Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent, il

m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques momens

d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avoit

entre ma soeur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit

tour à tour. Cependant Adélaïde se repentoit d'être venue seule au

parloir. «Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne

amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa,

permettez-vous que je l'aille chercher?» Le baron y consentit. En

rentrant, Adélaïde dit à Sophie: «Ma bonne amie, embrassez ma soeur.»

Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrêta confondue. «Embrassez donc

mademoiselle», dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose.

«Mademoiselle, embrassez donc ma fille», répéta le baron, que la scène

amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon coeur palpitoit.

Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle

adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous

observoient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues

seulement s'étoient rencontrées,... mes lèvres avoient pressé les lèvres

de Sophie!... Lecteurs sensibles qui vous êtes attendris quelquefois

avec l'amante de Saint-Preux[4], jugez quel plaisir nous goûtâmes:...

c'étoit aussi le premier baiser de l'amour.

[4] Dans la _Nouvelle Héloïse_.

A notre retour nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert qui m'attendoit.

Le baron sut bientôt de quoi il s'agissoit, et me permit, plus aisément

que je ne l'aurois cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture

nous y conduisit. «Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune

dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré

une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve.» Ce

langage étoit pour moi tout à fait énigmatique; mais déjà je commençois

à rougir de mon ignorance: je souris d'un air fin, pour faire croire à

Rosambert que je le comprenois. «Comme je vais la tourmenter!

continua-t-il; ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine

elle fera! Surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas

fille... Oh! nous allons la désoler!»

Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur

moi: j'en fus troublé, je sentis que je rougissois, je perdis toute

contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon

ajustement mal arrangée ou que mon maintien emprunté m'avoient trahi;

mais bientôt, à l'empressement général des hommes, au mécontentement

universel des femmes, je jugeai que j'étois bien déguisé. Celle-ci me

jetoit un regard dédaigneux, celle-là m'examinoit d'un petit air

boudeur; on agitoit les éventails, on se parloit tout bas, on sourioit

malignement; je vis que je recevois l'accueil dont on honore, dans un

cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première

fois.

Une très belle femme entra, c'étoit la maîtresse du comte; il lui

présenta sa parente, qui sortoit, disoit-il, du couvent. La dame (elle

s'appeloit la marquise de B...) m'accueillit très obligeamment; je pris

place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de

nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse,

affectoit de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment

piquée de sa coquetterie et bien résolue de l'en punir en lui

dissimulant le dépit qu'elle en ressentoit, redoubla pour moi de

politesse et d'amitié. «Mademoiselle, avez-vous du goût pour le couvent?

me dit-elle.--Je l'aimerois bien, Madame, s'il s'y trouvoit beaucoup de

personnes qui vous ressemblassent.» La marquise me témoigna par un

sourire combien ce compliment la flattoit; elle me fit plusieurs autres

questions, parut enchantée de mes réponses, m'accabla de ces petites

caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Rosambert qu'il

étoit trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un

baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'étoit pas ce que

Rosambert vouloit ni ce qu'il s'étoit promis. Désolé de la vivacité de

la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevois

ses caresses, il se pencha à son oreille, et lui découvrit le secret de

mon déguisement. «Bon! quelle apparence!» s'écria la marquise, après

m'avoir considéré quelques momens. Le comte protesta qu'il avoit dit la

vérité. Elle me fixa de nouveau. «Quelle folie! cela ne se peut pas.» Et

le comte renouvela ses protestations. «Quelle idée! reprit la marquise

en baissant la voix; savez-vous ce qu'il dit? il soutient que vous êtes

un jeune homme déguisé!» Je répondis timidement, et bien bas, qu'il

disoit la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra

doucement la main, et, feignant de m'avoir mal entendu: «Je le savois

bien, dit-elle assez haut, cela n'avoit pas l'ombre de vraisemblance»;

puis, s'adressant au comte: «Mais, Monsieur, à quoi cette plaisanterie

ressemble-t-elle?--Quoi! reprit celui-ci très étonné, mademoiselle

prétend...--Comment, si elle le prétend! mais voyez donc! un enfant si

aimable! une aussi jolie personne!--Quoi! dit encore le comte...--Ho!

Monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très marquée,

vous me croyez folle ou vous êtes fou.»

Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avoit pas compris, je baissai la voix.

«Je vous demande pardon, Madame, je me suis peut-être mal expliqué; je

ne suis pas ce que je parois être, le comte vous a dit la vérité.--Je ne

vous crois pas plus que lui», répondit-elle en affectant de parler

encore plus bas que moi; elle me serra la main. «Je vous assure,

Madame...--Taisez-vous, vous êtes une friponne, mais vous ne me ferez

pas prendre le change plus que lui»; et elle m'embrassa de nouveau.

Rosambert, qui ne nous avoit pas entendus, demeura stupéfait. La

jeunesse qui nous environnoit paroissoit attendre avec autant de

curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi

obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa

maîtresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d'ailleurs

que je finirois bientôt le quiproquo, se mordoit les lèvres et n'osoit

plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse

de ***, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit à l'oreille, mais

aussitôt la comtesse s'attacha à Rosambert et ne le quitta plus.

Cependant le bal étoit commencé, je figurois dans une contredanse, le

hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière

la place que j'occupois. La jeune dame lui disoit: «Non, non, tout cela

est inutile, je me suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous

cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à

qui que ce soit, vous ne danserez pas ou vous danserez avec moi, et, si

vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de

dire un mot, un seul mot, à la marquise ni à votre jeune parente.--Ma

jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez...--Je ne veux rien

savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais,

ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous,

allez-vous faire le cruel?» Je n'en entendis pas davantage, la

contredanse finissoit. La marquise ne m'avoit pas perdu de vue un

moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprès d'elle; nous

commençâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation

fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je

vis bien qu'il falloit lui laisser une erreur qui paroissoit lui plaire.

Le comte ne cessoit de nous observer avec une inquiétude très marquée;

la marquise ne paroissoit pas s'en apercevoir. «Mon intention, me

dit-elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous

m'en croyez, vous ménagerez votre santé. Acceptez chez moi une collation

légère; il est plus de minuit, M. le marquis ne tardera pas à me venir

joindre; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai

moi-même chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un

singulier homme que M. de B... Il lui prend de temps en temps des

caprices de tendresse pour moi, il a des accès de jalousie fort

ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserois volontiers;

quant à la fidélité qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en

soucie, cependant je ne serois pas fâchée de la mettre à l'épreuve: il

va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas

alors ce petit conte de votre déguisement: c'est une jolie plaisanterie,

mais nous l'avons épuisée; aussi, loin de la répéter devant M. de B...,

vous voudrez bien, s'il ne vous répugne pas de m'obliger un peu, vous

voudrez bien lui faire quelques avances.» Je demandai à la marquise ce

que c'étoit que des avances. Elle rit de bon coeur de l'ingénuité de ma

question, et puis, me regardant d'un air attendri: «Écoutez, me

dit-elle, vous êtes femme, cela est clair, ainsi toutes les caresses que

je vous ai faites ce soir ne sont que des amitiés; mais, si vous étiez

effectivement un jeune homme déguisé, et que, le croyant, je vous eusse

traité de la même manière, cela s'appelleroit des avances, et des

avances très fortes.» Je lui promis de faire des avances au marquis.

«Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne

vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de

l'embrasser comme je vous embrasse; cela ne seroit ni décent ni

vraisemblable.»

Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore; il

étoit assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manières

ressembloient à sa taille; sa figure avoit de la gaieté, mais de cette

gaieté qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire.

«Voici Mlle Duportail, lui dit la marquise (je m'étois donné ce nom),

c'est une jeune parente du comte, vous me remercierez de vous l'avoir

fait connoître, elle veut bien venir souper avec nous.» Le marquis

trouva que j'avois la _physionomie heureuse_, il me prodigua des éloges

ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrés. «Je suis très

content, me dit-il d'un air pesant qu'il croyoit fin, que vous me

fassiez l'honneur de souper chez moi, Mademoiselle; vous êtes jolie,

très jolie, et ce que je vous dis là est certain, car je me connois en

physionomie.» Je répondis par le plus agréable sourire. «Ma chère

enfant, me disoit la marquise de l'autre côté, j'ai engagé votre parole,

vous êtes trop polie pour me dédire; au reste, je vous débarrasserai du

marquis dès qu'il vous ennuiera.» Elle me serra la main; le marquis la

vit. «Ho! que je voudrois, dit-il, tenir une de ces petites mains-là

dans les miennes!» Je lui lançai une oeillade meurtrière. «Partons,

Mesdames, partons», s'écria-t-il d'un air léger et conquérant. Il sortit

pour appeler ses gens.

Le comte, qui l'entendit, vint à nous, quelques efforts que la comtesse

eût faits pour le retenir. Il me dit d'un ton sérieusement ironique:

«Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne

compte pas apparemment désabuser la marquise?» Je répondis sur le même

ton, mais en baissant la voix: «Mon cher parent, voudriez-vous sitôt

détruire votre ouvrage?» Il s'adressa à la marquise: «Madame, je me

crois en conscience obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est

point Mlle Duportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien

le chevalier de Faublas, mon très jeune et très fidèle ami.--Et moi,

Monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur

ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent

badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jamais.--Je me sens le courage

de prendre l'un et l'autre parti, Madame; je serois désolé de troubler

vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes

importunités.»

Le marquis rentroit au moment même; il frappa sur l'épaule de Rosambert,

et, le retenant par le bras: «Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous

laisses ta parente? Sais-tu qu'elle est jolie ta parente? sais-tu que sa

physionomie promet?» Il baissa la voix: «Mais entre nous je crois la

petite personne un peu... vive.--Ho! oui, très jolie et très vive,

reprit le comte avec un sourire amer, elle ressemble à bien d'autres»;

et puis, comme s'il eût pressenti le sort prochain de ce bon mari: «Je

vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il.--Quoi! penses-tu, reprit le

marquis, que je garde ta parente pour... Écoute donc, si elle le vouloit

bien!...--Je vous souhaite une bonne nuit», répéta le comte, et il

sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert

devenoit fou, je trouvai qu'il étoit fort malhonnête. «Point du tout, me

dit confidemment le marquis, il vous aime à la rage, il a vu que je vous

faisois ma cour, il est jaloux.»

En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis; on servit aussitôt: je

fus placé entre la marquise et son galant époux qui ne cessoit de me

dire ce qu'il croyoit de très jolies choses. Trop occupé d'abord à

satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avoit donné, je

n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim

fut un peu calmée, j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises

qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent

mille complimens dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avoit toujours

considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient

visiblement, s'empara d'une de mes mains: curieux de voir jusqu'où

s'étendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au

marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise,

plongée dans des réflexions profondes, sembloit méditer quelque projet

important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire

un seul mot, elle pressoit légèrement ma main droite engagée dans les

siennes. Ma main gauche étoit dans une prison moins douce; le marquis la

serroit de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout

fier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompoit

sa femme en sa présence même, il poussoit de temps en temps de longs

soupirs dont j'étois étourdi, et des éclats de rire dont le plafond

retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce

rire éclatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-être aussi

croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.

La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire: «Mademoiselle

Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne

vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez

chez moi; j'offrirois à toute autre un appartement d'amie, vous pouvez

disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir

aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre

que la mienne, je vais lui faire dresser un lit près du mien...--Et

pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort

bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que

je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi.» Et, finissant,

il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou

qui me froissa la peau: je répondis à cette galanterie sur-le-champ de

la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un grand cri. La

marquise se leva d'un air alarmé. «Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a

accroché la table.» J'étouffois de rire, la marquise n'y tint pas plus

que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus

fort que nous deux.

Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me

renouvela ses offres. «Acceptez la moitié du lit de madame, crioit le

marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que

vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez.» Il

nous quitta. «Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore

autant qu'elle me flatte; mais est-ce à Mlle Duportail ou à M. de

Faublas que vous la faites?--Encore cette mauvaise plaisanterie du

comte, petite friponne! et c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas

dit que je ne vous croyois pas?--Mais, Madame...--Paix, paix!

reprit-elle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer,

qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante

enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste!

mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle, venez»: elle me

tendit la main, nous passâmes dans son appartement.

Il étoit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise

voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d'offrir

à leur maîtresse leurs services, dont je saurois bien me passer. «Oui,

dit la marquise attentive à tous mes mouvemens, ne la gênez pas, c'est

un enfantillage de couvent; laissez-la faire.» Je passai promptement

derrière les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il

fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'étoit si peu familier.

Je cassois les cordons, j'arrachois les épingles; je me piquois d'un

côté, je me déchirois de l'autre; plus je me hâtois, et moins j'allois

vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venois

d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux;

je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui

m'avoit conduit là, mais ne soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en

couchant deux, d'autre désir que de causer ensemble avant de s'endormir.

La marquise ne tarda pas à me suivre; la voix de son mari se fit

entendre: «Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher?

Quoi! déjà au lit!» Il voulut m'embrasser, la marquise se fâcha

sérieusement; il ferma lui-même les rideaux, et, nous rendant le souhait

que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte: «Une bonne nuit!»

Un silence profond régna quelques instans. «Dormez-vous déjà, belle

enfant? me dit la marquise d'une voix altérée.--Ho! non, je ne dors

pas!» Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein.

«Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée si

elle étoit feinte, c'est un homme!» et puis, me repoussant avec

promptitude: «Quoi! Monsieur, il est possible?...--Madame, je vous l'ai

dit, répliquai-je en tremblant.--Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela

étoit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester

chez moi..., ou du moins il ne falloit pas empêcher qu'on vous dressât

un autre lit...--Madame, ce n'est pas moi! c'est monsieur le

marquis.--Mais, Monsieur, parlez donc plus bas... Monsieur, il ne

falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller.--Hé bien, Madame,

je m'en vais...» Elle me retient par le bras: «Vous vous en allez! où

cela, Monsieur, et quoi faire? réveiller mes femmes, risquer un

esclandre..., peut-être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré

dans mon lit; qu'on me manque à ce point?--Madame, je vous demande

pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un

fauteuil.--Oui, dans un fauteuil! oui... sans doute, il le faut!... Mais

voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigué

comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, détruire sa santé!...

Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur... Allons,

restez là; mais promettez-moi d'être sage.--Pourvu que vous me

pardonniez, Madame.--Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus

d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main

est déjà froide!» et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidé

par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je

ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. «Aucune femme

éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un

ton plus doux.--Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman...--Oui, votre

chère maman! vous avez bien des égards pour votre maman, petit libertin

que vous êtes!» Ses bras, qui m'avoient repoussé d'abord, m'attiroient

doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que nos

lèvres se rencontrèrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes

un baiser brûlant. «Faublas, est-ce là ce que vous m'avez promis?» me

dit-elle d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant

circuloit dans mes veines... «Ah! Madame, pardonnez-moi, je me

meurs!--Ah! mon cher Faublas,... mon ami!...» Je restois sans mouvement.

La marquise eut pitié de mon embarras qui ne pouvoit lui déplaire,...

elle aida ma timide inexpérience... Je reçus, avec autant d'étonnement

que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus d'une fois.

Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commençois à

m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit

d'une porte qui s'ouvroit doucement: on entroit, on s'avançoit sur la

pointe du pied; j'étois sans armes dans une maison que je ne connoissois

point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui

devina ce que c'étoit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui

céder la mienne; j'obéis promptement: à peine m'étois-je tapi sur le

bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venois de

quitter. «Qui vient me réveiller ainsi?» dit la marquise. On hésita

quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui répondre. «Et quelle

est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi! Monsieur, vous choisissez

aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour

l'innocence d'une jeune personne qui, peut-être, ne dort pas, ou qui

pourroit se réveiller? Vous n'êtes guère raisonnable, je vous prie de

vous retirer.» Le marquis insistoit, en balbutiant à sa femme de

comiques excuses. «Non, Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point,

cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous

supplie de vous retirer.» Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras

et le mit à la porte.

Ma belle maîtresse revint à moi en riant. «Ne trouvez-vous pas mon

procédé bien noble? me dit-elle; voyez ce que j'ai refusé à cause de

vous.» Je sentis que je lui devois un dédommagement, je l'offris avec

ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans

est si complaisante quand elle aime! la nature a tant de ressources dans

un novice de seize ans!

Cependant tout est borné chez les foibles humains: je ne tardai pas à

m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétroit dans

l'appartement malgré les rideaux; je songeai à mon père... Hélas! je me

souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux, la marquise s'en

aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin

de la quitter la pénible agitation que j'éprouvois; elle m'embrassa

tendrement. Je la vis si belle! l'occasion étoit si pressante!...

Quelques heures de sommeil avoient ranimé mes forces,... l'ivresse du

plaisir dissipa les remords de l'amour.

Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de

chambre. Elle étoit si adroite que ma toilette eût été bientôt faite si

nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu'il ne

manquoit plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le

marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. Il

me complimenta sur ma diligence. «Je suis sûr, me dit-il, que vous avez

passé une excellente nuit»; et, sans me donner le temps de répondre:

«Elle paroît fatiguée pourtant! elle a les yeux battus! Voilà ce que

c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le

lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui

n'en tient compte: allons, il faut réparer les forces de cette charmante

enfant, après cela nous la reconduirons chez elle.»

Ce _nous la reconduirons_ étoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai

au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista.

La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous

répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât

sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux

de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts

que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.

Je commençois à craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux

commencemens, ne finît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de

donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. «Chez

M. Duportail, près de l'Arsenal», lui dis-je. La marquise sentoit mon

embarras et le partageoit; aucun expédient ne s'étoit encore présenté à

mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 3 / 14 段