Ces romans prétendus étrangers, qu'on s'arrache le matin et qui sont

oubliés le soir, ne renferment, pour la plupart, que des caractères

communs à presque tous les peuples de notre Europe, et des aventures de

tous les pays. J'ai tâché que _Faublas_, frivole et galant comme la

nation pour laquelle et par laquelle il fut fait, eût, pour ainsi dire,

une figure françoise. J'ai tâché qu'au milieu de tous ses défauts on lui

reconnût le ton, le langage et les moeurs des jeunes gens de ma patrie.

C'est en France, et ce n'est qu'en France, je crois, qu'il faudra

chercher les autres originaux dont j'ai trop foiblement dessiné les

copies: des maris en même temps libertins, jaloux, commodes et crédules

comme monsieur le marquis; des beautés séduisantes, trompées et

trompeuses comme Mme de B...; des femmes à la fois étourdies et

sensibles comme ma petite Éléonore, chaque jour regrettée. Enfin, je me

suis efforcé de faire en sorte qu'on ne pût, sans blesser un peu la

vraisemblance, imprimer sur le frontispice de ce roman-ci ce honteux

mensonge: _traduit de l'anglois_.

Mais, pendant que j'écrivois ces futilités, un grand changement s'est

fait dans mon heureuse patrie. La plus belle carrière est désormais

ouverte à ceux qui ambitionneront une gloire solide, utile à leur pays,

utile au monde entier. La carrière est ouverte! Pourquoi ne m'y suis-je

pas déjà montré? C'est que je ne m'en crois pas encore digne[3].

[3] _Il n'y avoit pas huit jours que cette espèce de préface étoit

écrite, quand l'ouvrage de M. Mounier a paru. L'indignation dont il

m'a rempli m'a forcé à prendre la plume. Voyez chez M. Bailly,

libraire, rue Saint-Honoré, à Paris, la brochure intitulée: PARIS

JUSTIFIÉ._

[Illustration: FAUBLAS AU PARLOIR]

UNE

ANNÉE DE LA VIE

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

On m'a dit que mes aïeux, considérés dans leur province, y avoient

toujours joui d'une fortune honnête et d'un rang distingué. Mon père, le

baron de Faublas, me transmit leur antique noblesse sans altération; ma

mère mourut trop tôt. Je n'avois pas seize ans, quand ma soeur, plus

jeune que moi de dix-huit mois, fut mise au couvent à Paris. Le baron,

qui l'y conduisit, saisit avec plaisir cette occasion de montrer la

capitale à un fils pour l'éducation duquel il n'avoit rien négligé

jusqu'alors.

Ce fut en octobre 1783 que nous entrâmes dans la capitale par le

faubourg Saint-Marceau. Je cherchois cette ville superbe dont j'avois lu

de si brillantes descriptions. Je voyois de laides chaumières très

hautes, de longues rues très étroites, des malheureux couverts de

haillons, une foule d'enfans presque nus; je voyois la population

nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon père si c'étoit là

Paris: il me répondit froidement que ce n'étoit pas le plus beau

quartier; que le lendemain nous aurions le temps d'en visiter un autre.

Il étoit presque nuit; Adélaïde (c'est le nom de ma soeur) entra dans

son couvent, où elle étoit attendue. Mon père descendit avec moi près de

l'Arsenal, chez M. Duportail, son intime ami, de qui je parlerai plus

d'une fois dans la suite de ces Mémoires.

Le lendemain, mon père me tint parole, en un quart d'heure une voiture

rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là, nous mîmes pied à terre;

le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. A

droite, _la Seine à regret fugitive_; sur la rive, de vastes châteaux;

de superbes palais à gauche; une promenade charmante derrière moi; en

face, un jardin majestueux. Nous avançâmes, je vis la demeure des rois.

Il est plus aisé de se figurer ma comique stupéfaction que de la

peindre. A chaque pas, des objets nouveaux attiroient mon attention;

j'admirois la richesse des modes, l'éclat de la parure, l'élégance des

manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier de la veille, et mon

étonnement s'accrut; je ne comprenois pas comment il se pouvoit qu'une

même enceinte renfermât des objets si différens. L'expérience ne m'avoit

pas encore appris que partout les palais cachent des chaumières, que le

luxe produit la misère, et que de la grande opulence d'un seul naît

toujours l'extrême pauvreté de plusieurs.

Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus

remarquable. Le baron me montroit une foule de monumens célèbres chez

l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de

chefs-d'oeuvre m'étonnèrent d'abord, et bientôt ne m'inspirèrent plus

qu'une froide admiration. Sait-on bien, à quinze ans, ce que c'est que

la gloire des arts et l'immortalité du génie? Il faut des beautés plus

animées pour échauffer un jeune coeur.

C'étoit au couvent d'Adélaïde que je devois rencontrer l'objet adorable

par qui mon existence alloit commencer. Le baron, qui chérissoit ma

soeur, alloit presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les

demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a de bonnes amies;

beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs;

quoi qu'il en soit, ma soeur, naturellement sensible, eut bientôt choisi

la sienne. Un jour elle nous parla de Mlle Sophie de Pontis, et nous fit

de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut

curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux

pressentiment fit palpiter mon coeur lorsque le baron pria Adélaïde

d'aller chercher Mlle de Pontis. Ma soeur y courut, elle amena...

Figurez-vous Vénus à quatorze ans! Je voulus avancer, parler, saluer; je

restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon père

s'aperçut de mon trouble et s'en amusa. «Du moins vous saluerez», me

dit-il. Mon trouble s'augmenta; je fis la révérence la plus gauche.

«Mademoiselle, poursuivit le baron, je vous assure que ce jeune homme a

eu un maître à danser.» Je fus tout à fait déconcerté. Le baron fit à

Sophie un compliment flatteur; elle y répondit modestement et d'une voix

altérée qui retentit jusqu'à mon coeur. J'ouvrois de grands yeux

étonnés, je prêtois une oreille attentive; ma langue embarrassée

demeuroit toujours suspendue. Mon père, avant de sortir, embrassa sa

fille, et salua Mlle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je

saluai ma soeur, et j'allois embrasser Sophie. La vieille gouvernante de

cette demoiselle, conservant plus de présence d'esprit que moi,

m'avertit de ma méprise; le baron me regarda d'un air étonné; le front

de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un léger sourire

effleura ses lèvres de rose.

Nous revînmes chez M. Duportail: on se mit à table; je mangeai comme un

amoureux de quinze ans, c'est-à-dire vite et longtemps. Après dîner je

prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon

appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes.

«Que de grâces, que de beauté! me disois-je; sa charmante figure est

pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses

grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi...; c'est de l'amour

sans doute. Ah! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie!» Revenu de ce

premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les

effets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coup d'oeil d'une

belle avoit suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre; et

l'amante elle-même, frappée d'un trait vainqueur, s'étoit sentie

entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j'avois lu de longues

dissertations dans lesquelles des philosophes profonds nioient le

pouvoir de la sympathie, qu'ils appeloient une chimère. «Sophie,

m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon

trouble et mes agitations?» L'air dont je m'étois présenté n'étoit pas

très propre à m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix,

d'abord altérée, qu'elle avoit eu peine à rassurer par degrés! ce doux

sourire par lequel elle avoit paru applaudir à ma méprise et me consoler

de ma privation!... L'espérance entra dans mon coeur, il me parut très

possible qu'en fait de tendresse la philosophie radotât, et que les

romans seuls eussent raison.

Je m'étois approché, par hasard, de ma fenêtre: je vis le baron et M.

Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parloit avec

feu, son ami sourioit de temps en temps; tous deux, par intervalles,

jetoient les jeux sur mes croisées; je jugeai qu'il étoit question de

moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père avoit soupçonné

ma passion naissante. Cette idée m'inquiéta beaucoup moins pourtant que

celle du départ de mon père que je croyois prochain. Quitter ma Sophie

sans savoir quand je pourrois jouir du bonheur de la revoir! mettre plus

de cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser sans frémir. Mille

réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée: je soupai

tristement, j'ignorois encore les plaisirs de l'amour, et déjà je

ressentois ses inquiétudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les mêmes agitations. Je m'endormis

enfin, dans l'espérance de voir ma Sophie le lendemain. Son image vint

embellir mes songes; l'amour, propice à mes voeux, daigna prolonger un

si doux sommeil. Il étoit tard quand je m'éveillai: je n'appris pas sans

chagrin qu'on m'avoit laissé reposer, parce que mon père étoit sorti dès

le matin et ne devoit rentrer que le soir. Je me désolois tout bas de ne

pouvoir faire une visite à ma soeur, quand M. Duportail entra; il me fit

mille amitiés, et me demanda si j'étois content de la capitale: je

l'assurai que je ne craignois rien tant que de la quitter. Il me déclara

que je n'aurois pas ce déplaisir; que mon père, jaloux de donner une

éducation très soignée à l'unique héritier de son nom et de veiller de

très près au bonheur d'une fille qu'il aimoit, avoit résolu de se fixer

à Paris pendant quelques années, et que, pour y vivre d'une manière

convenable à un homme de sa qualité, il alloit faire sa maison. Cette

bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail

en modéra l'excès en m'apprenant qu'on avoit commencé par me choisir un

honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on annonça

M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justifioit

pleinement la mauvaise humeur que m'avoit inspirée son titre. Il

s'avança d'un air grave et composé, puis, d'un ton lent et mielleux, il

commença: «Monsieur, votre figure...» Content du mot qu'il avoit dit, il

s'arrêta, cherchant le mot qu'il alloit dire..., «votre figure répond de

votre personne.» Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé

du bonheur de voir Sophie, je ne trouvois d'autres ressources que le

plaisir de m'occuper d'elle, et monsieur l'abbé venoit m'enlever cette

consolation! Je résolus de le pousser à bout; dès la première journée

j'y réussis passablement.

Le soir, mon père daigna me confirmer de sa propre bouche les

arrangemens qu'il se proposoit; il me signifia, en même temps, que

désormais je ne sortirois plus qu'avec mon gouverneur. C'étoit m'avertir

de l'intérêt que j'avois à le ménager: ma situation devenoit critique,

et mon amour, irrité par les obstacles, sembloit s'accroître avec ma

gêne. J'avois fait d'assez bonnes études; mon gouverneur, présomptueux,

s'étoit chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement

j'eus lieu de m'apercevoir, aux premières leçons, que le disciple valoit

au moins l'instituteur. «Monsieur l'abbé, lui dis-je, vous êtes capable

d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner

mutuellement? Croyez-moi, laissons là des livres sur lesquels nous

pâlirions gratis; allons voir ma soeur à son couvent, et, si Mlle Sophie

de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie.» L'abbé

voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avois sur lui:

«Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois, lui répliquai-je: eh

bien! restons ici; mais ce soir, je déclare à monsieur le baron

l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et

l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes

travaux: si vous niez, je demande un examen que mon père lui-même nous

fera subir.» L'abbé fut atterré de la force de mes derniers argumens. Il

fit une grimace épouvantable, prit sa petite canne et son humble

chapeau; nous volâmes au couvent.

Adélaïde vint au parloir accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on

appeloit Manon. Cette fille étoit un vieux domestique de ma mère, et

nous avoit élevés; je la priai de nous laisser: elle m'obéit sans peine.

Restoit le maudit petit gouverneur, qu'il n'étoit pas possible

d'éloigner. Ma soeur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours

sans la venir voir; elle m'étonna en m'apprenant que le baron l'avoit

négligée autant que moi; nous pensâmes qu'il falloit qu'il fût bien

préoccupé de ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille.

«Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci?

Boudez-vous votre soeur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat: Mlle de

Pontis est sortie; revenez nous voir demain, surtout prenez garde aux

méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille

gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions.»

Je dis à ma soeur qu'il falloit obtenir mon congé de monsieur l'abbé,

que la rage du travail possédoit sans relâche. Adélaïde, croyant que je

parlois sérieusement, adressa à mon grave instituteur les plus vives

instances, que j'excitois par les miennes. Il soutint le persiflage plus

paisiblement que je ne l'aurois cru; je remarquai même que, lorsque je

parlai de revenir, il m'observa qu'il étoit encore de bonne heure: cette

complaisance me réconcilia tout à fait avec lui.

Mon père m'attendoit chez M. Duportail pour nous conduire dans un hôtel

fort beau, qu'il venoit de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le

soir même en possession de l'appartement qu'il m'y avoit marqué. Je

trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avoit parlé. C'étoit un grand

garçon de bonne mine, il me plut au premier coup d'oeil.

«Boudez-vous votre soeur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat»,

m'avoit dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le

commentai de cent manières différentes. Il avoit donc été question de

moi, on m'avoit donc attendu, j'avois donc été désiré? Que la nuit me

parut longue, que la matinée fut mortelle! quel tourment d'entendre

sonner les heures, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de

l'objet aimé!

Il arriva enfin le moment si désiré! je vis ma soeur, je vis Sophie, non

moins belle et plus jolie que la première fois. Il y avoit dans sa

simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans

cette seconde visite, mes yeux détaillèrent pour ainsi dire ses charmes,

et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si

doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastoit

singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante; sa

taille élégante et légère, que j'aurois embrassée de mes dix doigts; les

grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne, son pied mignon,

dont j'ignorois le favorable augure; et ses yeux surtout, ses beaux yeux

qui sembloient me dire: «Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui

saura nous plaire!»

Je fis à Mlle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter

qu'il étoit aisé de s'apercevoir que je ne l'avois pas préparé. La

conversation fut d'abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla;

je vis qu'on ménageoit la vieille, et qu'elle aimoit à causer; je

trouvai charmans les sots contes qu'elle nous fit. Cependant Person

s'entretenoit avec ma soeur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je

faisois à ma Sophie cent questions et cent complimens. La vieille

continuoit de raconter ses belles histoires que nous n'écoutions plus.

Elle s'aperçut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parloit à personne;

elle se leva brusquement, et me dit: «Monsieur, vous me faites commencer

une narration, et vous n'en écoutez pas la fin, cela est très

malhonnête.» Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.

Nous entendîmes le bruit d'une voiture, c'étoit celle du baron; il

entra, Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua,

d'un ton assez contraint, les embarras d'un établissement nouveau. Il

causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite

brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournoit à l'hôtel,

il m'y ramena.

Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron

qu'_un gros monsieur noir_ l'attendoit depuis plus d'une heure, et

qu'_une cholie tame_ venoit d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi

joyeux que surpris; il monta avec empressement: je voulus le suivre, il

me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connoissoit le

_gros monsieur noir_ et la _cholie tame_, me répondit que non.

Curieux de pénétrer le mystère et piqué de ce que c'en étoit un pour

moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement,

qui donnoit sur la rue. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir un

gros homme vêtu de noir, qui parloit seul et paroissoit content. Un

quart d'heure après je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa

voiture; le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi

lestement, il pensa se rompre le col; je fus effrayé; mais les éclats de

rire qui partoient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai

que mon père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il

monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et

parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m'avertir

qu'il sortoit pour affaire, et que je pouvois me dispenser de l'attendre

à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paroissoit mériter

ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron.

Je sus le même soir que mon père fréquentoit les spectacles et lisoit

les papiers publics; il venoit de prendre une maîtresse à l'Opéra et un

intendant dans les _Petites Affiches_! j'en conclus qu'il falloit que le

baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste,

cette réflexion ne me toucha que foiblement. J'aimois, j'avois

l'espérance de plaire; au printemps de la vie connoît-on d'autres biens?

En peu de temps je rendis à ma soeur des visites fréquentes; Mlle de

Pontis l'accompagnoit presque toujours au parloir. La vieille

gouvernante ne se fâchoit plus parce que je la laissois finir ses

histoires, et d'ailleurs Adélaïde avoit soin de lui faire de petits

présens. M. Person n'étoit plus cet instituteur sévère, possédé, comme

tant d'autres confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignoroit.

C'étoit, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose,

toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché

dans sa morale, développant avec les femmes une érudition profonde,

affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux

et complaisant qu'il s'étoit d'abord montré intraitable et dur, il

paroissoit n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens, et, quand

je parlois d'aller au couvent, je le trouvois aussi empressé que moi.

Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale, recevoit

beaucoup de monde chez lui. Je fus caressé du beau sexe; on me fit des

agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur

moi le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins,

on épuisa les minauderies fines: je n'entendis seulement pas ce que ce

manège signifioit. D'ailleurs je ne voyois dans le monde entier que

Sophie; l'amour innocent et pur m'enflammoit pour elle, et j'ignorois

encore qu'il existoit un autre amour.

Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie presque tous les jours,

l'habitude d'être ensemble étoit devenue pour nous un besoin. On sait

que l'amour, quand il s'ignore lui-même ou quand il cherche à se

déguiser, invente des noms caressans pour suppléer aux noms plus doux

qu'il soupçonne et qu'il attend. Sophie m'appeloit son jeune cousin,

j'appelois Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animoit

brilloit dans nos moindres actions, nos regards l'exprimoient; ma bouche

n'en avoit point encore hasardé l'aveu; et ma soeur ne devinoit pas ou

gardoit le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières

impulsions de la nature, j'étois loin de soupçonner son but secret.

Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser

quelquefois sa jolie main, je désirois davantage; je n'aurois pu dire ce

que je désirois. Le moment approchoit où l'une des plus charmantes

femmes de la capitale alloit dissiper les ténèbres qui m'environnoient

et m'initier aux plus doux mystères de Vénus.

* * * * *

Nous étions dans cette saison bruyante où règnent à la ville les

plaisirs avec la folie; Momus avoit donné le signal de la danse, on

touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois

compagnon de mes exercices, et que mon père combloit d'honnêtetés, me

reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je

menois: devois-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de

mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des

béguines, pour y voir, qui? ma soeur! N'étoit-il pas temps de sortir de

mon enfance, que l'on vouloit prolonger éternellement? et ne devois-je

pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit,

je ne pouvois manquer d'être favorablement accueilli? «Tenez,

ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais

régulièrement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie.»

J'hésitois encore. «Il est sage comme une fille! poursuivit le comte; eh

mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard?

Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien à

couvert.» Je me mis à rire sans savoir pourquoi. «En vérité, reprit-il,

cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un léger

duvet couvre à peine vos joues; cela sera délicieux,... et puis...

tenez, je veux tourmenter certaine personne... Chevalier, habillez-vous

en femme, nous nous amuserons,... cela sera charmant!... vous verrez,

vous verrez!»

L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller

voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile

tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit

d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles

montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne

moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor

blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi

d'un air d'inquiétude, puis s'arrêtant tout d'un coup: «Bon! dit-il en

riant, j'ai d'abord cru que c'étoit Adélaïde!» Je lui observai qu'il me

flattoit beaucoup. «Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchois

déjà quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission,

pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'être

fier de ce petit avantage: une jolie figure est dans un homme le plus

mince des mérites.» M. Duportail étoit là. «Vous vous moquez, Baron,

s'écria-t-il; ne savez-vous pas...?» Mon père le regarda, il se tut.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 2 / 14 段