Le comte étoit chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venoit

savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon

aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement

diverti tous ceux qui s'y trouvoient. «Quoi! Rosambert! cette fille me

dit: «Ç'auroit été dommage!» et vous appelez ma terreur une terreur

panique!--Oh! cela est différent; la nymphe a un peu tronqué

l'aventure,... elle se gardoit bien de nous apprendre... Le _ç'auroit

été dommage!_ change entièrement l'histoire... Il est d'un bon genre, le

_ç'auroit été dommage!_... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous

félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à

courir, l'estimez-vous?--Vous me faites là une plaisante question,

Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe

en général?--Vous esquivez, mon ami: vous êtes donc incorrigible? Eh

bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais

me coucher.--Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc?--Que

voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le

commandeur de ***, le petit chevalier de M..., l'abbé de D...: nous

avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela

étoit délicieux! mais je vais me coucher.»

J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M.

Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta: «Vous passerez ensemble toute

la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui,

je vous ramènerai.»

Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle

vint au parloir avec ma soeur. «Que vous êtes heureux! me dit vivement

Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait

la connoissance d'une fort jolie dame!--Et qui vous a dit tout cela?--M.

Person, qui n'a pas de secrets pour nous.» Sophie baissoit les yeux et

gardoit le silence. Ma soeur continua ainsi: «Dites-nous donc quelle est

cette dame;... et un bal masqué, cela doit être beau!--Fort ennuyeux, je

vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup

moins,... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine.» Sophie, toujours

muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques

breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont

son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la

touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. «Vous

avez du chagrin, ma jolie cousine?--Répondez donc, Mademoiselle, lui dit

sa vieille gouvernante.--Non, Monsieur; mais c'est que,... c'est que

j'ai mal dormi cette nuit.--Oui, dit encore la vieille, cela est vrai:

mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas

dormir... C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt

très bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle..., tenez, Mlle Storch...

Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune.

Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé... Mlle

Storch...»

La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et, si je ne voulois pas

être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter

tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour

m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec

humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort

incommodée: sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours,

répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne.

Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est

intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes

personnes dorment.--Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne

amie?--Oui, ma chère Adélaïde, oui... Ayez bien soin d'elle!» Sophie, en

me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard

douloureux qui pénétra dans mon coeur pour y éveiller le remords.

Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui

avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure,

sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui

apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. «Je suis bien

aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous

me rendez, me paroît être un petit maître dans la force du terme, ait au

moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami,

souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui

défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de

philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien

l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a

déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille!

Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point;

si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme

lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a

pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des

femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que

celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en

mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies: si l'on

rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup

plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles

déclamations de ces petits messieurs-là: il existe des femmes dont les

chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le coeur

délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur

caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre

moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses

sages, d'excellentes mères de famille: il y en a, mon ami, qui

verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans;

j'en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les

vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles

l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage

infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est

point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune,

bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette

aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut

qu'un événement imprévu pour la détruire: promettez-moi de ne plus

retourner chez Mme de B...» J'hésitois, M. Duportail me pressa,

d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie;

je finis par promettre tout ce qu'il voulut.

«Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand

vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande

confiance par une inviolable discrétion.»

* * * * *

Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune.

Il est ordinairement très commode, mais quelquefois aussi très

dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à

conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd

dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premières

charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un

ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est

honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr

en moi! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres

vains et les richesses corruptrices; peut-être me consolerois-je, si je

n'avois perdu que cela; mais, mon jeune ami, je pleure une épouse

adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie.

Quel courage assez endurci pourrois-je opposer à de pareilles douleurs?

Mon père, Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus que par son

rang, jouissoit à la cour de cette considération qui suit toujours la

faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il

donnoit à l'éducation de mes deux soeurs l'attention d'un père tendre;

il s'occupoit surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme

jaloux de l'honneur de sa maison dont j'étois l'unique espoir, avec

l'activité d'un bon citoyen qui ne désiroit rien tant que de laisser à

l'État un successeur digne de lui.

Je faisois mes exercices à Varsovie; là se distinguoit entre nous, par

les qualités les plus aimables, le jeune M. de P... Aux charmes d'une

figure à la fois douce et noble, il joignoit les agrémens d'un esprit

heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployoit dans nos

jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit

vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite

moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité

de ses moeurs, la douceur de son caractère, fixoient l'attention,

commandoient l'estime, et le rendoient cher à cette brillante jeunesse

qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la

ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent

ma liaison avec M. de P..., ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en

soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.

Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement cet âge où l'on ignore

et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont

elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et

concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs

innocens et de la crédulité confiante, où le coeur, novice encore, suit

librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans

partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher

Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les

secrets de M. de P..., je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse

d'abord; ses conseils régloient ma conduite, les miens déterminoient ses

résolutions, et, par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avoit

point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se

trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal

où M. de P..., forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me

fit ses tendres adieux! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous

les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre

adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne

l'altéreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon coeur l'absence

de mon ami! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me dédommager de sa

perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes soeurs, ne me

touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser

l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail

utile; j'appris la langue françoise, déjà répandue dans toute l'Europe;

je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et

j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer

à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains justement

immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie, je

me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent

mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans ont

appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à

ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occupèrent

uniquement. M. de P..., qui m'écrivoit souvent, ne recevoit plus que des

réponses courtes et rares; notre correspondance languissoit négligée,

lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.

Mon père étoit depuis longtemps lié très étroitement avec le comte

Pulauski. Connu par l'austérité de ses moeurs rigides, fameux par

l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la

fois grand capitaine et brave soldat, avoit signalé dans plus d'une

rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la

lecture des anciens, il avoit puisé dans leur histoire les grandes

leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un

dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnoissante

éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité

de son pays, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa

défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.

Lodoïska! qu'elle étoit belle! que je l'aimai! son nom chéri est

toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon coeur.

Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes

études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes momens à

Lodoïska. Mon père et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour;

ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette idée me parut

assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant

qui m'entraînoit, je pris mes mesures de manière que je voyois presque

tous les jours Lodoïska ou chez elle, ou chez mes soeurs qu'elle aimoit

beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.

Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit: «Ton père et moi

nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avoit

d'abord justifiées; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des

travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allois

l'interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu

m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin

d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien ma

Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi

ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune

homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient légitimes

pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes

au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne seroit, comme

toutes les viles passions, que méprisable ou dangereux, s'il n'offroit

aux coeurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à

l'honneur. Écoute: notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin;

sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos

voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions;

ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur

choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de

la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer

leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et

surtout, à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos

ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.»

Je n'hésitai pas un moment: mon père approuva mes résolutions; mais il

ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité. Il me tint

longtemps pressé contre son sein, une tendre sollicitude étoit peinte

dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de

son coeur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage

vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha

stoïquement ce qu'il appeloit une foiblesse. «Sèche tes pleurs, me

dit-il, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de foibles amans qui

se séparent pour six mois qu'il appartient d'en répandre.» Il instruisit

sa fille, en ma présence même, et de mon départ et des motifs qui me

déterminoient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant,

et m'assura d'une voix tremblante que ses voeux hâteroient mon retour,

et que son bonheur étoit dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels

dangers pouvois-je craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette

campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis,

aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre

les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer

par des marches fréquentes; nous nous bornâmes à les suivre et à les

observer; ils nous rencontroient partout où le pays ouvert leur eût

offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils

parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et

notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara.

Je revenois à Varsovie, plein d'impatience et de joie, je croyois que

l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoïska... Hélas! je n'avois plus

de père! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille même,

Lovzinski étoit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la

douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre

des pères! je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes

pleurs.

«Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce

n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père

tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui

l'auroit utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous

touchons. Épuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze

jours à vivre, et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le

malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père

te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux états où tu

vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il

faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à

braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une

vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui,

conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille et

déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant

qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions

hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur

suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considèrent que

le bien de leur pays; que l'or et les promesses ne peuvent séduire; que

les prières ne sauroient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà

les vertus qui distinguoient ton père; voilà l'héritage vraiment

précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états

s'assemblent pour l'élection d'un roi est l'époque certaine à laquelle

se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupés de

leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et

les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle

politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou

le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays

menacé; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont préparé dans le silence

une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra

soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner

les horreurs d'une guerre civile! Mais cette extrémité, quelque affreuse

qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire; je me flatte qu'au moins

ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet État régénéré

reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski;

les foibles intérêts de l'amour doivent tous disparoître devant des

intérêts plus sacrés: je ne puis te donner ma fille dans ces momens de

deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers

jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska.»

Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels

j'avois désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupois

n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai

sans rougir, la tristesse de mes soeurs, leur amitié compatissante, les

caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent

sur mon coeur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de

Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable,

aussi affligée que moi des événemens cruels qui différoient notre union;

et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.

Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle

devoit s'ouvrir, à l'instant où j'allois m'y rendre, un inconnu se

présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que

mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes

bras et m'embrasse tendrement. C'étoit M. de P...; dix années écoulées

depuis notre séparation ne l'avoient pas tellement changé que je ne

pusse le reconnoître; je lui témoignai la surprise et la joie que me

causoit son retour inattendu. «Vous serez bien plus étonné, me dit-il,

quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant et vais me rendre à

l'assemblée des états; est-ce trop présumer de votre amitié que de

compter sur votre voix?--Sur ma voix! et pour qui?--Pour moi, mon ami.»

Il vit mon étonnement. «Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il

n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite

dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu'il

vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est

justifiée par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux

foibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je

prétends. Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous

n'étiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-être

m'efforcerois-je de vous éblouir par de grandes promesses, peut-être

vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables

distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va

désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et

je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme

moi, depuis plusieurs années notre Pologne affoiblie ne doit son salut

qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le

désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos

ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le

démembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans

doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la

liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous

presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage:

en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui

rendroit notre perte inévitable et vous vous assurez un allié puissant,

que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà

les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de mes droits

que pour conserver nos droits les plus précieux; je ne veux monter sur

un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je

n'altère enfin la constitution de cet État que pour sauver l'État

entier.»

Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P... Il obtint en

effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et

quelques autres se déclarèrent pour le prince C...: on ne put rien

décider dans le tumulte de cette première assemblée.

Quand nous en sortîmes, M. de P... revint à moi; il m'invita à le suivre

dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans

la capitale[5]. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures: alors se

renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours

durable; alors j'instruisis M. de P... de mes liaisons intimes avec

Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par

une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé

sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le

quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de

celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.

[5] La diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une

demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la

Vistule, près du village de Vola.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 7 / 14 段