reconnoître: car, ne prenant pas même celle de déguiser sa voix, il eut
seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y eût que la
marquise et moi qui pussions l'entendre. «Comment se portent madame la
marquise et sa belle amie?» nous demanda-t-il avec un intérêt affecté.
Je n'osois répondre. La marquise, sentant qu'il seroit inutile d'essayer
de lui faire croire qu'il se trompoit, aima mieux soutenir une
conversation délicate, qu'elle auroit peut-être heureusement terminée
par son adresse, si le comte eût été moins instruit. «Quoi! c'est vous,
Monsieur le comte? Vous m'avez reconnue? Cela m'étonne! je croyois que
vous aviez juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais.--Il est
vrai que je vous l'avois promis, Madame, et je sais combien cette
assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise.--Je ne vous
entends pas, et vous m'entendez mal; si je ne voulois pas vous voir, qui
me forceroit à vous parler? pourquoi serois-je venue ici chercher votre
rencontre?--Chercher ma rencontre, Madame! quoique l'aveu soit très
flatteur, je conviens que j'aurois eu peut-être la sottise de le croire
sincère, si cette chère enfant que voilà...--Monsieur, interrompit la
marquise, n'avez-vous pas amené la comtesse?... Elle est très aimable,
la comtesse!... qu'en dites-vous?--Je dis, Madame, qu'elle est surtout
très officieuse!...» La marquise l'interrompit encore en jouant le
dépit. «Elle est très aimable, la comtesse!... Monsieur, vous auriez dû
l'amener...--Oui, Madame, et vous lui auriez apparemment encore confié
l'honnête emploi qu'elle a si généreusement accepté, si complaisamment
rempli?--Quoi! c'est peut-être moi qui l'ai chargée de vous occuper
toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me
répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout, enfin,
de manière que je sois forcée de vous dire des choses désagréables, que
vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serois
repentie, si vous étiez venu hier, comme je l'espérois, solliciter votre
pardon?--Mon pardon! vous me l'auriez accordé, Madame! Ah! que vous êtes
généreuse! Mais soyez tranquille, je n'abuserai pas de tant de bontés,
je craindrois trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien
de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui
a de si bonnes raisons pour ne rien dire.--Hé! Monsieur, lui
répliquai-je aussitôt, que pourrois-je vous dire!--Rien, rien que je ne
sache ou que je ne devine.--Je conviens, Monsieur de Rosambert, que vous
savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en
affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion; la
marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coûte-t-il de
lui laisser seulement encore aujourd'hui une erreur qui ne laisse pas
d'être piquante?--Fort bien, s'écria-t-il, la tournure n'est pas
maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si _manégé_! Il faut
que vous ayez reçu de bien bonnes leçons.--Que dites-vous donc,
Monsieur? reprit la marquise un peu piquée.--Je dis, Madame, que ma
jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mais je n'en
suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles.--Vous nous
faites donc la grâce de convenir enfin que Mlle Duportail est de son
sexe!--Je ne m'aviserai plus de le nier, Madame; je sens combien il
seroit cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie! et ne
trouver à sa place qu'un jeune serviteur! la douleur seroit trop
amère.--Ce que vous dites là est tout à fait raisonnable, répliqua la
marquise avec une impatience mal déguisée; mais le ton dont vous le
dites est si singulier! Expliquez-vous, Monsieur; cette enfant, que vous
m'avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant
très bas) Mlle Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire
une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce
qu'il en est.--Ce qu'il en est, Madame, je pouvois hasarder de le dire
avant-hier; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander.--Moi!
répondit-elle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus aucune espèce de
doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit
qu'elle est Mlle Duportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je
n'ai pas cherchées.--Des preuves!--Oui, Monsieur, des preuves; elle a
soupé chez moi avant-hier...--Je le sais bien, Madame, et même elle
étoit encore chez vous hier à dix heures du matin.--A dix heures du
matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle.--Chez elle!
faubourg Saint-Germain?--Non, près de l'Arsenal. Et monsieur son
père...--Son père? le baron de Faublas?--Mais point du tout, M.
Duportail... M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi,
de lui avoir ramené sa fille.--Le marquis et vous, Madame? Quoi! le
marquis vous a accompagnés chez M. Duportail?--Oui, Monsieur; qu'y
a-t-il de si étonnant à cela?--Et M. Duportail a remercié le
marquis?--Oui, Monsieur.»
Ici le comte partit d'un éclat de rire. «Ah! le bon mari! s'écria-t-il
tout haut; l'aventure est excellente. Ah! l'honnête homme de mari!» Il
se préparoit à nous quitter. Je crus qu'il falloit, pour l'intérêt de la
marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive
gaieté. «Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourroit-on pas
avoir avec vous une explication plus sérieuse?» Il me regarda en riant.
«Une explication sérieuse entre nous, ce soir, ma chère parente? (Il
souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie, je vous laisse
_aimer et plaire_; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui
de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez
bien.--Pour demain, Monsieur? à quelle heure, et dans quel
endroit?--L'heure, je ne saurois vous la fixer, cela dépendra des
circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera
peut-être midi quand le très commode marquis vous reconduira chez le
très complaisant M. Duportail; vous serez probablement fatigué, je ne
veux point user d'un tel avantage, il faudra vous laisser le temps de
vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point
adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que
l'heure du berger sonne pour vous.» Il nous salua et sortit de la salle.
La marquise fut très contente de son départ. «Il nous a porté de rudes
coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux.» Je
lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque
fois qu'il lui avoit lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement
l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avoit paru du moins ne la
vouloir pas compromettre jusqu'à un certain point. «Je ne m'y fie pas,
me répondit-elle: il sait que vous avez passé la nuit chez moi; il est
piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure, sans
doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons
pas, n'attendons pas le marquis.»
Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent.
L'un des deux dit à la marquise: «Je te connois, beau masque.--Bonsoir,
Monsieur de Faublas», me dit l'autre. Je ne répondis point. «Bonsoir,
Monsieur de Faublas», répéta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir
mes forces et payer d'audace: «Tu n'as pas l'art de deviner, beau
masque, tu te trompes de nom et de sexe.--C'est que l'un et l'autre sont
fort incertains.--Tu deviens fou, beau masque.--Point du tout: les uns
te baptisent Faublas et te soutiennent beau garçon; les autres vous
nomment Duportail et jurent que vous êtes très jolie fille.--Duportail
ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe?--Distinguons,
beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi; si
tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant
la marquise).» Je demeurai stupéfait. Il reprit: «Répondez-moi,
Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas.--Décide-toi à
me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.--Ah! si je ne considère que
mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes Mlle Duportail; mais,
si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.»
La marquise ne perdoit pas un mot de ce dialogue; mais, déjà trop
pressée par l'inconnu qui l'avoit attaquée, elle ne pouvoit me secourir.
Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans
la salle une grande rumeur: on se précipitoit vers la porte, les masques
se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci
le montroient au doigt, ceux-là poussoient de longs éclats de rire, et
tous ensemble crioient: «C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une
bosse au front!» Dès que les deux démons qui nous persécutoient eurent
entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller
grossir le nombre des rieurs. «Enfin les voilà partis! me dit ma belle
maîtresse un peu étonnée; mais, parmi ces cris redoublés,
n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau
tour qu'on a joué à mon pauvre mari.»
Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchâmes, nous
entendîmes des voix confuses qui disoient: «Bonsoir, Monsieur le marquis
de B..., qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis? depuis quand
cette bosse vous est-elle venue?» Et bientôt, dans les transports de
leur turbulente gaieté, tous les masques répétoient: «C'est M. le
marquis de B... qui s'est fait une bosse au front!» A force de coudoyer
nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué: ce n'étoit
ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'étoit
le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avoit attaché entre ses deux
épaules un petit morceau de papier, sur lequel étoient tracés en
caractères bien lisibles ces mots dont nos oreilles étoient remplies:
_C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une bosse au front..._ Il
nous reconnut tout d'un coup. «Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il
tout hors de lui; allons-nous-en.» Toujours poursuivi par les huées
dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux
de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il
en avoit éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.
Nous le suivîmes de près. «Parbleu! nous dit le marquis, si confondu
qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne
comprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le
monde m'a reconnu!» La marquise lui demanda quel avoit été son dessein.
«Je voulois, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je
vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôtel, où j'ai
fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle
de cette charmante enfant: car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un
domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons
très hauts devoient, en me grandissant beaucoup, me rendre
méconnoissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parloit,
la marquise détachoit habilement l'étiquette perfide et la fourroit dans
sa poche.) Demandez à Justine, elle vous dira que je n'ai jamais été si
bien déguisé: car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le
monde m'a reconnu!»
La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre
nous avoient bien servis. «Mais, reprit le marquis après un moment de
réflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous
conté mon accident?--A personne, je vous assure.--Cela est bien
singulier! ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse; je
me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me
reconnoît!» Le marquis ne cessoit de témoigner son étonnement par des
exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous
félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous
avoient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous
auroient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon
rival.
Quel fut notre étonnement, lorsqu'en arrivant à l'hôtel nous apprîmes
que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint à nous
d'un air gai: «J'étois sûr, Mesdames, que vous ne resteriez pas
longtemps à ce bal: c'est une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux
qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent
nous y tourmentent!--Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps
de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé?--Hé bien?--Hé bien!
dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu.--Comment! tout le
monde!--Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré: _Hé!
bonsoir, Monsieur le marquis de B...; et d'où vous vient cette bosse au
front, Monsieur le marquis?_ Et ils me serroient! et ils me poussoient!
et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai
sourd; je veux être pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils
su que j'avois cette bosse au front?--Parbleu, elle se voit d'une
lieue!--Mais mon masque?--Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été
reconnu aussi.--Bon! reprit le marquis d'un air consolé.--Oui, continua
le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie
dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine
passée.--J'entends, j'entends, dit le marquis.--Cette semaine elle m'a
éconduit d'une manière si plaisante!... Imaginez que j'ai été au bal
avec un de mes amis qui s'étoit fort joliment déguisé.» La marquise,
effrayée, l'interrompit. «Monsieur le comte soupe sans doute avec nous?
lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.--Si cela ne vous
embarrasse pas trop, Madame...--Quoi! interrompit le marquis, vas-tu
faire des façons avec nous? Crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix
avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup.--Moi! Monsieur, point du
tout! j'ai toujours pensé que M. de Rosambert étoit homme d'honneur; je
le crois trop galant homme pour abuser des circonstances...--Il ne faut
abuser de rien, me répondit le comte; mais il faut user de
tout.--Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis,
qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y
a-t-il?... Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton
histoire.--Volontiers.--Messieurs, interrompit encore la marquise, on
vous a déjà dit que le souper étoit servi.--Oui, oui, allons souper,
répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table.» La marquise
alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix: «Y songez-vous bien,
Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette
enfant?--Bon! bon! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice»;
et, s'adressant au comte: «Rosambert, tu nous conteras ton aventure;
mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant..., tu m'entends
bien?»
La marquise nous plaça de manière que le comte étoit entre elle et moi,
et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard
prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation
critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec
ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis
mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne répondois que par
monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchérissoit
sur les éloges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les
complimens les plus outrés, assuroit malignement que personne au monde
n'étoit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il
en pensoit, et, préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il
protestoit qu'elle seule, jusqu'à présent, savoit précisément combien
Mlle Duportail méritoit d'être aimée. La marquise, également adroite et
prompte, répondoit vite et toujours bien; mesurant la défense à
l'attaque, elle éludoit sans affectation ou se défendoit sans aigreur,
déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvoit espérer de vaincre;
aux questions pressantes elle opposoit les aveux équivoques, elle
atténuoit les allégations fortes par les négations mitigées, et
repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des
récriminations plus fines que méchantes: très intéressée à pénétrer les
secrets desseins du comte, dont la vengeance étoit si facile, elle
l'examinoit souvent d'un oeil observateur; puis, essayant de le fléchir
en l'intéressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions,
prétextoit une forte migraine, traînoit languissamment les doux accens
de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa
grâce, qu'elle ne pouvoit obtenir.
Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le
comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et
moi, dans une mortelle anxiété.
LE COMTE.
Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la
semaine passée, d'une attention toute particulière...
LA MARQUISE, _tout bas_.
Quelle fatuité! (_Haut._) Encore une bonne fortune! la matière est si
usée!
LE COMTE.
Non, Madame: une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui
vous amuseront...
LA MARQUISE.
Point du tout, Monsieur, je vous assure.
LE MARQUIS.
Bon! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les ennuie!
Rosambert, conte-nous la tienne.
LE COMTE.
Cette dame étoit au bal..., je ne sais plus quel jour... (_A la
marquise._) Madame, aidez-moi donc, vous y étiez aussi...
LA MARQUISE, _vivement_.
Le jour, Monsieur? hé! qu'importe le jour? Pensez-vous d'ailleurs que
j'aie remarqué?...
LE MARQUIS.
Passons, passons, le jour n'y fait rien.
LE COMTE.
Hé bien, j'allai à ce bal avec un de mes amis, qui s'étoit déguisé le
plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.
LE MARQUIS.
Que personne ne reconnut! il étoit bien habile celui-là! Quel habit
avoit-il donc?
LA MARQUISE, _très vivement_.
Un habit de caractère, apparemment?
LE COMTE.
Un habit de caractère!... Mais, non... (_En regardant la marquise._)
Cependant je le veux bien, si vous le voulez: un habit de caractère,
soit. Personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question,
qui devina que c'étoit un fort beau garçon.
(_Ici la marquise sonna un domestique, le retint quelque temps sous
différens prétextes: le marquis, impatienté, le renvoya; le comte
reprit._)
La dame, charmée de sa découverte... Mais je ne veux plus rien dire,
parce que le marquis la connoît.
LE MARQUIS, _riant_.
Cela se peut: d'abord, j'en connois beaucoup; mais cela ne fait rien,
continue.
LA MARQUISE.
Monsieur le comte, on donnoit hier une pièce nouvelle.
LE COMTE.
Oui, Madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.
LA MARQUISE.
Point du tout: je veux savoir ce que vous pensez de la pièce.
LE COMTE.
Permettez, Madame...
LE MARQUIS.
Eh! Madame, laissez-le donc nous raconter!...
LE COMTE.
Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame; que
ma présence ne tarda pas à la gêner, et le moyen qu'elle imagina pour se
débarrasser de moi...
LA MARQUISE.
C'est un roman que cette histoire-là.
LE COMTE.
Un roman, Madame! Ah! tout à l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai
les plus incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me détacher une
jeune comtesse, son intime amie, femme très adroite, très obligeante,
qui s'empara de moi tellement...
LE MARQUIS.
Comment! on t'a donc bien joué?
LE COMTE.
Pas mal, pas mal, mais beaucoup moins que le mari, qui arriva...
LE MARQUIS.
Il y a un mari!... Tant mieux!... J'aime beaucoup les aventures où
figurent des maris comme j'en connois tant! Hé bien! le mari arriva...
Qu'avez-vous donc, Madame?
LA MARQUISE.
Un mal de tête affreux!... Je suis au supplice... (_Au comte._)
Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette aventure.
LE MARQUIS.
Eh! non, conte, conte donc: cela la dissipera.
LE COMTE.
Oui, je finis en deux mots.
Mlle DUPORTAIL, _au marquis tout bas_.
M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.
LE MARQUIS.
Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drôle: il y a un
mari, je parie qu'on l'a attrapé comme un sot.
LE COMTE, _sans écouter la marquise qui veut lui parler_.
Le marquis arriva, et ce qu'il y eut d'étonnant, c'est qu'en voyant la
figure douce, fine, agréable, fraîche, du jeune homme si joliment
déguisé, le mari crut que c'étoit une femme...
LE MARQUIS.
Bon!... oh! celui-là est excellent! oh! l'on ne m'auroit pas attrapé
comme cela, moi; je me connois trop bien en physionomie.
Mlle DUPORTAIL.
Mais cela est incroyable!
LA MARQUISE.
Impossible! M. de Rosambert nous fait des contes... qu'il devroit bien
finir, car je me sens fort incommodée.
LE COMTE.
Il le crut si bien qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins,
et même il en vint jusqu'à lui prendre la main et à la lui serrer
doucement... (_au marquis_) tenez, à peu près comme vous faites à
présent à ma cousine.
(_Le marquis étonné quitta promptement ma main, qu'il tenoit en effet._)
«Il l'a fait exprès, me dit-il: je crois qu'il voudroit que la marquise
s'aperçût de notre intelligence.--Qu'il est jaloux! qu'il est méchant et
menteur!... lui répliquai-je;... comme un avocat.» (_Le comte, toujours
sourd aux instances que la marquise avoit eu le temps de renouveler,
reprit:_)
Tandis que le bon mari, d'un côté, épuisoit les lieux communs de la
vieille galanterie, et pressoit la main chérie,... la dame, non moins
vive, mais plus heureuse...
LA MARQUISE.
Eh! Monsieur, quelles femmes avez-vous donc connues?... Vous nous
peignez celle-là sous des couleurs... Ne se peut-il pas que, trompée,
comme son mari, par les apparences...
LE COMTE.
Cela eût été très possible; mais je crois que cela n'étoit pas. Au
reste, vous allez en juger vous-même, écoutez jusqu'au bout.
LA MARQUISE.
Monsieur, s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire, je
vous prie au moins de songer que vous devez quelques ménagemens (_en
regardant Mlle Duportail_) à certaines personnes qui vous écoutent.
LE MARQUIS.
Rosambert, Madame a raison; gaze un peu cela, à cause de cette enfant
(_en montrant Mlle Duportail_).
LE COMTE.
Oui... oui!... La dame fort émue...
LA MARQUISE.
Monsieur, de grâce, abrégez des détails qui ne sont pas honnêtes.
Mlle DUPORTAIL, _d'un ton fort brusque_.
Il est minuit, Monsieur.
LE COMTE, _fort doucement_.
Je le sais bien, Mademoiselle, et, si cette conversation vous ennuie, je
ne dirai qu'un mot... pour l'achever.
LE MARQUIS, _à Mlle Duportail_.
Il est très piqué contre vous. Les amitiés que vous me faites!... Il est
jaloux comme un tigre!
LA MARQUISE.
Monsieur le comte, à propos, pendant que j'y pense, avez-vous obtenu du
ministre?...
LE COMTE.
Oui, Madame, j'ai obtenu tout ce que je voulois; mais laissez-moi...
LE MARQUIS.
Ah! ah! qu'est-ce que tu sollicitois donc?
LE COMTE.
Une petite pension de dix mille livres pour le jeune vicomte de G...,
mon parent; il y a déjà plusieurs jours... Pour revenir à mon
aventure...
LE MARQUIS.
Oui, oui, revenons-y.
LA MARQUISE.
Il doit être bien content de vous, le vicomte?
LE COMTE.
La dame fort émue...
LA MARQUISE.
Monsieur le comte, répondez-moi donc.
LE COMTE.
Oui, Madame, il est très content... La dame fort émue...
LA MARQUISE.
Et son cher oncle le commandeur?
LE COMTE.
En est fort aise aussi, Madame; mais vous vous intéressez
prodigieusement...
LA MARQUISE.
Oui, tout ce qui regarde mes amis me touche sensiblement; et cette
affaire me tourmentoit à cause de vous: si vous m'en aviez parlé plus
tôt, j'aurois pu vous y servir...
LE COMTE.
Madame, je suis très sensible...; mais permettez-moi...
LA MARQUISE.
A-t-il en effet rendu quelque service à l'État, le vicomte?
LE COMTE, _en riant_.
Oui, Madame; sans lui, le duc de *** n'avoit pas d'héritier, la maison
s'éteignoit.
LA MARQUISE.
Mais, si l'on récompense aussi magnifiquement tous ceux qui servent
l'État de cette manière, je ne m'étonne plus de l'embarras où est le
trésor royal.
LE COMTE.
Très bien, Madame. Cependant permettez...
LA MARQUISE.
Enfin, n'importe; si jamais pareille occasion se présente, employez-moi,
ou bien nous nous brouillerons mortellement.
LE COMTE.
Madame, je vous rends grâce... Permettez qu'enfin je reprenne le récit
de mon aventure.
LA MARQUISE.
Oh! si vous vous adressiez à d'autres, je ne vous le pardonnerois pas,
je vous en avertis.
LE MARQUIS.
Allons, voilà qui est dit: laissez-le donc finir son histoire.
LE COMTE.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis...
LA MARQUISE.
Quelle migraine j'ai!
LE COMTE.
Prodiguoit au jeune Adonis...
LA MARQUISE, _tirant le marquis à part et lui parlant à mi-voix_:
Monsieur, je vous le répète, il n'est pas décent de conter devant cette
enfant...
LE MARQUIS.
Bon! bon! elle en sait plus qu'on ne croit! La petite personne est
futée, allez! je me connois en physionomie!
LE COMTE.
Monsieur le marquis, je ne pourrai jamais finir ce récit, on
m'interrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et demain
matin je vous enverrai tous les détails par écrit.
LA MARQUISE.
Bonne plaisanterie!
LE COMTE, _au marquis_.
Non, je vous l'enverrai, parole d'honneur, et je mettrai les lettres
initiales de chaque nom,... à moins qu'on ne me laisse finir ce soir.
LE MARQUIS.
Eh bien! allons donc, finis.
LA MARQUISE.
A la bonne heure, finissez; mais songez...
LE COMTE.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis les confidences
flatteuses, les doux propos, les petits baisers tendres... C'étoit
vraiment une scène à voir. On ne peut la peindre;... mais on pourroit la
jouer... Tenez, jouons-la.
LE MARQUIS.
Tu badines!
LA MARQUISE.
Quelle folie!
Mlle DUPORTAIL.
Quelle idée!
LE COMTE.
Jouons-la: Madame sera la dame en question; moi, je suis le pauvre amant
bafoué... Ah! c'est qu'il nous manquera une comtesse!... (_A la
marquise._) Mais madame a des talens précieux, elle peut bien remplir à
la fois deux rôles difficiles.
LA MARQUISE, _avec une colère contrainte_.
Monsieur...
LE COMTE.