle doit même être actuellement chez

vous.--Ah! que je suis fâché! ce matin la marquise étoit encore malade;

elle a voulu sortir ce soir: je lui ai représenté qu'il faisoit froid,

qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle

est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chère

fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à

revenir.--Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis.--Oui,

ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.--L'on soupe

donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le

soir; moi, je n'aime pas à mourir de faim parce que c'est la mode. Vous

soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que

j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse

de même avec moi: quand vous me connoîtrez mieux, vous verrez que je

suis un bon diable.»

Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti

sur-le-champ. «Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez

bien être des nôtres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte

pour une heure ou deux, il a quelques affaires pressées.--Monsieur,

qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne,

car il est fort aimable, monsieur votre fils.--Vous permettrez aussi que

je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.--Faites, Monsieur,

comme si je n'étois pas là.» Je saluai le marquis; il se leva

précipitamment, me prit par la main, et dit à M. Duportail: «Tenez,

Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là

ressemble à sa soeur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures,

je soutiendrois cela devant l'abbé Pernetti[6].--Oui, Monsieur, répondit

M. Duportail, il y a un air de famille.»

[6] M. l'abbé Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux

volumes, intitulé: _Connoissance de l'homme moral par l'homme

physique_.

A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. «Parbleu! me

dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gêne pas

avec ceux qu'il aime.--Mon très cher père, il est bien vrai que le

marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi,

j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon

aise.--Quant à vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et

voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérois que lui,

cela seroit bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des ménagemens à

garder à cause de sa femme... Écoutez,... retournez chez vous, faites

prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer

ici que Mlle Duportail soupe chez Mme de ***, le premier nom qui vous

viendra à l'esprit.--Eh bien, après? le marquis soupera toujours avec

vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est

ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même.--Comment donc

faire?...--Comment? mon très cher père, je fais si bien la demoiselle!

je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper

avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne

viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai le

temps.--A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un

singulier rôle,... vous m'avez embarqué dans une aventure... Mais il n'y

a plus à s'en dédire: allez vite, et revenez.»

Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père étoit sorti, et qu'une

fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. «Une

jolie demoiselle, Jasmin!» Je m'élançai comme un trait dans mon

appartement. «Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'étoit

une jolie demoiselle»; et j'embrassai Justine. «Gardez cela pour ma

maîtresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.--Pour ta maîtresse,

Justine! tu la vaux bien!--Qui vous l'a dit?--Je le soupçonne; il ne

tient qu'à toi que j'en sois certain», et j'embrassai Justine, et

Justine me laissoit faire en répétant: «Gardez cela pour ma maîtresse.

Mon Dieu! que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que

vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme?--Ce soir, pour la

dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme... à ton

service, belle enfant.--A mon service, oh! que non, au service de

madame.--Au sien et au tien en même temps, Justine.--Oui-da, il vous en

faut donc deux à la fois?--Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop»; et

j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort

blanche, qu'on ne défendoit presque pas. «Mais voyez donc comme il est

hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de Mlle

Duportail?--Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a

changé.--Cette nuit-là avoit bien changé ma maîtresse aussi! Le

lendemain, elle étoit pâle, fatiguée... Mon Dieu! en la voyant, je n'ai

pas eu de peine à deviner que Mlle Duportail étoit un bien brave jeune

homme!--Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.»

Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant.

Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse, et, par un

malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis l'équilibre au même

instant.

Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressoit pas de réparer son

désordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espièglerie

qu'elle avoit faite au marquis. «Quoi donc, mon enfant?--L'étiquette au

milieu du dos; que dites-vous du tour?--Charmant! délicieux! presque

aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. A propos

d'elle, et ma commission donc!--Ma maîtresse vous attend...--Elle

m'attend! ah! j'y cours.--Là! le voilà parti! et où courez-vous?--Je

n'en sais rien.--Voyez donc comme il me plantoit là!--Justine! c'est

que... tu conçois...--Je conçois que vous êtes un franc

libertin.--Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un

baiser.--Je prends l'un très volontiers,... et je vous donne l'autre de

bon coeur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! oh! comme

vous avancerez dans le monde! ah çà, partons, suivez-moi par derrière, à

quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une

boutique; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr'ouverte,

vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous êtes, vous

répondrez: _L'Amour_, vous grimperez au premier étage, sur une petite

porte blanche vous lirez ce mot _Paphos_; vous ouvrirez avec la clef que

voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.»

Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre

habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc,

annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.

Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une

marchande de modes, je me précipitai dans la porte cochère. _L'Amour!_

criai-je au portier, et d'un saut je fus à _Paphos_. J'ouvris, j'entrai,

le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de

bougies n'y répandoient qu'un jour doux, je vis des peintures

charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes, je remarquai

surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à

ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement

l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois

promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que

je m'en ressouvins trop tard.

Une porte que je n'avois pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise

entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans

l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une

douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens

en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. «Que

dites-vous donc?» répondit-elle d'un air étonné. Je répétai: «Ma chère

petite maman, comment vous portez-vous?» Elle partit d'un éclat de rire.

«Je croyois avoir mal entendu: le _comment vous portez-vous_ est

excellent! mais, si j'étois incommodée, il seroit bien temps de me le

demander! Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade?

Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes

bien vif.--Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des

choses que j'ignorois il y a trois jours.--Craignez-vous de les oublier,

fripon que vous êtes?--Oh! non.--Oh! non, répéta-t-elle en me

contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa

encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces

choses-là.--Je vous le promets, ma petite maman.--Vous jurez d'être

fidèle?--Je le jure.--Toujours?--Oui, toujours.--Mais, dites-moi donc,

vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat.--Je n'étois

pas chez moi, j'ai dîné chez M. Duportail.--Chez M. Duportail? il vous a

parlé de moi?--Oui.--Vous ne lui avez pas conté les folies...?--Non,

maman.»

Elle continua d'un ton très sérieux: «Vous lui avez bien dit que j'ai

été, comme le marquis, trompée par les apparences?--Oui, maman.--Et que

je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante, mais en me

donnant le baiser le plus tendre.--Oui, maman.--Charmant enfant!

s'écria-t-elle, il faudra donc que je t'adore.--Si vous ne voulez pas

être une ingrate, il le faudra.» Cette réponse me valut plusieurs

caresses, et puis, un reste d'inquiétude se faisant sentir encore:

«Ainsi, vous avez assuré à M. Duportail que je vous crois... fille?

ajouta la marquise en rougissant.--Oui.--Vous savez donc mentir?--Est-ce

que j'ai menti?--Je pense que le fripon se moque de sa maman.»

Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint. «Demandez pardon tout à

l'heure, Monsieur.» Je le demandai comme un homme qui étoit bien sûr de

l'obtenir, le badinage s'échauffa, la paix fut signée.

«Vous n'êtes plus fâchée? dis-je à la marquise.--Bon! répondit-elle en

riant, est-ce que la colère d'une amante tient contre de pareils

procédés?--Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux;

savez-vous à qui j'en ai l'obligation?--Il seroit bien singulier que

vous crussiez devoir de la reconnoissance à quelque autre qu'à

moi!--Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est.--Expliquez-vous,

mon bon ami.--J'ignorois le bonheur que vous me prépariez, je serois

encore chez M. Duportail si votre cher mari n'étoit venu faire une

visite...--A M. Duportail?--Et à moi, maman.--Il vous a vu chez M.

Duportail?»

Ici je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'étoit passé dans la

visite que le marquis nous avoit faite. Elle se contint beaucoup pour ne

pas rire. «Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne étoile!

il semble qu'il aille exprès chercher le ridicule! Une femme est bien

malheureuse, mon cher Faublas, dès qu'elle aime quelqu'un; son mari

n'est plus qu'un sot.--Petite maman, vous n'êtes pas tant à plaindre! il

me semble que, dans ce cas, le malheur est pour le mari.--Ah! c'est que,

répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des

humiliations qu'un mari reçoit.--On en souffre quelquefois, je le veux

bien, mais aussi n'en profite-t-on jamais?...--Faublas, vous vous ferez

battre... Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le

marquis, et vous n'avez pas de robe, et puis comptez-vous me quitter si

tôt?--Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman.--Mais vous

pouvez vous habiller ici.» A ces mots elle sonna Justine. «Va, lui

dit-elle, chercher une de mes robes, il faut que nous habillions

mademoiselle.» Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit

soufflet; la marquise ne s'en aperçut pas; je retournai près d'elle.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 9 / 14 段