Il étoit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B... lui

ramenoient sa fille. «Ma fille! s'écria-t-il avec la plus vive

agitation; ma fille!» Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de

dire un seul mot, je me jetai à son col. «Oui! lui dis-je, vous êtes

veuf, et vous avez une fille.--Parlez plus bas encore, reprit-il avec

vivacité, parlez plus bas, qui vous l'a dit?--Eh! mon Dieu! ne

m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire

non devant le marquis.» M. Duportail, plus tranquille, mais non moins

étonné, sembloit attendre qu'on s'expliquât. «Monsieur, lui dit la

marquise, Mlle Duportail a passé une partie de la nuit au bal, et

l'autre partie chez moi.--Êtes-vous fâché, Monsieur, lui dit le marquis

qui remarquoit son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de

la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement

de madame, dans son lit même, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux.

Êtes-vous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici? J'avoue que ces

dames ne le vouloient pas, c'est moi...--Je suis très sensible, répondit

enfin M. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et

d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très

sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous

déclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort

étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là.--Comment!

déguisée, Monsieur! interrompit la marquise.--Oui, Madame, un habit

d'amazone; cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas

me demander mon avis ou ma permission?»

Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avoit prise,

j'affectai de paroître humilié. «Ah! je croyois que le papa le savoit,

dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute.

Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le

dis, et je m'y connois! Mademoiselle votre fille..., c'est une charmante

personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma

femme en est folle.--Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un

sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié

qu'elle mérite.» Je me croyois sauvé, lorsque mon véritable père, le

baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra

tout à coup. «Ah! ah! dit-il en m'apercevant...» M. Duportail courut à

lui les bras ouverts: «Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le

marquis et Mme la marquise de B... me ramènent.--Votre fille?

interrompit mon père.--Hé! oui, ma fille! vous ne la reconnoissez pas

sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez

dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet

équipage indécent.»

Je fis, sans dire mot, une révérence à M. de B..., qui paroissoit me

plaindre, et une à la marquise, qui me voyoit à peine: car, au nom de

mon père, elle avoit été si troublée que je craignois qu'elle ne se

trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai

l'oreille. «Votre fille? répéta encore le baron.--Eh! oui, ma fille! qui

s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus.

Monsieur le marquis vous dira le reste.» Et effectivement, monsieur le

marquis répéta à mon père tout ce qu'il avoit dit à M. Duportail; il lui

affirma que j'avois couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit

même, avec elle. «Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la

marquise... Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence

n'ait pas eu des suites fâcheuses.--Eh! quelle si grande imprudence a

donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avois vue

déconcertée, mais dont les forces s'étoient ranimées promptement. Quoi!

parce qu'elle a pris un habit d'amazone?--Sans doute, interrompit le

marquis, ce n'est qu'une vétille; et vous, Monsieur (en s'adressant à

mon père d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous

permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent

lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir

que son père lui pardonne.--Madame, dit M. Duportail à la marquise, je

le lui pardonne à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à

condition qu'elle n'y retournera plus.--En habit d'amazone soit,

répondit celui-ci, mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses

habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette

charmante enfant.--Assurément, dit la marquise en se levant, et, si

monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il

l'accompagnera.»

M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui

prodiguant les remercîmens qu'il étoit présumé lui devoir.

Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. «Voilà une bien singulière

aventure! dit M. Duportail en rentrant.--Très singulière, répondit mon

père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien

heureux.--Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon

secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j'ai cru que ma fille m'étoit

rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi.--Eh bien! il y a un

remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement

à son âge; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquoit que

quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit: il a l'âme

noble et le coeur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas,

comme vous savez; mais un honnête homme se croiroit déshonoré s'il

trahissoit celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils;

point de demi-confidence, je vous réponds de sa discrétion.--Mais des

secrets de cette importance!... il est si jeune!...--Si jeune! mon ami,

un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils,

déjà dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrés de

l'homme qui pense! un enfant que j'ai élevé auroit besoin de

l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!...--Mon ami, je

me rends.--Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez

jamais. J'espère d'ailleurs que cette confidence, devenue presque

nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait

quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa

naissance et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir: qu'il

reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses

exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois

pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne.--Baron, interrompit

M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux

que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est

très agréable, je vous l'avoue.--Ainsi, reprit le baron, vous voudriez

bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste

dans ce pays-là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches.

Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune; si votre

fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le

roi de Pologne...» Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre

bout de l'appartement: ils y causèrent plus d'une demi-heure, après

quoi, tous deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étois

placé, j'entendis le baron qui disoit: «Je ne veux pas lui demander les

détails de son aventure; probablement ils sont assez plaisans: je ne les

entendrois pas avec l'air de sévérité qui conviendroit; sans doute il

vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part: au

reste, je crois que nous venons de voir un sot mari.--Il n'est pas le

seul, mon ami, répondit M. Duportail.--On le sait bien, répliqua le

baron; mais il n'en faut rien dire.»

Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un

fauteuil. Le baron me dit en entrant: «Ma voiture est là, faites-vous

reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends

de sortir avec cet habit.--Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit

jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête-à-tête;

vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais

surtout de la discrétion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu

service.» Je l'assurai que je ne l'oublierois pas et qu'il pouvoit être

tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit et

m'endormis profondément.

Il étoit fort tard quand je me réveillai: M. Person et moi nous fûmes au

couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie! Sa contenance

modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me

fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du

baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre

et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me

poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune

rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière

se représentoient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je

leur préférois ce moment délicieux où j'avois trouvé, sur les lèvres de

Sophie, une âme nouvelle! La marquise régnoit sur mes sens étonnés; mon

coeur adoroit Sophie.

Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me

souvins aussi que le baron m'avoit dit: «Je vous défends de sortir avec

cet habit.» D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être

au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne falloit pas songer au

comte, qui sans doute n'étoit pas tenté de m'y conduire; et le marquis

ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute seule?

Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de

déplaire à mon père, je ne savois à quoi me résoudre. Jasmin vint me

dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par Mlle Justine, demandoit

à me parler. «Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais

faites entrer.--Mlle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects,

me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre.» Avant

d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse étoit simplement:

_A Mademoiselle Duportail._ J'ouvris avec empressement, et je lus:

_Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une

bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les

fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a

faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été

grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue m'a fait

souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au

bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en

avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman

ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une

aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai

point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé

que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce

n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie

l'un des miens: nous sommes à peu près de la même taille, je crois

qu'il vous ira bien._

_Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle

qui vous remettra ma lettre est sage, _intelligente et adroite_: vous

pouvez la prendre à votre service, et lui donner _toute votre

confiance_, je vous réponds d'elle._

_Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail

dîne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman

autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt

que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de

bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'après-dînée, vous me

ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre

chère maman._

LA MARQUISE DE B...

P. S. _Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le

marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien

quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M.

Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre

que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il étoit plus décent que ce

fût moi qui vous écrivisse._

Je fus enchanté de cette lettre. «Monsieur, me dit la femme intelligente

qui me l'apportoit, Justine est la femme de chambre de madame la

marquise de B..., et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne

aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également

se fier à moi; quand Mlle Justine et Mme Dutour se mêlent d'une

intrigue, elles ne la gâtent pas; c'est pour cela qu'on m'a

choisie.--Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous êtes

instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise.» J'offris à ma

duègne un double louis qu'elle accepta. «Ce n'est pas qu'on ne m'ait

déjà bien payée, me dit-elle; mais monsieur doit savoir que les gens de

ma profession reçoivent toujours des deux côtés.»

Dès que le baron eut dîné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume.

Mon coiffeur étoit averti: un panache blanc fut mis à la place du petit

chapeau. Mme Dutour me revêtit parfaitement du charmant habit de bal que

Mme de B... m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma

ressemblance avec Adélaïde devenoit plus frappante; mon gouverneur ému

redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un

éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise

m'avoit donné.

Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane: un

déshabillé galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva

dès qu'elle m'aperçut. «Qu'elle est jolie dans cet équipage, Mlle

Duportail! que cette robe lui sied bien!» et, dès que la porte se fut

fermée: «Que vous êtes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude

me flatte! Mon coeur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me

venir joindre ici malgré vos deux pères.» Je ne lui répondis que par mes

vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avoit

quittée pour me recevoir, je lui prouvois déjà que ses leçons n'étoient

pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine.

Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'étoit pas équivoque,

je me relevai brusquement, et, grâce à mes habits très commodes, je

n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé.

La marquise, sans paroître troublée, ne rétablit que ce qui pressoit le

plus: tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'étoit le

marquis. «Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit

que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer;

mais je croyois qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de

l'ouvrir: cette chère enfant avoit des inquiétudes secrètes à confier à

sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!... On n'entre pas ainsi

chez des femmes!--Bon! reprit le marquis, je la surprenois! Eh bien! je

ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela;

d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne: elle

est plus indulgente que vous; mais convenez que son père a bien raison

de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est à croquer

comme la voilà!»

Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit déjà tant

amusés; il trouva que j'étois parfaitement bien remise, que j'avois les

yeux brillans, le teint fort animé, et même quelque chose

d'extraordinaire et d'un très bon augure dans la _physionomie_. Ensuite

il nous dit: «Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui?» La marquise

répondit que non. «Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès

pour vous y conduire.--Je vous assure que je n'irai pas.--Hé! pourquoi

donc? ce matin vous disiez...--Je disois que j'y pourrois aller par

complaisance pour Mlle Duportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle

craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal

comporté la dernière fois.» J'interrompis la marquise. «Certainement son

procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de

le rencontrer autant que je me plaisois autrefois à me trouver avec

lui.--Vous avez raison, me dit le marquis: le comte est un de ces petits

merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est

bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des

gens qui les valent bien...» Je compris son idée, et, pour justifier ses

propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'oeil expressif... «Et qui

valent peut-être mieux», ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en

s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan pour faire une

lourde pirouette qu'il acheva très malheureusement. Sa tête alla frapper

contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en

lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur,

mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la douleur qu'il

ressentoit. «Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais

en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient,

vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le

rencontrer ce soir. Il y a bal masqué: la marquise a justement deux

dominos; elle vous en prêtera un, elle prendra l'autre; nous irons au

bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas été trop

mal couchée avant-hier...--Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai-je avec

plus de vivacité que de prudence; allons au bal.--Avec mes dominos que

le comte connoît? interrompit la marquise plus réfléchie que moi.--Eh!

oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir

du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnoîtra

pas, il n'y sera peut-être pas même.» La marquise paroissoit incertaine;

je la voyois balancer entre le désir de me garder encore la nuit

prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux

sarcasmes du comte. «Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode

mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne

pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai là, pour revenir à

minuit vous chercher.» Cette raison du marquis, plus que toutes ses

instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais

d'un ton qui m'annonçoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle

alloit consentir.

Cependant la contusion que le marquis s'étoit faite devenoit plus

apparente, et sa bosse grossissoit à vue d'oeil. Je lui demandai d'un

air étonné ce qu'il avoit au front; il y porta la main. «Ce n'est rien,

me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces

accidens-là.» Je me souvins du supplice qu'il m'avoit fait éprouver

quand ma main étoit dans les siennes, et, résolu de me venger, je tirai

de ma bourse une pièce de monnoie, je la lui appliquai sur le front, et

me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient

pressoit ses flancs de ses poings fermés, grinçoit des dents, souffloit

douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. «Elle a, dit-il avec

peine, elle a de la vigueur dans le poignet.» Je redoublai d'efforts; il

fit enfin un cri terrible, et, m'échappant avec violence, il seroit

tombé à la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. «Ah! la petite

diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne.--La petite espiègle l'a

fait exprès, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas

rire.--Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien, je vais l'embrasser

pour la punir.--Pour me punir, soit.» Je présentai la joue de bonne

grâce; il se crut le plus heureux des hommes: si j'avois voulu

l'écouter, je n'aurois cessé de mettre, au même prix, son courage à

l'épreuve.

«Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et

pensons à ce bal, puisqu'il y faut aller.--Ho! madame se fâche! répondit

le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de

jalousie.» Il nous regarda d'un air de satisfaction. «Vous vous aimez

bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller

un jour à cause de moi!... cela seroit bien singulier!...--Allons-nous

au bal, ou n'y allons-nous pas?» interrompit la marquise. Elle se mit à

sa toilette: on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre;

elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement.

«Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller

chercher; je ne crains pas d'être reconnu, moi!» Il nous conduisit au

bal, et nous promit de revenir à minuit précis.

Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous

environna: on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux

furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les

habits élégans, les riches parures, la singularité des costumes

grotesques, la laideur même des travestissemens baroques, la bizarre

représentation de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des

couleurs, le murmure de cent voix confondues, la multitude des objets,

leur mouvement perpétuel, qui varioit sans cesse le tableau en

l'animant, tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée.

Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue,

et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis

en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à

m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup à ne rien faire,

et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec

empressement, on s'observoit avec inquiétude, on se joignoit avec

familiarité, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'après on

se reprenoit de même en ricanant. L'un vous étourdissoit du bruyant

éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit

cent platitudes qu'à peine il comprenoit lui-même; celui-ci balbutioit

un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-là

faisoit une question sotte, à laquelle on répondoit par une plus sotte

plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui

certainement auroient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux

propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés,

dont apparemment l'objet principal avoit été de passer la nuit au bal,

de quelque manière que ce fût, et qui n'y restoient sans doute que pour

se ménager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étoient

beaucoup amusés la veille. «Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué!

dis-je à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné

qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens

d'esprit mystifiés par des sots; je ne resterois sûrement pas, si je

n'étois point avec vous.--Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes

suivis, et peut-être reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache

à nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule

et ne vous étonnez pas.»

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 4 / 14 段