LE MARQUIS.
Mais sans doute; il ne faut pas que cela vous fâche.
LA MARQUISE, _d'une voix éteinte et les larmes aux yeux_.
Il s'agit bien des rôles qu'on m'offre, Monsieur;... mais c'est qu'il
est bien cruel que je me plaigne depuis une heure d'être fort mal, sans
qu'on daigne y faire la moindre attention. (_Au comte, en tremblant._)
Peut-on, Monsieur, sans vous offenser, vous observer qu'il est tard et
que j'ai besoin de repos?
LE COMTE, _un peu touché_.
Je serois désolé de vous importuner, Madame.
LA MARQUISE.
Vous ne m'importunez pas, Monsieur; mais je vous répète que je suis
malade, et fort malade.
LE MARQUIS.
Eh mais, comment ferons-nous? où couchera Mlle Duportail?
LA MARQUISE, _vivement_.
En vérité! Monsieur, il semble qu'il n'y ait pas un appartement dans cet
hôtel!»
Effrayé de la tournure que l'entretien venoit de prendre, je m'approchai
du comte. «Charmante enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi: tout ce
que vous me direz ne vaut pas ce que je suis curieux de savoir au juste,
et ce que je vais apprendre tout à l'heure.
LE MARQUIS.
Il y a des appartemens, Madame; mais cette enfant n'aura-t-elle pas peur
toute seule?
LE COMTE, _avec vivacité_.
Pas plus que la dernière fois.
LE MARQUIS, _brusquement, en montrant la marquise_.
Mais la dernière fois elle a couché avec madame!
LE COMTE.
Ah!
LA MARQUISE, _troublée, balbutie_.
Elle a couché dans mon appartement,... et moi...
LE MARQUIS.
Elle a couché dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, puisque j'ai
moi-même fermé les rideaux; ne vous en souvenez-vous pas?
(_La marquise confondue ne répondit pas, le marquis continua en
affectant de parler bas:_)
Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?...
(_La marquise porta la main à son front, jeta un cri de douleur, et
s'évanouit._)
Je n'ai jamais pu découvrir si cet évanouissement étoit bien naturel;
mais je sais que, dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans
son appartement chercher lui-même une eau qu'il disoit souveraine en
pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et
la Dutour, accourues pour la secourir, leur ordonna de nous laisser; et
que, s'adressant au comte: «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc juré
de me perdre?--Non, Madame, j'ai voulu m'instruire de quelques détails
que j'ignorois, vous prouver qu'on ne me joue pas impunément, et vous
forcer de convenir que, si je suis capable de me venger...--De vous
venger? interrompit-elle; et de quoi?--Je sais pourtant, continua-t-il,
maître de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin.
Maintenant, Madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je
sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais
vous affliger tous deux: vous vous étiez promis une nuit heureuse,
heureuse autant que celle d'avant-hier; mais vous, Monsieur, vous m'avez
trop peu ménagé pour que je m'intéresse au succès de vos projets galans;
et vous, Madame, vous n'espérez pas, sans doute, que, ministre
complaisant de vos plaisirs, je puisse voir comme un mari...--Moi,
Monsieur! s'écria-t-elle, je n'espère rien de vous, mais je croyois
aussi n'en avoir rien à craindre; et, quelle que soit ma conduite, d'où
vous viendroit donc, je vous en supplie, le droit que vous vous
attribuez de l'éclairer?» Rosambert ne répondit à cette question que par
un sourire amer. «Que, ministre complaisant de vos plaisirs,
poursuivit-il, je puisse voir comme un mari... chargez-vous de choisir
l'épithète... je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma
présence même!--M. de Faublas dans mes bras!--Ou Mlle Duportail dans
votre lit: n'est-ce pas la même chose? Eh mais, Madame, je croyois que
là-dessus nous étions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne le
perdons pas à disputer plus longtemps sur les mots, composons. Que cette
charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la
reconduise chez son père tout à l'heure, à cette condition je me tais.»
Le marquis entra, tenant un flacon. «Je suis très sensible à vos soins,
lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal: je
voudrois être tout à fait bien, afin de pouvoir garder Mlle
Duportail.--Comment? s'écria le marquis.--Je suis toujours fort
incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez
moi.--Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à
l'heure, un appartement dans cet hôtel?--Oui, Monsieur, mais vous m'avez
fait une objection à laquelle je me rends: cette enfant auroit peur.
D'ailleurs la laisser ainsi toute seule..., je ne le souffrirai
pas.--Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de chambre est ici.--Sa
femme de chambre,... sa femme de chambre!... Eh bien! Monsieur,
puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle
sa fille couche ici.--Qui vous l'a dit, Madame?--Monsieur le comte vient
de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de
passer ici pour lui ramener sa fille.--Pourquoi donc ne nous as-tu pas
dit cela tout de suite, toi?--Mais, répondit Rosambert en riant, c'est
que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper.--M.
Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle
est mal ici? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission? il nous
doit une visite et des remerciemens: quand il seroit venu lui-même!...
Je le verrai; je veux savoir quelles raisons... Je le verrai.»
Je fis une profonde révérence à la marquise: elle se leva et vint à moi
pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. «Madame,
vous êtes si incommodée! ne vous dérangez pas»; et, la prenant doucement
par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air
galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif Mlle
Duportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher
d'arrêter. «Je connois ce visage-là, me dit-il en regardant ma prétendue
femme de chambre, je ne crois pas que le ministère de cette brave femme
vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de
la promener jusque-là.» La Dutour descendit sans répliquer un seul mot,
et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous
étions libres enfin, qu'il avoit trop abusé de l'embarras de ma
position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte
satisfaction. «Je ne vois ce soir que Mlle Duportail, me répondit-il:
demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me
trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon, je dirai
librement à mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est
raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si
mécontent de la mienne.» Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel;
ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit: il m'apprit que le baron
avoit attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que,
désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'étoit couché qu'après
avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il seroit jour, me
chercher au bal ou chez le marquis de B...
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les
divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné
d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie; et, comme
pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue
pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres;
j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles
soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma
Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été,
et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte
m'avoit condamné.
J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit
avec beaucoup de douceur: «Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous
laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas.
J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet
hôtel; songez que je suis père, et que, si mon fils m'aime, il doit
craindre de m'inquiéter.»
Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendoit. Dès
qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de
dire un seul mot, il se jeta à mon col. «Que je vous embrasse, mon cher
Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus
elle m'amuse.» Je l'interrompis brusquement: «Je ne suis pas venu pour
recevoir vos complimens...» Le comte me pria d'un ton plus sérieux de
m'asseoir. «Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous
reverrois dans les mêmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous
êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est
moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez? Je
ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies du
couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de
Faublas prétend venger les petites tribulations de Mlle Duportail? je
vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous
l'avantage de six années d'expérience; je sais très bien qu'à seize ans
on ne connoît que sa maîtresse et son épée; mais à vingt-deux un homme
du monde ne se bat plus pour une femme.»
Je donnai quelques signes d'étonnement qu'il remarqua. «Croyez-vous au
véritable amour? ajouta-t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de
l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la
galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune,
et rien de plus: et d'une histoire comique nous ferions une tragédie!
nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et
qui demain vous plantera là! Chevalier, gardez votre courage pour une
occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il
est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force
quelquefois à verser le sang d'un ami: puisse l'honneur, l'inflexible
honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!... Mon cher
Faublas, j'avois à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert,
dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisième année; elle
étoit si fraîche encore qu'on ne lui eût pas donné plus de vingt-cinq
ans: dans le monde on l'appeloit ma soeur aînée. Avec les agrémens de la
jeunesse, elle avoit conservé ses goûts, elle aimoit les assemblées
nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au
bal de l'Opéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la
marquise, qui venoit d'ôter son masque: déjà l'insolent inconnu l'avoit
suppliée d'excuser sa méprise, et se perdoit dans la foule. Je le
joignis, je l'obligeai de se démasquer: je reconnus le jeune
Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis
le plus cher. «Je ne croyois pas que ce fût la marquise de Rosambert.»
Voilà tout ce qu'il me dit. C'étoit beaucoup, sans doute... Hélas! un
murmure général nous fit comprendre que ce n'étoit pas assez, l'honneur
vouloit du sang: nous nous battîmes. Saint-Clair succomba, je tombai
sans connoissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six
semaines une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans
mon délire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous
mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et
cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix éteinte il
m'adressoit de touchans adieux; dans ses derniers momens, il ne
paroissoit sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venoit de
l'immoler. Longtemps cette affreuse image me poursuivit, longtemps on
trembla pour ma vie; enfin la nature, secondée des efforts de l'art,
opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords.
Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais, jamais
le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mémoire...
Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine obligé de me battre avec un
inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la
vôtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçoit, mon cher
Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pénible ni
glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas
le plus malheureux.»
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon coeur; son trouble
se dissipa peu à peu. «Déjeunons», me dit-il, et, reprenant sa première
gaieté: «Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez
mille remerciemens.--Je vous dois...?--Sans doute: n'est-ce pas moi qui
vous ai fait connoître la marquise? Il est vrai que je ne prévoyois pas
le malin tour qu'on me joueroit: j'aurois pu pressentir une infidélité;
mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances
si singulières! (Il se mit à rire.) Oh! mais plus j'y pense, plus je
crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et
puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est
jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bienvenue à la
cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crédit immense et sert ses
amis chaudement.» Je témoignai au comte que je n'emploierois jamais de
tels moyens pour aller à la fortune. «Et vous avez tort, me répondit-il:
combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là!
Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette
nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute,
puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?»
Je ne me fis pas presser. «Ah! la rusée marquise! s'écria le comte après
m'avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! et son
honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus
complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vérité, il me
feroit croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout
exprès pour servir à l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa
femme!...--Est très aimable.--Je le sais bien, je le savois même avant
vous, et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle! Ah!--Je
conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait.--Très mal; et puis
c'est qu'une telle incartade auroit été d'un exemple fort
dangereux.--Comment?--Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune
des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie
appelle le _monde_, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule
d'intérêts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est
l'amant de celle-là, tel est aujourd'hui sacrifié qui demain vous
immole: les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les
femmes sont foibles, elles cèdent toujours: il résulte de là que le
célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paroît moins
insupportable; la jeunesse s'amuse, l'État se peuple, et tout le monde
est content. Eh bien! si la jalousie alloit répandre aujourd'hui son
noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour réparer
l'honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu'on délaisse
s'égorgeoient pour se disputer un coeur volage, vous verriez une
désolation générale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de
carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout à coup veuves! que
de beaux enfans réputés légitimes pleureroient leurs pères! que de
charmans bâtards végéteroient abandonnés! La génération présente
passeroit après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité.--Quel
tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour
tendre et respectueux...--N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les
femmes l'ont tué.--Vous n'estimez donc guère les femmes?--Moi! je les
aime... comme elles veulent être aimées.--Ah! lui répliquai-je avec la
plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne
connoissez pas ma Sophie.» Il me demanda l'explication de ces derniers
mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa
naissance, accompagne le véritable amour.
Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n'étoit pas
épargné, et l'on sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut
que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se
plaisoit à parler d'elles. Plein du système qu'il soutenoit, il
l'appuyoit du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert
m'embarrassoit sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnoit, je
répondois toujours qu'une exception, loin de détruire la règle, la
prouvoit. «Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne
savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce sexe
tant honoré porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie
naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez?» Il se leva avec
vivacité, et, riant de toutes ses forces: «Parbleu! tenez,... vous
n'avez pas disposé de votre journée,... venez avec moi, venez... Je vais
de ce pas vous présenter à une belle dame... Nous en trouverons chez
elle beaucoup d'autres,... elles sont jolies, vous serez le maître de
les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.»
Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre qui
s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs
cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte la
traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit
soupçonner que j'étois engagé dans une partie de filles. J'en demeurai
convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit très connu, et
qui vouloit, disoit-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les
curiosités de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer
tout lui-même. «Voilà, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se
blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les
campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans
cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très astringente
dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce
que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées
s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces,
offrir au mortel heureux qui les épouse un honneur tout neuf. A côté,
remarquez l'essence à l'usage des monstres; elle produit un effet tout
contraire: aussi ne s'en sert-on jamais. Hélas! il est passé, le temps
des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une
seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche, si celle
que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le
prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation. Vous verrez
accourir chez le docteur Guibert de Préval une foule de clercs de
procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de
nos militaires, et presque tous nos abbés: c'est le fameux spécifique.
«Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci
n'a rien de remarquable. Passons.
«C'est ici la salle de bal: on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous
prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle
rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de
qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire,
elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la
bure, et reçoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé
en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti qu'on le prend
pour un rustre. Ainsi l'on se rend mutuellement service, et, comme
personne ne se reconnoît, on n'a d'obligation à personne.
«Maintenant entrons dans l'infirmerie: que le mot ne vous alarme pas!
Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces
peintures obscènes: elles furent mises ici pour allumer l'imagination de
ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le
plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt
parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit
trop violent pour le beau sexe: aussi lui a-t-on réservé ces pastilles;
elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mangé prend
d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie
ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par
tempérament et vertueuses de bonne foi: nos honnêtes femmes qui ont du
monde et de l'éducation ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit
à les attaquer avec ces armes-là.
«Venez, venez, approchez-vous: parmi les plantes curieuses du Jardin du
Roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? c'est cela que bien des pauvres
filles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de
dévotes madame en a fourni. Cette dernière pièce se nomme le Salon de
Vulcain: il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une
malheureuse qu'on y jette s'y trouve renversée sur le dos, ses bras
restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement: on la viole sans
qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez, Faublas,
et pour cette fois vous avez raison: je suis jeune, ardent, libertin,
peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne
pourrois jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce
fauteuil-là.»
Le comte ajouta: «Si nous étions venus plus tôt, on nous auroit donné
deux petites bourgeoises; mais, faute de mieux, voyons le sérail.»
C'étoit ainsi qu'il appeloit la salle où se trouvoient rassemblées
beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous en briguant
l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière
fantaisie de choisir la plus laide.
«En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai
demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle
un bout de conversation; à table nous formerons la partie carrée.» Né
curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que
je m'étois choisie; il me parut important de savoir quelle différence il
y avoit entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet étoit
peu digne de mon attention: la recherche m'amusa d'abord uniquement par
les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu,
et machinalement je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit
aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions; et, ne me
laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter
l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans
que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière
expérimentée vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus légère
escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec
attention: «Tant mieux, dit-elle, ç'auroit été dommage!» Il est
impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très clair que
présentoient ces mots: «Ç'auroit été dommage!» Je n'examinai pas ce que
Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infâme maison en jurant que
je n'y retournerois de ma vie.