La scène entre Faublas et son père, lorsqu'ils se retrouvent

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

TOME PREMIER

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

_ÉDITION JOUAUST_

Paris, 1884

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

TOME PREMIER

PARIS, M DCCC LXXXIV

TIRAGE A PETIT NOMBRE

Plus 25 exemplaires sur papier de Chine et 25 sur papier Whatman, avec

_double épreuve_ des gravures.

Il a été fait un tirage en GRAND PAPIER, ainsi composé:

10 exemplaires sur papier du Japon (nºs 1 à 10).

20 -- sur papier de Chine (nºs 11 à 30).

20 -- sur papier Whatman (nºs 31 à 50).

170 -- sur papier de Hollande (nºs 51 à 220).

---

220 exemplaires, numérotés.

Pour ce dernier tirage, les gravures se trouvent en _triple épreuve_

dans les exemplaires sur papier du Japon, et en _double épreuve_ dans

les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman.

[Illustration: LOUVET DE COUVRAY]

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

PAR

LOUVET DE COUVRAY

AVEC UNE

PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

_Dessins de Paul Avril_

GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS

[Marque d'imprimeur: IOVAVST]

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

NOTE DE L'ÉDITEUR

S'il y a des personnes qui valent mieux que leur réputation, il existe

aussi des oeuvres littéraires qui se trouvent dans le même cas, et parmi

ces dernières figurent certainement les _Amours du chevalier de

Faublas_, de Louvet de Couvray. Depuis longtemps nous étions sollicité

de les faire entrer dans notre _Petite Bibliothèque Artistique_; mais,

nous devons l'avouer humblement, nous en rapportant beaucoup trop au

mauvais renom de ce curieux roman, duquel nous ne conservions qu'un

souvenir assez confus, nous avions hésité jusqu'à présent à lui donner

asile. Une lecture complète et attentive nous l'a montré d'une telle

innocuité, en comparaison de certains romans célèbres d'aujourd'hui,

répandus par milliers, que nous n'avons plus éprouvé de scrupule à

publier des _Amours du chevalier de Faublas_ une édition tirée à très

petit nombre, relevée par le mérite d'une véritable collaboration

artistique, et que son prix élevé rendît inabordable aux acheteurs entre

les mains desquels le roman aurait pu présenter quelque danger. Nous

avons été confirmé dans notre opinion par des personnes d'un jugement

sûr et d'une indiscutable honorabilité, au nombre desquelles nous

citerons notre ami, M. Hippolyte Fournier, l'un des représentants les

plus sérieux et les plus honnêtes de la critique contemporaine, qui a

bien voulu nous offrir de présenter notre édition au public.

Dans une préface où il a discuté la valeur littéraire du _Faublas_ et

recherché les conditions dans lesquelles il s'est produit, notre érudit

collaborateur s'est attaché à dissiper les injustes préventions

accumulées contre une oeuvre dont les détails licencieux, tout à fait

accessoires, sont traités avec une délicatesse qui les garde d'être trop

choquants. Placée entre la dépravation de la société finissante du

XVIIIe siècle et l'agitation révolutionnaire qui portait en elle les

germes d'une société nouvelle, l'époque où a vécu Louvet se trouvait

quelque peu hésitante sur la question des principes, et son roman a dû

s'en ressentir; mais c'est aussi parce qu'il donne un tableau fidèle des

moeurs du temps qu'il est précieux à conserver. Il n'en est pas moins

vrai, d'ailleurs, qu'il a été écrit sous la préoccupation constante

d'une idée morale qui se fait jour à chaque instant dans le récit, pour

arriver à cette conclusion: qu'un amour véritable finit par triompher de

toutes les séductions et que le port de salut se trouve dans le mariage

et dans la vie de famille.

Il y a eu plusieurs éditions des _Amours de Faublas_, tant avant

qu'après la mort de Louvet. Nous avons suivi le texte de la troisième,

revue par lui, et publiée l'an VI de la République, en 4 volumes in-8º,

avec figures de Marillier. Elle se vendait «chez l'auteur, rue de

Grenelle-Germain, vis-à-vis la rue de Bourgogne, ci-devant hôtel de

Sens, nº 1495». Malheureusement, elle est d'une impression assez

fautive, et nous avons dû, pour rétablir quelques passages tronqués,

recourir aux autres éditions.

Pour les dessins dont nous voulions orner notre publication, il fallait,

avec une connaissance exacte de l'époque, beaucoup de tact et un goût

fin et délicat. Nous avons trouvé ces qualités réunies chez M. Paul

Avril, qui est un nouveau venu dans notre collection, mais que de

précédents travaux avaient déjà signalé à l'attention des connaisseurs.

Ses compositions ont été très intelligemment gravées par M. Monziès, et

l'heureuse association de ces deux artistes a produit une série de

gravures qu'on dirait bien plutôt des planches retrouvées du XVIIIe

siècle qu'une oeuvre exécutée de nos jours. Dans le choix des sujets,

qui doivent être la traduction aussi exacte et aussi complète que

possible de l'oeuvre qu'ils accompagnent, nous avons cherché à nous

tenir autant éloigné d'une pruderie trop exclusive que de la recherche

des scènes légères, pour lesquelles il faut toujours qu'un éditeur

s'impose la plus grande réserve.

Nous pensons donc, grâce aux soins de toute sorte apportés à la

publication de l'oeuvre de Louvet, en avoir donné une édition sérieuse,

que sa valeur littéraire et son mérite artistique rendront également

recommandable.

D. J.

PRÉFACE

Cet aimable chevalier de Faublas, un peu fou, très tendre, sincèrement

épris, avec une pointe du libertinage particulier à son époque, est,

selon nous, un des héros calomniés ou plutôt incompris de notre

littérature.

L'opinion générale, dirigée depuis longtemps par quelques pontifes de la

critique contemporaine, Jules Janin en tête, n'a voulu voir dans le

personnage présenté par Louvet que le type des vices et de la mollesse

dépravante du XVIIIe siècle.

Mais, nous demandera-t-on peut-être, qu'est-ce alors que Faublas, si ce

n'est pas cela?

Faublas, c'est tout simplement, habillée à la mode du XVIIIe siècle, la

jeunesse insouciante du lendemain qui s'en va droit devant elle les

lèvres avides de baisers et pleines de sourires, c'est l'adolescent

chercheur de caresses, léger et changeant sans doute, mais si aimant que

toujours un souffle venu de son coeur attise l'ardeur de sa fantaisie.

Voir en cet être qui ne calcule ni ne réfléchit, qui se livre tout

entier, corps et âme, aux maîtresses dont les bras ne peuvent se

détacher de son cou; voir en cet enfant câlin, qui devient moralement

homme par le remords et la douleur, uniquement le type des vices

dépravants du XVIIIe siècle, comme nous le disions tout à l'heure, c'est

vraiment teinter de couleurs trop sombres la jolie figure de ce juvénile

amoureux.

Toujours est-il que, considérée comme un prétexte à tableaux érotiques

et à scènes immorales, l'oeuvre charmante, fine et amusante de Louvet

s'est vue, enserrée qu'elle a été, en outre, entre le romantisme et le

naturalisme triomphants, anathématisée d'abord, puis dédaignée enfin par

la société tout entière du XIXe siècle.

C'est donc à la fois un acte de justice et une heureuse inspiration de

lettré que de rééditer d'une façon exceptionnellement artistique, qui le

remettra forcément en lumière, un ouvrage que sa réserve d'expressions

recommande aux délicats, et que son caractère propre, intéressant jusque

dans le suranné qu'imprime au style l'archaïsme de certaines phrases,

classe au nombre des spécimens curieux de la littérature légère de la

fin du XVIIIe siècle.

Espérer que personne ne fera reproche à l'éditeur et à nous de patronner

un livre longtemps mis à l'index, ce serait peu connaître la gent

humaine.

Nous aurons contre nous les faux austères qui crient au scandale, qui se

voilent la face à chaque occasion plus ou moins fondée, en ayant soin,

bien entendu, d'écarter les doigts pour ne pas perdre un mot des

ardentes pages contre lesquelles ils fulminent en public tout en les

goûtant fort en particulier; nous aurons encore contre nous les cyniques

de lettres qui trouveront Louvet mignard et fade, parce qu'il a évité

d'être grossier. Mais le contingent des lecteurs sur les suffrages

desquels nous basons le nouveau succès que ne peut manquer d'avoir

FAUBLAS verra, nous en sommes convaincu, les choses de plus haut. A

travers les ivresses d'un jeune homme étourdi et sensible, pour parler

le langage de Louvet, l'esprit critique de la génération actuelle, si

merveilleusement développé, saura percevoir les tendances, très

évidentes d'ailleurs, de l'auteur vers des conclusions beaucoup plus

morales qu'on ne l'a cru jusqu'ici.

Jamais personne n'a été autant lui-même dans ses écrits que Louvet, et

jamais personne, soit qu'on interroge sa vie privée, soit qu'on étudie

ses oeuvres, fût-ce les plus risquées, ou les actes de sa carrière

politique, fût-ce les plus susceptibles de discussion, ne s'est plus

instinctivement élevé, pourrait-on dire, au-dessus des idées de son

temps.

Ce lecteur assidu de Voltaire et de Rousseau, cet enthousiaste de Mme

Roland, cet amant violemment épris de la compagne quasi héroïque qu'il

désigne discrètement dans ses mémoires sous le pseudonyme de Lodoïska,

nom donné par lui à la seule héroïne sans tache du FAUBLAS; Louvet, en

un mot, tout fils de son siècle qu'il s'est montré, n'a été ni un

sceptique, ni un blasé, ni un sanguinaire, ni un libertin endurci.

Né tendre, loyal, courageux, sensible et constant, il possédait un

ensemble de nobles qualités qui eussent fait de lui, au XVIIe siècle, le

type du parfait honnête homme, et à toute autre époque, où la vertu

vraie n'était point systématiquement bafouée, il eût pu atteindre, en la

méritant à tous égards, la réputation d'homme de bien.

Ce qu'il y eut de mauvais en lui vint de son temps, non de son

caractère, qui fut, en maintes circonstances, supérieur à son temps.

Louvet romancier, Louvet révolutionnaire, Louvet conteur galant ou

girondin traqué, apparaît, en effet, sincère dans ses convictions,

généreux dans ses illusions, fidèle à son culte de tous les héroïsmes

que comporte l'amour de l'humanité, à sa croyance dans les abnégations

infatigables de l'amitié et de la passion partagée.

Lorsque Louvet conventionnel votera la mort de Louis XVI en demandant le

sursis, en le demandant de bonne foi, avec l'espoir que la leçon donnée

de la sorte à la royauté ne coûtera pas la vie au roi; lorsqu'il

invectivera, non en insulteur vendu, mais en patriote indigné, le

tout-puissant et rancunier Robespierre, Louvet restera bien lui-même:

humanitaire en principes, énergique dans ses actes, exalté dans ses

élans.

Lorsque, consacrant avec bonheur, par un mariage régulier, le lien

illégitime qui l'unissait à sa «Lodoïska», il affirmera la droiture de

ses intentions, la fermeté de ses sentiments, son respect de la

légalité, c'est encore sous une impulsion absolument personnelle qu'il

agira.

En politique, en amour, comme aussi en littérature, l'homme primitif,

surgissant sans cesse chez Louvet aux côtés de l'homme social, dominera

ce dernier, le conseillera, le retiendra sur la pente que le courant

général rendait si glissante et si dangereuse même pour les gens de bon

vouloir.

Pour apprécier sûrement son livre et sa vie, il faut dans les deux faire

la part du feu, ou, ce qui serait plus exact, la part du temps: enfant

du XVIIIe siècle finissant, Louvet eut les entraînements lascifs, les

frivolités regrettables, les colères folles, les exaltations fâcheuses

des phases diverses que marquèrent les années contenues entre 1760 et

1797, dates dont l'une rappelle sa naissance et l'autre sa mort; mais il

eut également des admirations fécondes, des idées neuves et généreuses,

des délicatesses exquises de coeur et d'esprit, qui, jointes au grand

amour par lequel fut charmée et ennoblie sa trop courte existence

remplie de si romanesques péripéties, le gardèrent foncièrement des

corruptions qu'il savait si bien dépeindre, et stigmatiser à l'occasion.

Déclassé par le fait des revers de fortune qui atteignirent sa famille,

dont l'origine nobiliaire n'est nullement contestée, Louvet de Couvray,

après avoir passé dans la boutique de papeterie que ses parents tenaient

au coin de la rue des Écrivains une enfance attristée par les

préférences de son père pour un fils aîné, se trouva lancé en pleine

société de l'ancien régime, à l'heure où, plus brillante, plus frivole,

plus emportée que jamais vers les plaisirs des sens et de l'esprit, elle

jouissait de son reste.

Heure étrange de décadence sociale, parée du charme morbide et grisant

de ce qui va finir dans une dernière et trop ardente poussée de vie;

heure de fièvre précédant la convulsion suprême qui allait briser cette

aristocratie, sur les lèvres de laquelle se retrouvaient à la fois la

grimace railleuse de Voltaire, le sourire licencieux de la Dubarry,

l'outrecuidante et spirituelle impertinence de Rivarol, tandis qu'au

fond, en cherchant bien, derrière le sourire, on sentait sourdre les

découragements du vice, si imparfaitement voilé, d'ailleurs, par les

emphatiques envolées du faux idéal de passion inventé par Rousseau.

A cette heure-là, l'oeuvre de la période philosophique, en ce qu'elle

eut de néfaste, était parachevée, et celle de la période

révolutionnaire, avec tous ses fruits connus, était en germe.

Les causeries pétillantes de verve des salons, les aventures libertines

des boudoirs, les sentimentalités des correspondances amoureuses que se

préparaient à troubler les clameurs populacières de la foule ameutée

autour des échafauds, les éventualités tragiques de l'exil et de

l'incarcération, les liaisons faites de caprice sensuel qu'allaient

remplacer les dévouements sublimes des tendresses nées de l'épreuve et

de la douleur, toute cette fantasmagorie chatoyante d'un monde pimpant,

étincelant, paré, philosophant et marivaudant, vivant dans un nuage de

poudre à la maréchale, pivotant allègrement sur ses talons rouges au

bord du plus effroyable des précipices que l'imprévoyance d'une

génération puisse creuser; tel fut le milieu où s'épanouit la jeunesse

de Louvet, où s'éveillèrent ses curiosités et ses ardeurs d'adolescent,

ses rêves de succès littéraires.

Lorsqu'il publia, en 1787, la première partie du FAUBLAS, qui ne devait

être entièrement terminé qu'en 1789, Louvet n'avait pas vingt-huit ans.

Entré vers sa dix-septième année, comme secrétaire, chez M. Dietrick,

minéralogiste distingué, le fils du papetier n'en était pas à ses

débuts, du reste, lorsqu'il écrivit son célèbre roman. Déjà un triomphe

éclatant avait mis en lumière Louvet, chargé, tout en rédigeant pour son

maître des mémoires qui parurent imprimés dans le recueil de l'Académie,

de prendre en main les intérêts d'une candidate au prix Monthyon.

Récemment fondé, ce prix allait être donné pour la première fois,

lorsqu'on s'adressa au jeune secrétaire de M. Dietrick pour présenter et

soutenir les droits d'une pauvre servante devenue l'appui volontaire de

ses maîtresses tombées dans une affreuse misère.

Il était d'usage, alors, que les titres des concurrents fussent discutés

dans les feuilles publiques. Louvet, de la plume alerte qui devait plus

tard conter des aventures d'alcôve, retraça en des lignes émues

l'histoire d'un coeur simple, honnête et dévoué; sa cliente fut choisie,

acclamée, grâce à l'éloquence avec laquelle il avait mis en relief ses

mérites, et le hasard, qui crée parfois de piquantes antithèses, fit que

le nom de l'auteur des AMOURS DE FAUBLAS resta intimement lié au

souvenir du prix de vertu décerné pour la première fois.

Est-ce à dire qu'en ce temps-là Louvet offrait, pour son compte, des

conditions capables de lui faire octroyer la récompense qu'il avait

charitablement obtenue pour une autre?

Son ombre sourirait finement, en se profilant railleuse dans la pénombre

du passé, si cette illusion naïve pouvait nous venir.

Tout porte à croire, au contraire, que le fougueux adolescent, séparé de

l'amie d'enfance objet de ses premières et de ses dernières tendresses,

essayait alors de donner le change au chagrin qu'il avait de savoir

Lodoïska mariée, en dépensant en menue monnaie quelque peu du trésor

d'amour que, malgré tout, il ne cessa de garder pour elle.

Le chevalier de Faublas n'est pas, ainsi qu'on l'a supposé longtemps, le

portrait de cet abbé de Choisy qui s'habilla et vécut en femme pendant

plusieurs années, et qui devait mêler aux travaux historiques qu'il a

laissés le souvenir d'une existence scandaleuse. Faublas, on n'en doute

plus maintenant, c'est Louvet peint par lui-même, c'est Louvet à

dix-sept ans, mignon, charmant, bien pris dans sa petite taille si

favorable à ces déguisements féminins, dont il portait les atours à

rendre jalouses Dorimène et Cydalise; Faublas, c'est Louvet avec ses

cheveux blonds, avec ses yeux bleus langoureux ou rieurs, au regard

tantôt caressant et timide comme celui d'un enfant, tantôt loyal et fier

comme celui d'un gentilhomme, et plus tard fulgurant d'une noble colère,

alors que le coureur de ruelles, amendé et devenu conventionnel, se

dressa, éloquent et hardi, en accusateur devant Robespierre.

Et c'est justement parce que Faublas n'est autre que Louvet qu'on

rencontre dans un livre licencieux au premier chef ces conclusions

morales, faciles à tirer, dont nous avons précédemment souligné

l'existence.

Tirer une moralité des amours du chevalier de Faublas! vous nous la

baillez belle, dira peut-être la critique, si elle daigne un jour

réfuter nos allégations. Où donc cette moralité-là, s'il vous plaît,

a-t-elle pu, dans l'espèce, se nicher?

Serait-ce, par hasard, dans le boudoir théâtre des capitulations

savantes de la marquise de B..., dans la gorgerette largement

entre-bâillée de la petite de Mésanges, sur le visage mutin de Justine,

dans la fameuse grotte où Mme de Lignolle devine et joue, en compagnie

de Faublas, des charades d'une saveur si ultra-gauloise que le romancier

est obligé d'en donner la teneur en italien, n'osant l'exprimer en

français? Est-ce sur les lèvres de Sophie recevant, dans le parloir de

son couvent, le premier baiser de Faublas? Oui et non.

Non, si l'on ne veut considérer que les côtés sensuels de l'oeuvre. Oui,

si l'on prend la peine d'en approfondir les bons vouloirs, sans

s'attarder plus que de raison aux peintures.

Que voit-on, en réalité, dans les conséquences logiques des situations

du FAUBLAS? On voit l'inconduite punie, la passion malsaine purifiée par

les souffrances du remords, le mariage d'amour présenté non comme un

paradis destiné à être perdu, mais comme la sûre étape qui mène au

paradis retrouvé.

Tandis que, bien après Louvet, les romantiques déifieront les liaisons

illégitimes qui s'affichent au grand jour, et qu'actuellement le

naturalisme, en réduisant l'amour à l'état d'une fonction exclusivement

animale, grossièrement impérieuse, en excuse l'assouvissement bestial,

l'auteur de FAUBLAS, contemporain pourtant d'une époque plus relâchée de

moeurs que la nôtre, a su se montrer moraliste d'intentions et raffiné

de sentiments. On sent dans l'écrivain un respect de soi et des autres

qui l'arrête à propos sur la limite qui sépare le licencieux de

l'obscène, qui le maintient, sans danger que le pied lui glisse, sur le

bord de l'ornière au fond de laquelle les pourceaux d'Épicure

s'embourbent à plaisir.

Gentilhomme d'origine, bourgeois par l'éducation, Louvet, pas plus dans

ses écrits que dans sa vie, n'a rien du bohème de lettres assoiffé de

réclame et affamé d'argent. Il eut ses ambitions, sans doute; il rêva

d'être quelqu'un en politique et en littérature; ce fut un besogneux,

parfois, qui allongea peut-être un peu trop son livre lorsqu'il était

forcé d'en vivre; mais il ne fut jamais le plat courtisan de la foule,

qui, voulant par elle arriver à un lucratif triomphe, la flatte dans ses

appétits et lui parle son langage. A son public, composé surtout de

belles dames inconstantes et de grands seigneurs libertins, Louvet ne

craindra pas de décocher l'épigramme; quand il le faut, il ne recule pas

devant la nécessité de mélanger aux chaudes peintures du vice le blâme

que doivent entraîner ses conséquences et ses excès.

A ces blasés exclusivement en quête de sensations et habitués à

disséquer le sentiment sans l'éprouver, à ces gangrenés du scepticisme,

il soulignera l'odieux du manque d'amour dans le plaisir, en ne trouvant

d'excuses aux escapades de Faublas que parce que, peu ou prou, l'amour

se mêle, fût-ce sans qu'il s'en doute, aux fredaines du chevalier.

Le charme de Faublas, ce qui le rend possible, ce qui le fait

admissible, c'est que précisément, malgré ses moeurs déréglées, il est

dénué du caractère essentiel du vicieux: la recherche de la sensation

sans amour.

L'amour déborde à tout instant du coeur de l'inflammable personnage.

L'amant naïf de la marquise de B..., l'heureux possesseur de la jolie

Mme de Lignolle, l'époux plein de tendresse de la timide Sophie, n'est

donc qu'un ébloui et qu'un enivré, ce n'est pas un corrompu.

Et cela est si vrai que l'alcôve de Coralie, l'impure experte dans la

pratique du plaisir, ne le retient pas longtemps; où il court, où il

vole, avec la fiévreuse impatience de l'homme et de l'amant, c'est vers

cette belle Mme de B... qui l'adore au point de se faire tuer pour lui;

c'est vers cette vive et touchante comtesse de Lignolle qui l'aime tant

que, désespérée, elle se jette à l'eau à l'heure de son abandon; c'est

vers cette charmante et candide Sophie à la vie de laquelle, un jour, il

associera définitivement la sienne. Même lorsqu'entre temps il chiffonne

le corsage de Justine, la piquante soubrette de Mme de B..., c'est par

compassion plus que par libertinage. Un jour, n'a-t-il pas surpris dans

les yeux de la jeune fille tristement fixés sur lui une larme furtive et

jalouse, alors que, sans souci de sa présence, il couvrait de baisers

passionnés les mains de la marquise?

Justine pleure parce qu'elle est jalouse, et elle est jalouse parce

qu'elle l'aime. Que peut faire le chevalier, qui, du reste, n'a rien

d'un amoureux transi? Sécher les pleurs de ces yeux qui, tout beaux

qu'ils sont, ont, par-dessus tout, le mérite d'être tendres; apaiser

dans un élan irréfléchi la fièvre qu'il a involontairement allumée.

S'il est sans scrupules comme son siècle, Faublas est sans préméditation

dans le mal comme la jeunesse généreuse et étourdie. Malgré ses

légèretés, ses emportements sensuels, malgré ses fautes, on discerne en

lui les qualités d'un homme de coeur, et, si étrange que cela puisse

paraître dans un tel personnage, il y a chez ce coureur d'aventures

l'étoffe d'un vrai chef de famille.

Au milieu de ses égarements, Faublas reste fidèle à son rêve de félicité

intime. Sophie, la fiancée de son choix, ne cesse de préoccuper sa

pensée, tandis que son tempérament l'entraîne. L'épouse attendue avec sa

candeur presque enfantine encore, avec son regard modeste, son front

rougissant, l'émoi de son premier frisson d'amour, reste pour lui

l'incarnation suprême du bonheur durable et certain.

Sans doute, c'est tardivement que Faublas se montre digne de goûter les

joies honnêtes et pures qu'il convoite, mais qu'il éloigne de sa route

par des folies dont la plus grave est de ne pas savoir résister au désir

de posséder avant le mariage la trop confiante Sophie.

Cependant Faublas, susceptible d'un idéal qui a pour aspiration

définitive une union légitime et honorable, ne porte aucune atteinte par

sa manière de penser, s'il y manque par sa manière d'agir, à ce respect

des lois sociales dont font aujourd'hui si bon marché les tristes et

ignobles poursuivants des prostituées, héroïnes de prédilection de tant

de romans contemporains.

Louvet, qui dans son livre n'insulte ni la femme, ni le mariage, ni

l'amour, ne se désintéresse pas de la famille; il lui fait jouer son

rôle dans cette odyssée de boudoir, qui est en même temps une peinture

de moeurs si bien faite, et, quand il la montre manquant à ses devoirs,

le sens moral de l'homme corrige à propos les audaces du romancier.

La scène entre Faublas et son père, lorsqu'ils se retrouvent tous deux,

par hasard, chez Coralie, est un petit chef-d'oeuvre de moraliste bien

inspiré: forcé de rougir devant son fils qui le surprend en mauvais

lieu, le baron de Faublas, déchu de son droit de contrôle paternel par

la légèreté de sa propre conduite, sent se fondre dans une immense

tristesse son étonnement mêlé de colère et ses bouffées de vice. Comme

revenu à lui-même, il stigmatise avec conviction, devant le chevalier,

cette existence de débauches qui ménage de telles rencontres! Comme il

en dévoile les dangers, les dégoûts, les hontes!

Ce n'est plus le viveur titré, hautain et sceptique, impertinent et

libertin, du XVIIIe siècle, qui parle par la bouche du baron de Faublas,

c'est un chef de famille navré, humilié, repentant, qui se révèle

vraiment père au milieu de l'abjection dont la présence de son fils lui

fait comprendre, pour la première fois, toute la profondeur.

Ce n'est pas Louvet qui s'avisera de poétiser, de déifier la courtisane.

La vraie femme, selon lui, c'est celle qu'on peut également aimer et

estimer. Aussi donnera-t-il à sa chère compagne le nom de la seule

héroïne vertueuse de son livre. Et quand nous disons la seule, nous nous

trompons, car il y a encore la soeur aimable et sage du trop ardent

chevalier, cette Mlle de Faublas, type charmant d'honnête personne, se

détachant gracieuse et chaste sur le fond licencieux de l'époque.

A côté de ces deux femmes, le père de Sophie, défenseur implacable de

l'honneur de sa fille, outragée par Faublas, vient compléter le tableau

de cette famille aimante et protectrice, dont la double mission est de

consoler et de diriger.

Nous ne chercherons donc pas davantage à défendre contre le grief

d'immoralité une oeuvre dont le côté licencieux est traité avec une

légèreté de touche qui doit lui valoir la plus complète indulgence.

Louvet, habile dans la périphrase, cette nécessité qui s'impose lorsque

les sujets en cause sont des souvenirs d'alcôve, a eu des tours

ingénieux et exquis dans FAUBLAS. A l'inverse de Richardson, qui dira

crûment dans PAMÉLA OU LA VERTU RÉCOMPENSÉE, en parlant d'un maître trop

entreprenant vis-à-vis de sa servante: «Il lui mit la main dans le

sein», le narrateur des aventures de Faublas tracera cette phrase

délicate pour souligner les premières hardiesses du chevalier, entourant

de ses bras le cou de la belle marquise de B...: «Mon heureuse main,

guidée par le hasard et par l'amour, descendit un peu plus bas.»

En sachant bien dire que ne peut-on dire?

Louvet, du reste, est coutumier de ces périodes finement gazées avec

lesquelles alterne, il est vrai, le terme visiblement suranné, défaut

prévu plus que regrettable, étant donnée l'époque où parut le roman.

N'en est-il pas des ouvrages dont l'archaïsme complète la physionomie

comme de ces objets anciens dont le moindre détail authentique, fût-il

d'un goût douteux, vaut tous les perfectionnements récemment inventés,

la modernité effaçant le caractère le plus intéressant des choses: celui

du temps. Ce caractère-là, certes, ne manque pas au FAUBLAS. On y voit

clairement la transformation de la littérature française, telle que la

produisit l'avènement de J.-J. Rousseau, et sa domination sur les

esprits de la fin du siècle. La facture sobre et correcte des écrivains

de la phase classique, si brillamment représentée au XVIIe siècle, et le

tour spirituel, incisif, plus railleur qu'exalté, des Voltairiens

proprement dits, ne se retrouvaient plus guère dans les publications

emphatiques d'une époque passionnée pour le CONTRAT SOCIAL et la

NOUVELLE HÉLOÏSE. Louvet, tout aimable conteur qu'il fût, ne put se

défendre de cet enveloppement qui, en lui enlevant certain naturel, le

range au nombre des écrivains typiques de son temps.

On a voulu voir aussi dans l'oeuvre la plus célèbre de sa vie une

émanation de ses rancunes de gentilhomme déclassé et de ses antagonismes

de républicain sincère contre l'ancien régime. Beaucoup ont considéré

FAUBLAS comme une sorte de pamphlet. Rien de tel, à nos yeux, ne perce

dans ce roman, qui n'est que la peinture vive et légère d'une société

que Louvet combattit à visage découvert aux heures de crise, mais qu'il

ne songea pas à insulter sournoisement aux heures de calme.

Lorsque, en 1789, l'auteur termina son livre, il était retiré

tranquillement à la campagne avec Lodoïska, devenue veuve, et qui était

accourue auprès de son ami pour embellir son existence en la partageant.

Les joies du coeur remplissaient tous les moments des deux amants; leurs

goûts modestes, en rapport avec leur mince fortune, les éloignaient de

la haine envieuse, et Louvet, trop heureux pour être méchant, Louvet,

qui ne pouvait présager encore qu'il serait conventionnel, ne dut avoir

pour but, en écrivant FAUBLAS, que de mettre son nom plus en lumière et

de faire entrer quelque argent au logis.

Il ne semble pas, lorsqu'il parle lui-même de FAUBLAS dans ses mémoires,

qu'il ait pu avoir d'autre intention. Dans une de ces notices qu'il a

datées des Grottes de Saint-Émilion, en novembre 1793, alors qu'il était

poursuivi et traqué, il écrit ceci: «Enfermé dans un jardin, à quelques

lieues de Paris, loin de tout importun, j'écrivais, au printemps de

1789, six petits volumes,--les derniers formant la troisième partie des

aventures de Faublas,--qui devaient, précipitant encore la vente des

premiers, fonder ma petite fortune. A propos de ces petits livres,

j'espère que tout homme impartial me rendra la justice de convenir qu'au

milieu des légèretés dont ils sont remplis on trouve dans les passages

sérieux, où l'auteur se montre, un grand amour de la philosophie, et

surtout des principes de républicanisme assez rares encore à l'époque où

je les écrivais...»

Il est possible que ces «principes de républicanisme» aient donné le

change sur les intentions d'un homme de lettres qui, en les laissant

percer, obéissait à ses convictions, et non à des haines. Mais on n'y

peut rien voir de décisif, et nous n'en persistons pas moins à penser

que Louvet ne s'est affirmé pamphlétaire que dans ses écrits politiques,

ceux-là violents et agressifs et aussi courageusement publiés que

loyalement pensés.

Ayant respiré à pleins poumons l'atmosphère de son temps, Louvet, après

avoir vécu les aventures de Faublas, les écrivit tout simplement, sans

se douter qu'en composant son oeuvre il coopérait à la formation de la

singulière trilogie de héros fictifs qui sont venus personnifier, en ses

nuances diverses, le sensualisme de tout un siècle.

_Faublas_, prenant place entre le _Lovelace_ de Richardson et le

_Chérubin_ de Beaumarchais, est à son plan: il est la sentimentalité

séductrice donnant au besoin du plaisir chez l'homme la grâce de

l'amour, tandis que Chérubin, c'est le désir éclectique, ébloui jusqu'à

l'aveuglement, non point raffiné, mais gourmand, et aussi brutal, dans

son habileté câline, que le sensualisme à froid de Lovelace est

corrompu.

De ces trois personnages, Chérubin, quoique étant de son siècle par le

costume et les moeurs, est celui qui procède directement de la nature,

et il pourrait être de toutes les époques par son essence. Lovelace et

Faublas, au contraire, sont exclusivement de leur temps, dont ils

résument, le premier, toutes les grâces et tous les vices, le second,

les aspirations inconscientes vers un idéal d'amour nouveau pour

l'époque et où la tendresse apparaît poétisant le désir. Avec l'ancien

régime, ses élégances, ses fins soupers, ses causeries de salon, ses

liaisons sans lendemain, tous deux ont disparu. Ils se sont évanouis,

l'un malfaisant de parti pris, l'autre faisant le mal sans le savoir, et

tous deux sont restés charmants sous leurs formes d'ombres souriantes,

voluptueusement évoquées par des écrivains qui ont dû à ces créations de

passer à la postérité.

Inférieur comme talent et comme célébrité à Beaumarchais et à

Richardson, Louvet leur a été supérieur par la puissance d'aimer. Sa

force et sa grâce, son originalité et son charme d'écrivain, sont venus

de là beaucoup plus, peut-être, que des facultés spéciales d'où découle

l'art d'écrire.

A une époque où la sensation était tout, Louvet a connu l'émotion tendre

qui vient du coeur, il a connu les tristesses, les dévouements, les

extases divines des grands sentiments, et, comme il a été plus que

personne l'homme de ses écrits, il a mis dans FAUBLAS ce qui rajeunit

éternellement les oeuvres, ce qui les épure, les grandit quelque petits

qu'en paraissent les points de départ, quelque lointains qu'en soient

les premiers succès: le reflet d'une âme aimante et d'un esprit délicat.

Moralité dans le fond, retenue dans la forme, tableaux vifs, peintures

risquées sans être choquantes; tels sont, dans leur ensemble, les

qualités et les attraits de l'oeuvre dont la réapparition va raviver le

souvenir d'un écrivain trop oublié et la physionomie de ce galant

chevalier dont les aventures ont excité un véritable engouement dans la

société de son temps.

Comment de nos jours l'oeuvre de Louvet sera-t-elle accueillie?

Favorablement, nous l'espérons: car, pour la critique du XIXe siècle,

qui de plus en plus donne le pas sur toutes choses à l'analyse

psychologique, l'oeuvre est riche en motifs d'études de ce genre. Les

émotions d'un homme qui a réellement vécu et l'esprit d'un siècle qui a

prodigieusement pensé ont laissé leur empreinte à ces récits légers,

qui, désencadrés de leur milieu, n'en prennent que plus de relief et de

vitalité typique.

Si tout le monde n'apprécie pas le FAUBLAS à sa juste valeur, nous

sommes toujours certain que les lettrés goûteront pleinement, et c'est

là l'essentiel, l'artistique édition qui leur est, d'ailleurs,

particulièrement destinée, et à laquelle leur patronage ne peut manquer

d'assurer le succès.

Quant à nous, c'est en toute conscience que nous avons consacré cette

trop longue préface à la réhabilitation de l'oeuvre de Louvet. En

littérature comme dans la vie, les plus à plaindre sont les méconnus,

et, si nous avons pu éclairer, même d'une faible lueur, les intentions

de l'auteur de FAUBLAS, nous aurons rempli le but que nous nous étions

proposé.

HIPPOLYTE FOURNIER.

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

PRÉFACE DES PRÉFACES

Eh oui! c'est précisément parce qu'il y a déjà cinq ou six préfaces

qu'il en faut encore une; ce qui rappelle le mot de cette femme

d'esprit: «Il n'y a que le premier pas qui coûte.»

J'ai voulu que, dans cette édition nouvelle, les récits de mon héros ne

souffrissent plus d'interruption. Les préfaces jetées à la tête de

chacune des deux dernières parties, faites à des époques différentes,

embarrassoient ma nouvelle distribution. Les falloit-il supprimer? Qui,

moi! tuer mes préfaces! moi, commettre un parricide! D'ailleurs, n'y

a-t-il pas des gens qui n'aiment pas qu'on leur retranche rien, et qui

me seroient venus dire: «Il y avoit là des préfaces! Que sont devenues

mes préfaces? Rendez-moi mes préfaces!» Et puis, quelle joie pour ceux

de mes confrères en librairie qui, enrageant de ne pouvoir pas faire de

livres, se consolent un peu en volant les livres d'autrui! Les

contrefacteurs auroient dit: «Elle n'est pas complète, son édition! il y

manque les préfaces!»

Afin donc que, d'une part, mon héros, quand il raconte, n'ait pas la

parole coupée par des préfaces, et que, de l'autre, il ne manque à cette

édition aucune des préfaces des _Six Semaines_, ni la préface de la _Fin

des Amours_, ni la préface d'_Une Année_, je place à la tête du premier

volume toutes ces préfaces à jamais amies, et, pour consacrer leur

séparation première et leur éternelle réunion, je jette devant elles

cette préface des préfaces.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

DES

CINQ PREMIERS VOLUMES, INTITULÉS: _UNE ANNÉE_

(_Ils parurent pour la première fois en 1786_)

A M. BR*** FILS

Notre amitié naquit, pour ainsi dire, dans ton berceau; elle fut

l'instinct de notre premier âge et l'amusement de notre adolescence:

nourrie par l'habitude, fortifiée par la réflexion, elle fait le charme

de notre jeunesse. Ton indulgence a toujours encouragé mes foibles

talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas à les essayer; c'est toi

qui naguère m'as pressé de descendre dans la vaste carrière où se sont

égarés avant moi tant de jeunes gens présomptueux. Peut-être comme eux

je m'y serai trop tôt montré; mais enfin je t'ai cru, j'ai écrit, je te

dédie mon premier ouvrage.

La critique ne manquera pas de dire que, très heureusement pour les

lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placés

à la tête d'un livre somnifère, est depuis longtemps passée. Je

répondrai qu'il ne s'agit pas ici d'un fade éloge, donné pour de bonnes

raisons à quelque riche anobli, ou à quelque petit commis protecteur. Je

répondrai que, si l'usage des épîtres dédicatoires n'avoit pas existé

depuis longtemps, il m'eût fallu l'inventer aujourd'hui pour toi.

O mon ami! ta respectable mère, ton père bienfaisant, m'ont rendu des

services qu'on ne paye point avec de l'or, des services que jamais je ne

pourrois acquitter, quand même je deviendrois aussi riche que je le suis

peu. Ton père et ta mère m'ont sauvé la vie: dis-leur que j'aime la vie

à cause d'eux. Ils se sont efforcés de me donner un état qu'on croit

noble et libre: dis-leur que l'espérance de devenir un jour, avec toi,

l'appui de leur vieillesse respectée anima mon courage dans les cruelles

épreuves qu'il m'a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes

travaux. Ils se sont réunis à toi pour m'engager à cultiver les lettres:

dis-leur que, si le chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant,

j'oserai le leur présenter lorsque, mûri par l'âge, instruit par

l'expérience, devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me

paroîtra digne d'eux.

Quant à toi, j'espère que cet hommage public, rendu par la

reconnoissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d'autant

plus qu'il ne fut point mendié, et que peut-être il n'étoit pas attendu.

Je suis ton ami,

LOUVET.

AVERTISSEMENT

(_Il fut mis à la tête de la seconde édition, faite en 1790_)

Peut-être trouvera-t-on que j'ai fait dans la _Première Année de

Faublas_ des changemens heureux; je crois pourtant que c'étoient surtout

les _Six Semaines_ qui avoient besoin d'être retouchées: de longues et

nombreuses digressions y nuisoient à la rapidité du récit; celles qu'il

ne falloit pas retrancher tout à fait, je les ai beaucoup abrégées; mais

en même temps j'ai cru pouvoir ajouter quelques morceaux par lesquels je

ne présume pas que la gaieté doive être diminuée, ni l'intérêt refroidi.

Ce sera sans doute une raison de plus qui déterminera le public à

préférer cette bonne édition aux détestables contrefaçons que des

fripons en ont faites, et que d'autres fripons étalent ou colportent

avec une impudence à laquelle il est bien temps qu'une loi tutélaire des

propriétés mette un terme.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

PRÉFACE, AVERTISSEMENT DES _SIX SEMAINES_

(_Ces deux volumes furent publiés pour la première fois au printemps de

1786_)

A M. TOUSTAING

MONSIEUR,

Votre nom, destiné à plusieurs sortes de gloire, est en même temps

consigné dans les fastes de la littérature et dans les annales de

l'histoire. On devroit donc le lire à la tête d'un ouvrage plus

recommandable que celui-ci; mais je serois trop ingrat si je ne vous

offrois point un hommage et des remercîmens publics. Que ne m'a-t-il été

possible de suivre vos conseils! _Faublas_, pour la seconde fois soumis

à votre censure[1], vous auroit, avec bien d'autres obligations, celle

de se montrer déjà beaucoup plus formé. Vous paroissez croire, et vous

voulez bien me dire que je pourrois, avec quelque succès, embrasser un

genre plus sérieux, et que je devrois consacrer à la morale et à la

philosophie mes dispositions, que vous appelez mes talens. Quelquefois

je vous ai vu sourire aux espiègleries de mon _Chevalier_; plus souvent

je vous ai entendu m'exprimer sans détour le regret que vous aviez de le

trouver toujours si peu raisonnable. J'ai eu l'honneur de vous observer

qu'il pourroit, comme tant d'autres enfans de bonne maison, complètement

réparer, par les actions exemplaires de l'âge mûr, les erreurs peut-être

excusables de son printemps. Ici j'ajouterai que, pour corriger les

écarts du jeune homme, l'historien fidèle attend impatiemment que

l'heure du héros soit venue; et, si cet aveu ne suffit pas pour

m'obtenir grâce auprès des gens sévères, je citerai ma justification

imprimée longtemps avant que je fusse né pour commettre la faute. Dans

un conte philosophique écrit avec la facilité prodigieuse et

l'inimitable naturel qui caractérisent les ouvrages de ce génie

universel, presque toujours supérieur à son sujet, Voltaire m'a dit:

«Monseigneur, vous avez rêvé tout cela; nos idées ne dépendent pas plus

de nous dans le sommeil que dans la veille. Une puissance supérieure a

voulu que cette file d'idées vous ait passé par la tête, pour vous

donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.»

[1] _Aujourd'hui qu'il n'y a plus de _censure_, je dois encore rendre

justice à M. Toustaing: il étoit du petit nombre de ces censeurs qui

ne se faisoient point un malin plaisir de tourmenter les gens de

lettres._

Je suis, etc.

LOUVET DE COUVRAY.

_P.-S._ Pourquoi _de Couvray_?--Voyez la page suivante, et vous le

saurez.

A MON SOSIE

Je ne sais, Monsieur, si vous êtes l'heureux propriétaire d'une figure

semblable à la mienne, et si, comme moi, vous descendez de ce fameux

Louvet... Je ne sais; mais il ne m'est plus permis de douter que nous

avons à peu près le même âge, que nous sommes décorés d'un titre presque

semblable, que nous nous glorifions d'un nom absolument pareil. Je suis

surtout frappé d'un trait de ressemblance plus précieux pour nous, plus

intéressant pour la patrie: c'est que nous pourrons aller ensemble à

l'immortalité, puisque tous deux nous composons de très jolie prose,

puisque tous deux nous nous faisons imprimer vifs.

J'aime à croire que cette parfaite analogie vous a d'abord semblé, comme

à moi, très flatteuse; et cependant je suis persuadé que maintenant vous

sentez, ainsi que moi, le terrible inconvénient qu'elle entraîne. A

quelle marque certaine deux rivaux si ressemblans, en même temps lancés

dans la vaste carrière, seront-ils reconnus et distingués? Quand le

monde retentira de notre éloge commun; quand nos chefs-d'oeuvre,

pareillement signés, voyageront d'un pôle à l'autre, qui séparera nos

deux noms confondus au temple de Mémoire? Qui me conservera ma

réputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous

restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le

vouloir? Quel homme assez pénétrant pourra, par une assez équitable

répartition, rendre à chacun la juste portion de célébrité que chacun

aura méritée? Que ferai-je pour qu'on ne vous prête pas tout mon esprit?

Comment empêcherez-vous qu'on ne me gratifie de toute votre éloquence?

Ah! Monsieur! Monsieur!

Il est vrai que l'ingrate fortune a mis entre nos destinées une

différence pour vous tout avantageuse: vous êtes avocat-_au_, je ne suis

qu'avocat-_en_; vous avez prononcé, dans une grande _assemblée_, un

grand _discours_: je n'ai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs

conviennent qu'il est plus difficile de haranguer le public que d'écrire

dans le cabinet; et tous les gens instruits sont épouvantés de l'immense

intervalle qui sépare les avocats-_en_ des avocats-_au_. Mais je vous

observe qu'il y a encore dans l'État des milliers d'ignorans qui ne

connoissent ni mon roman ni votre discours, et qui, dans leur profonde

insouciance, ne se sont pas donné la peine d'apprendre quelles belles

prérogatives sont attachées à ce petit mot _au_, dont, à votre place, je

serois très fier. Ainsi, Monsieur, vous voyez bien que malgré le roman

et le discours, et le _en_ et le _au_, tous ces gens-là, qui ne peuvent

manquer d'entendre bientôt parler de vous et de moi, nous prendroient

continuellement l'un pour l'autre. Ah! Monsieur, croyez-moi, hâtons-nous

d'épargner à nos contemporains ces perpétuelles méprises qui donneroient

trop d'embarras à nos neveux.

D'abord j'avois imaginé que, vous trouvant le plus intéressé à prévenir

les doutes de la postérité, vous voudriez bien faire comme vos nobles

confrères, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent

ordinairement d'un superbe surnom leur baptistère devenu trop modeste.

Depuis, en y réfléchissant davantage, j'ai senti que délicatement je

devois me donner ce ridicule pour vous l'épargner. Voilà ce qui me

détermine. Vous pouvez, si bon vous semble, rester monsieur Louvet tout

court, moi, je veux être éternellement

LOUVET _de Couvray_[2].

[2] _Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente des

révolutions m'enlève ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir

un nom de baptême! Va donc pour _Jean-Baptiste Louvet_._

La seconde édition s'étant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante.

A ELLE

J'aurois osé le lui dédier, s'il s'en fût trouvé digne.

PRÉFACE

DE LA _FIN DES AMOURS_

(_Ces six volumes furent publiés pour la première fois en juillet 1789_)

Que de bruit pour un petit livre! Si beaucoup en ont ri, quelques-uns en

ont pleuré; plusieurs l'ont imité, d'autres l'ont travesti; d'honnêtes

gens l'ont contrefait, des gens honnêtes l'ont dénigré. Ainsi

puissamment encouragé de toutes les manières, j'ai repris la plume avec

quelque confiance, et j'ai fini.

Maintenant, Lecteur impartial, c'est à vous de m'entendre et de

prononcer. Si quelquefois je suis trop gai, pardonnez-moi. Tant de

romans m'avoient tant fait bâiller! Je tremblois d'être comme eux

soporifique; au reste, attendez quelques années, peut-être alors j'en

ferai de plus ennuyeux qui seront meilleurs. Je dis: peut-être. En

effet, un romancier ne doit-il pas être l'historien fidèle de son âge?

Peut-il peindre autre chose que ce qu'il a vu? O vous tous qui criez si

fort, changez vos moeurs, je changerai mes tableaux.

M'accusiez-vous aussi d'immoralité? Bientôt je tâcherai de vous

persuader que vous aviez tort; mais auparavant approchez, prêtez

l'oreille: c'est une vérité que je vais dire, et, comme la littérature a

encore ses aristocrates, il faut parler bas. En conscience, étoient-ils

bien moraux, ces chefs-d'oeuvre par lesquels se sont immortalisés

l'Arioste et le Tasse, La Fontaine et Molière, Voltaire enfin, Voltaire

et tant d'autres, beaucoup moins grands que lui, quoique plus grands que

moi? Tenez, j'ai bien peur que cette condition de moralité, si

rigoureusement imposée de nos jours à tout ouvrage d'imagination, ne

soit un violent remède savamment employé par ceux de mes frêles

contemporains qui, désespérant de pouvoir jamais rien produire,

voudroient nous châtrer.

Quoi qu'il en soit, lisez mon dénouement, il me justifiera sans doute.

Au surplus, je déclare, et, dès que les circonstances me le permettront,

je m'engage à prouver que cet ouvrage, si frivole en ses détails, est au

fond très moral; qu'il n'a peut-être pas vingt pages qui ne marchent pas

directement vers un but d'utilité première, de sagesse profonde, auquel

j'ai tendu sans cesse. J'avoue qu'il sera donné à peu de gens de

l'apercevoir d'abord; mais je maintiens qu'avec le temps je le pourrai

découvrir à tous, et le jour de mes confidences sera, je vous le

promets, le jour des surprises.

Ils m'ont encore reproché de grandes négligences. Eh! quel écrivain,

assez peu maître de son art, voudroit également soigner toutes les

parties d'un long ouvrage? Quant à moi, je crois fermement qu'il n'y a

point de naturel sans négligences, principalement dans le dialogue.

C'est là que, pour être plus vrai, sacrifiant partout l'élégance à la

simplicité, je serai souvent incorrect et quelquefois trivial. C'est, ce

me semble, où le personnage va parler que l'auteur doit cesser d'écrire;

et néanmoins je me reconnois très fautif, s'il m'est souvent arrivé de

permettre que Mme de B... s'exprimât comme Justine, et Rosambert comme

M. de B...

Patient Lecteur, encore un paragraphe apologétique.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5 · 第 1 / 14 段