ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit à grands pas dans
l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agitée que lui. «Le
voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paroître, le voilà, dit-il,
cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux
à son aveugle amitié.» Je voulus répondre, il poursuivit: «Vous avez été
lié dès l'enfance avec M. de P..., une faction puissante le porte sur le
trône, vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin, à la diète,
vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me
trompe impunément?» Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour
garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P..., que
j'avois négligé depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour
imprévu. Lodoïska paroissoit charmée d'entendre ma justification. «On ne
m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski; mais, n'importe,
continuez.» Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec
M. de P... avant de me rendre à l'assemblée des états. «Et voilà vos
projets! s'écria-t-il. M. de P... ne voit d'autre remède aux maux de ses
concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve!
et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme
complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes
commander dans nos provinces! Les Russes! répéta-t-il avec fureur, ils
régneroient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande
impétuosité.) Perfide! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie! Sors de
ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.»
Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit
hors de moi-même: dans le premier transport de ma colère, je portai la
main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa
fille, sa fille éperdue se précipita sur moi: «Lovzinski, qu'allez-vous
faire?» Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais
je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoïska pour toujours.
Elle m'avoit quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel
vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter. «Va! traître, me dit-il,
va! tu la vois pour la dernière fois.»
Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avoit
prodigués revenoient sans cesse à ma pensée; les intérêts de la Pologne
et ceux de M. de P... me paroissoient si étroitement liés que je ne
concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon
ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer à Lodoïska: que
résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette
cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski,
sans savoir encore à quoi je pourrois me déterminer.
Un domestique, resté seul dans le palais, me dit que son maître étoit
parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié
tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai
à ce domestique où Pulauski étoit allé. «Je l'ignore absolument, me
répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous
sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans
l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui
venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille.
Lodoïska pleuroit, son père furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit
sa malédiction, et je l'entendis qui lui disoit: «Qui peut aimer un
traître peut l'être aussi: ingrate, je vais vous conduire dans une
maison sûre, où vous serez désormais à l'abri de la séduction.»
Pouvois-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes
serviteurs les plus fidèles; je lui ordonnai de placer autour du palais
de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce
qui s'y seroit passé, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit
avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer
encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa
poursuite.
Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous
les voyageurs que je rencontrai: ce fut inutilement. Après avoir perdu
huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à
Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe
campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.
Il étoit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands
étoient illuminés, un peuple immense remplissoit les rues; j'entendis
les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les
places publiques, tout m'annonça que la Pologne avoit un roi.
Boleslas m'attendoit avec impatience. «Pulauski, me dit-il, est revenu
seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à
la diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est
manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue
ce matin, M. de P... réunissoit presque toutes les voix, il alloit être
élu; Pulauski a prononcé le fatal _veto_: à l'instant vingt sabres ont
été tirés. Le fier palatin de ..., que Pulauski avoit peu ménagé dans
l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la
tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense
de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de
P... lui-même ne s'étoit rangé parmi eux, en criant qu'il immoleroit de
sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirés;
cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces; il s'est évanoui, on
l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres
des délibérations, les nombreux partisans de M. de P... l'ont
sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt
repris connoissance. Les chirurgiens, appelés pour voir sa blessure, ont
déclaré qu'elle n'étoit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de
grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son
dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il étoit à peine midi
quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques
mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous
apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.»
On ne pouvoit guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami
étoit sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paroissoit
désormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoïska pour
toujours. Je connoissois assez son père pour craindre qu'il ne prît des
résolutions extrêmes; le présent m'effrayoit, je n'osois porter mes
regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je
n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avoit détaché à la poursuite de Pulauski
revint le quatrième jour; il l'avoit suivi jusqu'à quinze lieues de la
capitale: là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de
sa chaise de poste, avoit conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre
de ses gens, cachés derrière une masure, avoient surpris mon courrier et
l'avoient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avoit
forcé d'avouer à qui il appartenoit. «Je te renverrai à Lovzinski, lui
avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste
vengeance.» A ces mots, on avoit bandé les yeux à mon courrier, il ne
pouvoit dire où on l'avoit conduit et enfermé; mais au bout de trois
jours on l'étoit venu chercher: on avoit encore pris la précaution de
lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la
voiture s'étoit arrêtée, on l'en avoit fait descendre. A peine il
mettoit pied à terre que ses gardes s'étoient éloignés au grand galop;
il avoit détaché son bandeau et s'étoit retrouvé précisément à l'endroit
où d'abord on l'avoit arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de
Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska qui
restoit en son pouvoir: il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre
elle aux dernières extrémités; je résolus de m'exposer à tout pour
découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain
j'instruisis mes soeurs de mon dessein, et je quittai la capitale: le
seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frère. Nous
parcourûmes toute la Pologne; je vis alors que l'événement ne justifioit
que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le
serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos
provinces commettoient mille exactions dans les villes et désoloient les
campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré
de ne pouvoir retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma
patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner à
Varsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des
étrangers se portoient dans ses États, lorsqu'une rencontre, qui
sembloit devoir être pour moi très fâcheuse, me força de prendre un
parti tout différent.
Les Turcs venoient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du
Budziac et de la Crimée faisoient de fréquentes incursions dans la
Volhynie, où je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous
attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avois très
imprudemment négligé de charger mes pistolets; mais je me servis de mon
sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientôt deux d'entre eux
tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupoit le troisième, le
quatrième me combattoit avec vigueur; il me fit à la cuisse une légère
blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son
cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au
bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois
renversé le dernier me dit en mauvais polonois: «Un aussi brave homme
que toi doit être généreux; je te demande la vie; ami, au lieu de
m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma
plaie.» Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne
balançai pas: je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevâmes,
nous bandâmes sa plaie. «Tu fais bien, brave homme, me disoit le
Tartare, tu fais bien.» Comme il parloit, nous vîmes s'élever autour de
nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouroient à
nous ventre à terre. «Ne crains rien, me dit celui que j'avois épargné,
je suis le chef de cette troupe.» Effectivement, d'un signe il arrêta
ses soldats près de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques
mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser
passer Boleslas et moi. «Brave homme, me dit encore leur capitaine,
n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laissé la
vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et
même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier, tu
as fait ton devoir en m'étrillant bien: je te pardonne, tu me pardonnes,
embrassons-nous.» Il ajouta: «Le jour commence à baisser, je ne te
conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-là vont
aller chacun à son poste, et je ne pourrois te répondre d'eux. Tu vois
ce château sur la hauteur à droite, il appartient à un certain comte
Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche:
va lui demander un asile, dis-lui que tu as blessé Titsikan, que
Titsikan te poursuit. Il me connoît de nom: je lui ai déjà fait passer
quelques mauvaises journées; au reste, compte que, pendant que tu seras
chez lui, sa maison sera respectée; garde-toi surtout d'en sortir avant
trois jours et d'y rester plus de huit: adieu.»
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa
compagnie. Les avis du Tartare étoient des ordres; je dis à Boleslas:
«Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien je
connois ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il
n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible
qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard
que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien
celle de Titsikan: toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère et
ne me découvre pas.»
Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous
demandèrent qui nous étions: je répondis que nous venions pour parler à
leur maître de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient
attaqués et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes;
on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski,
mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner
audience. On nous demanda nos armes que nous rendîmes sans difficulté.
Boleslas visita ma blessure, les chairs étoient à peine entamées. On ne
tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes
conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venoient
d'être préparés; on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'oeil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une
légère blessure, mais celle de mon coeur étoit si profonde! Au point du
jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils
étoient fermés à clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures
sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre étoit basse, je m'élance,
et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené
quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied
d'une tour dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je
restois là plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes
pieds: je crus qu'elle s'étoit détachée de la couverture de ce vieux
bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à
l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à
côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude,
j'examinai la tour attentivement. J'aperçus, à vingt-cinq ou trente
pieds de hauteur, une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on
m'avoit jetées; sur la première, je déchiffrai ces mots tracés avec du
plâtre: _Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez!_ et sur la seconde,
ceux-ci: _Délivrez-moi, sauvez Lodoïska._
Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens
divers m'agitèrent à la fois; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon
embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoïska, je
cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une
tuile; je lus: _A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes;
demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre;
éloignez-vous._
Je retournai à ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par
la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon
serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettoit fin à mes courses et
redoubloit mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment
nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le
moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens,
dans un château fortifié?
Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables,
pouvois-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que
Titsikan m'avoit laissé? Titsikan ne m'avoit-il pas recommandé de rester
chez Dourlinski trois jours, et de n'y pas demeurer plus de huit? Sortir
de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n'étoit-ce
pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoïska de
sa prison pour la livrer à des brigands, être à jamais séparé d'elle par
l'esclavage ou par la mort, cela étoit horrible à penser.
Mais pourquoi étoit-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre
qu'elle m'avoit promise m'en instruiroit sans doute. Il falloit nous
procurer du papier; je chargeai Boleslas de ce soin, et moi, je me
préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle délicat d'un émissaire de
Pulauski.
Il étoit grand jour quand on vint nous mettre en liberté; on nous dit
que Dourlinski pouvoit et vouloit nous voir. Nous nous présentâmes avec
assurance; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près, dont l'abord
étoit brusque et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous
étions. «Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski;
mon maître m'a chargé pour vous d'une commission secrète, mon frère m'a
accompagné pour un autre objet; je dois, pour m'expliquer, être seul, je
ne dois ne parler qu'à vous seul.--Eh bien, répondit Dourlinski, que ton
frère s'en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il à ses gens; quant
à celui-ci (il montra celui qui étoit son confident), tu trouveras bon
qu'il reste, tu peux tout dire devant lui.--Pulauski m'envoie...--Je le
vois bien qu'il t'envoie.--Pour vous demander...--Quoi?--(Je pris
courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille.--Des nouvelles
de sa fille! Pulauski t'a dit...--Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska
étoit ici.» Je m'aperçus que Dourlinski pâlissoit; il regarda son
confident, et me fixa longtemps en silence. «Tu m'étonnes, reprit-il
enfin; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton
maître soit bien imprudent.--Pas plus que vous, Seigneur; n'avez-vous
pas aussi un confident? Les grands seroient bien à plaindre s'ils ne
pouvoient donner leur confiance à personne. Pulauski m'a chargé de vous
dire que Lovzinski avoit déjà parcouru une grande partie de la Pologne,
et que sans doute il visiteroit vos cantons.--S'il ose venir ici, me
répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité, je lui garde un
logement qu'il occupera longtemps: le connois-tu ce Lovzinski?--Je l'ai
vu souvent chez mon maître à Varsovie.--On le dit bel homme?--Il est
bien fait et de ma taille à peu près.--Sa figure?--Est prévenante; c'est
un...--C'est un insolent, interrompit-il avec colère; si jamais il tombe
en mes mains!--Seigneur, on assure qu'il est brave.--Lui! je parie qu'il
ne sait que séduire des filles! Si jamais il tombe en mes mains! (Je me
contins; il ajouta d'un ton plus calme:) Il y a bien longtemps que
Pulauski ne m'a écrit, où est-il à présent?--Seigneur, j'ai des ordres
précis de ne pas répondre à cette question-là: tout ce que je puis vous
dire, c'est qu'il a, pour cacher sa retraite et pour n'écrire à
personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer
lui-même.»
Dourlinski parut très étonné; je crus même remarquer quelques signes de
frayeur; il regarda son confident, qui sembloit aussi embarrassé que
lui. «Tu dis que Pulauski viendra bientôt?...--Oui, Seigneur, sous
quinzaine au plus tard.» Il regarda encore son confident; et puis,
affectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avoit montré
d'embarras: «Retourne à ton maître, je suis fâché de n'avoir que de
mauvaises nouvelles à lui donner; tu lui diras que Lodoïska n'est
plus ici.» Je fus à mon tour fort surpris. «Quoi! Seigneur,
Lodoïska...--N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que
j'estime, je me suis chargé, quoiqu'avec répugnance, du soin de garder
sa fille dans mon château: personne que moi et lui (il me montra son
confident) ne savoit qu'elle y fût. Il y a environ un mois, nous
allâmes, comme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journée, il
n'y avoit plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a
fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée; je n'ai
pas entendu parler d'elle depuis; elle sera sans doute allée rejoindre
Lovzinski à Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur
la route.»
Mon étonnement devint extrême: comment concilier ce que j'avois vu dans
le jardin avec ce que Dourlinski me disoit? Il y avoit là quelque
mystère que j'étois bien impatient d'approfondir; cependant je me gardai
bien de faire paroître le moindre doute. «Seigneur, voilà des nouvelles
bien tristes pour mon maître!--Sans doute, mais ce n'est pas ma
faute.--Seigneur, j'ai une grâce à vous demander.--Voyons.--Les Tartares
dévastent les environs de votre château; ils nous ont attaqués, nous
leur avons échappé comme par miracle; ne nous accorderez-vous pas, à mon
frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux
jours?--Seulement deux jours? j'y consens. Où les a-t-on logés?
demanda-t-il à son confident.--Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci,
dans une chambre basse...--Qui donne sur mes jardins? interrompit
Dourlinski avec inquiétude.--Les volets ferment à clef, répondit
l'autre.--N'importe, il faut les mettre ailleurs.» Ces mots me firent
trembler. Le confident répliqua: «Cela n'est pas possible; mais...» Il
lui dit le reste à l'oreille. «A la bonne heure, répondit le maître, et
qu'on le fasse à l'instant»; et, s'adressant à moi: «Ton frère et toi,
vous vous en irez après-demain; avant de partir tu me parleras, je te
donnerai une lettre pour Pulauski.»
J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunoit: il me remit
une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes et quelques
feuilles de papier qu'il s'étoit procurées sans peine. Je brûlois
d'envie d'écrire à Lodoïska; l'embarras étoit de trouver un lieu
commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avoit déjà prévenu
Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la
nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit
parfaitement. Les gens de Dourlinski buvoient avec mon prétendu frère,
ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons.
J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort
mauvais vin: bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa, je
fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables;
en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la
dupe. Il trembloit que, dans ce moment où je paroissois disposé à tout
dire, mon secret ne m'échappât. «Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés,
mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui, c'est peut-être un effet de
sa blessure; ne le faisons plus ni parler ni boire; je crains que cela
ne l'incommode; et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le
porter sur son lit.--Sur le sien? non, cela ne se peut pas, répondit
l'un d'eux, mais je prêterai volontiers ma chambre.» On me prit, on
m'entraîna, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une
chaise formoient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis.
C'étoit là tout ce que je voulois; dès que je fus seul, j'écrivis à
Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençois par me justifier
pleinement des crimes que Pulauski m'avoit supposés; je lui racontai
ensuite tout ce qui m'étoit arrivé depuis le moment de notre séparation
jusqu'à celui où j'avois été reçu chez Dourlinski; je lui détaillois
l'entretien que je venois d'avoir avec celui-ci, je finissois par
l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui
jurois que, dès qu'elle m'auroit donné sur son sort les éclaircissemens
nécessaires, je m'exposerois à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me
jetèrent dans une étrange perplexité. Étoit-ce bien Lodoïska qui m'avoit
jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski auroit-il eu l'injustice de
punir sa fille d'un amour que lui-même avoit approuvé? Auroit-il eu
l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? et, quand même la
haine qu'il m'avoit jurée l'auroit aveuglé à ce point, comment
Dourlinski avoit-il pu se résoudre à servir ainsi sa vengeance? Mais,
d'un autre côté, depuis trois mois je ne portois, pour me déguiser
mieux, que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes
chagrins m'avoient beaucoup changé; quelle autre qu'une amante avoit pu
reconnoître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? n'avois-je pas vu
d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourlinski lui-même
n'avouoit-il pas que Lodoïska avoit été chez lui prisonnière? Il
ajoutoit, il est vrai, qu'elle s'étoit échappée; mais cela étoit-il
croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avoit vouée à moi,
sans me connoître? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avoit dit
que les émissaires de Pulauski occupoient une chambre qui donnoit sur le
jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi, quand je lui avois annoncé la
prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela étoit bien fait pour
me donner de terribles inquiétudes, j'entrevoyois des choses affreuses
que je ne pouvois expliquer. Depuis deux heures je me faisois sans cesse
de nouvelles questions, auxquelles j'étois fort embarrassé de répondre,
lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frère avoit recouvré la raison.
Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avoit été feinte;
nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la
journée. Quelle soirée, mon cher Faublas! aucune de ma vie ne me parut
si longue, pas même celles qui la suivirent.