savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon
aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement
diverti tous ceux qui s'y trouvoient. «Quoi! Rosambert! cette fille me
dit: «Ç'auroit été dommage!» et vous appelez ma terreur une terreur
panique!--Oh! cela est différent; la nymphe a un peu tronqué
l'aventure,... elle se gardoit bien de nous apprendre... Le _ç'auroit
été dommage!_ change entièrement l'histoire... Il est d'un bon genre, le
_ç'auroit été dommage!_... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous
félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à
courir, l'estimez-vous?--Vous me faites là une plaisante question,
Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe
en général?--Vous esquivez, mon ami: vous êtes donc incorrigible? Eh
bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais
me coucher.--Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc?--Que
voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le
commandeur de ***, le petit chevalier de M..., l'abbé de D...: nous
avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela
étoit délicieux! mais je vais me coucher.»
J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M.
Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta: «Vous passerez ensemble toute
la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui,
je vous ramènerai.»
Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle
vint au parloir avec ma soeur. «Que vous êtes heureux! me dit vivement
Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait
la connoissance d'une fort jolie dame!--Et qui vous a dit tout cela?--M.
Person, qui n'a pas de secrets pour nous.» Sophie baissoit les yeux et
gardoit le silence. Ma soeur continua ainsi: «Dites-nous donc quelle est
cette dame;... et un bal masqué, cela doit être beau!--Fort ennuyeux, je
vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup
moins,... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine.» Sophie, toujours
muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques
breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont
son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la
touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. «Vous
avez du chagrin, ma jolie cousine?--Répondez donc, Mademoiselle, lui dit
sa vieille gouvernante.--Non, Monsieur; mais c'est que,... c'est que
j'ai mal dormi cette nuit.--Oui, dit encore la vieille, cela est vrai:
mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas
dormir... C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt
très bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle..., tenez, Mlle Storch...
Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune.
Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé... Mlle
Storch...»
La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et, si je ne voulois pas
être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter
tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour
m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec
humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort
incommodée: sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours,
répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne.
Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est
intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes
personnes dorment.--Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne
amie?--Oui, ma chère Adélaïde, oui... Ayez bien soin d'elle!» Sophie, en
me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard
douloureux qui pénétra dans mon coeur pour y éveiller le remords.
Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui
avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure,
sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui
apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. «Je suis bien
aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous
me rendez, me paroît être un petit maître dans la force du terme, ait au
moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami,
souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui
défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de
philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien
l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a
déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille!
Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point;
si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme
lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a
pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des
femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que
celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en
mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies: si l'on
rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup
plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles
déclamations de ces petits messieurs-là: il existe des femmes dont les
chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le coeur
délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur
caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre
moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses
sages, d'excellentes mères de famille: il y en a, mon ami, qui
verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans;
j'en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les
vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles
l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage
infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est
point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune,
bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette
aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut
qu'un événement imprévu pour la détruire: promettez-moi de ne plus
retourner chez Mme de B...» J'hésitois, M. Duportail me pressa,
d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie;
je finis par promettre tout ce qu'il voulut.
«Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand
vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande
confiance par une inviolable discrétion.»
* * * * *
Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune.
Il est ordinairement très commode, mais quelquefois aussi très
dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à
conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd
dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premières
charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un
ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est
honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr
en moi! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres
vains et les richesses corruptrices; peut-être me consolerois-je, si je
n'avois perdu que cela; mais, mon jeune ami, je pleure une épouse
adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie.
Quel courage assez endurci pourrois-je opposer à de pareilles douleurs?
Mon père, Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus que par son
rang, jouissoit à la cour de cette considération qui suit toujours la
faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il
donnoit à l'éducation de mes deux soeurs l'attention d'un père tendre;
il s'occupoit surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme
jaloux de l'honneur de sa maison dont j'étois l'unique espoir, avec
l'activité d'un bon citoyen qui ne désiroit rien tant que de laisser à
l'État un successeur digne de lui.
Je faisois mes exercices à Varsovie; là se distinguoit entre nous, par
les qualités les plus aimables, le jeune M. de P... Aux charmes d'une
figure à la fois douce et noble, il joignoit les agrémens d'un esprit
heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployoit dans nos
jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit
vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite
moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité
de ses moeurs, la douceur de son caractère, fixoient l'attention,
commandoient l'estime, et le rendoient cher à cette brillante jeunesse
qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la
ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent
ma liaison avec M. de P..., ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en
soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement cet âge où l'on ignore
et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont
elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et
concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs
innocens et de la crédulité confiante, où le coeur, novice encore, suit
librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans
partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher
Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les
secrets de M. de P..., je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse
d'abord; ses conseils régloient ma conduite, les miens déterminoient ses
résolutions, et, par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avoit
point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se
trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal
où M. de P..., forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me
fit ses tendres adieux! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous
les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre
adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne
l'altéreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon coeur l'absence
de mon ami! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me dédommager de sa
perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes soeurs, ne me
touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser
l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail
utile; j'appris la langue françoise, déjà répandue dans toute l'Europe;
je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et
j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer
à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains justement
immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie, je
me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent
mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans ont
appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à
ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occupèrent
uniquement. M. de P..., qui m'écrivoit souvent, ne recevoit plus que des
réponses courtes et rares; notre correspondance languissoit négligée,
lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
Mon père étoit depuis longtemps lié très étroitement avec le comte
Pulauski. Connu par l'austérité de ses moeurs rigides, fameux par
l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la
fois grand capitaine et brave soldat, avoit signalé dans plus d'une
rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la
lecture des anciens, il avoit puisé dans leur histoire les grandes
leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un
dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnoissante
éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité
de son pays, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa
défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska! qu'elle étoit belle! que je l'aimai! son nom chéri est
toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon coeur.
Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes
études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes momens à
Lodoïska. Mon père et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour;
ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette idée me parut
assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant
qui m'entraînoit, je pris mes mesures de manière que je voyois presque
tous les jours Lodoïska ou chez elle, ou chez mes soeurs qu'elle aimoit
beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit: «Ton père et moi
nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avoit
d'abord justifiées; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des
travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allois
l'interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu
m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin
d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien ma
Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi
ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune
homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient légitimes
pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes
au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne seroit, comme
toutes les viles passions, que méprisable ou dangereux, s'il n'offroit
aux coeurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à
l'honneur. Écoute: notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin;
sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos
voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions;
ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur
choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de
la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer
leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et
surtout, à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos
ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.»
Je n'hésitai pas un moment: mon père approuva mes résolutions; mais il
ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité. Il me tint
longtemps pressé contre son sein, une tendre sollicitude étoit peinte
dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de
son coeur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage
vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha
stoïquement ce qu'il appeloit une foiblesse. «Sèche tes pleurs, me
dit-il, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de foibles amans qui
se séparent pour six mois qu'il appartient d'en répandre.» Il instruisit
sa fille, en ma présence même, et de mon départ et des motifs qui me
déterminoient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant,
et m'assura d'une voix tremblante que ses voeux hâteroient mon retour,
et que son bonheur étoit dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels
dangers pouvois-je craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette
campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis,
aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre
les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer
par des marches fréquentes; nous nous bornâmes à les suivre et à les
observer; ils nous rencontroient partout où le pays ouvert leur eût
offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils
parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et
notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara.
Je revenois à Varsovie, plein d'impatience et de joie, je croyois que
l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoïska... Hélas! je n'avois plus
de père! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille même,
Lovzinski étoit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la
douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre
des pères! je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes
pleurs.
«Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce
n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père
tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui
l'auroit utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous
touchons. Épuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze
jours à vivre, et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le
malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père
te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux états où tu
vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il
faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à
braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une
vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui,
conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille et
déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant
qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions
hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur
suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considèrent que
le bien de leur pays; que l'or et les promesses ne peuvent séduire; que
les prières ne sauroient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà
les vertus qui distinguoient ton père; voilà l'héritage vraiment
précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états
s'assemblent pour l'élection d'un roi est l'époque certaine à laquelle
se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupés de
leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et
les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle
politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou
le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays
menacé; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont préparé dans le silence
une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra
soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner
les horreurs d'une guerre civile! Mais cette extrémité, quelque affreuse
qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire; je me flatte qu'au moins
ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet État régénéré
reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski;
les foibles intérêts de l'amour doivent tous disparoître devant des
intérêts plus sacrés: je ne puis te donner ma fille dans ces momens de
deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers
jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska.»
Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels
j'avois désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupois
n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai
sans rougir, la tristesse de mes soeurs, leur amitié compatissante, les
caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent
sur mon coeur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de
Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable,
aussi affligée que moi des événemens cruels qui différoient notre union;
et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle
devoit s'ouvrir, à l'instant où j'allois m'y rendre, un inconnu se
présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que
mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes
bras et m'embrasse tendrement. C'étoit M. de P...; dix années écoulées
depuis notre séparation ne l'avoient pas tellement changé que je ne
pusse le reconnoître; je lui témoignai la surprise et la joie que me
causoit son retour inattendu. «Vous serez bien plus étonné, me dit-il,
quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant et vais me rendre à
l'assemblée des états; est-ce trop présumer de votre amitié que de
compter sur votre voix?--Sur ma voix! et pour qui?--Pour moi, mon ami.»
Il vit mon étonnement. «Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il
n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite
dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu'il
vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est
justifiée par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux
foibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je
prétends. Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous
n'étiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-être
m'efforcerois-je de vous éblouir par de grandes promesses, peut-être
vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables
distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va
désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et
je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme
moi, depuis plusieurs années notre Pologne affoiblie ne doit son salut
qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le
désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos
ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le
démembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans
doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la
liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous
presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage:
en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui
rendroit notre perte inévitable et vous vous assurez un allié puissant,
que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà
les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de mes droits
que pour conserver nos droits les plus précieux; je ne veux monter sur
un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je
n'altère enfin la constitution de cet État que pour sauver l'État
entier.»
Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P... Il obtint en
effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et
quelques autres se déclarèrent pour le prince C...: on ne put rien
décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P... revint à moi; il m'invita à le suivre
dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans
la capitale[5]. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures: alors se
renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours
durable; alors j'instruisis M. de P... de mes liaisons intimes avec
Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par
une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé
sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le
quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de
celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
[5] La diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une
demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la
Vistule, près du village de Vola.