Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.
Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.
Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,
Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,
Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.
Mon coeur déconcerté se trouble, quand je vois
Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,
Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.
[12] Voir nos _Figures de Rêve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_.
CONCLUSIONS
J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque
inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les
conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité
du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de
pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur,
ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à
l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain
âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points
sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un
livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal
enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos
regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un
ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les
isolaient de la vue.
Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer
ici son application, si les intentions et les limites du livre
s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot
que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré
peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples
éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de
fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de
dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser
les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les
sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à
celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de
plaine.
On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle
qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel
correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez
imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies
viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces
Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du
talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout
à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici
ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique
littéraire et l'analyse des principales oeuvres répondant à tel nom
déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en
pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure
qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de
peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait
tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette
figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement
nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire,
c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur
physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent
la pose la plus propre à dégager leur intimité.
Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet
de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons
atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la
synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans
avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou
lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres,
deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima
par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause:
seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti
pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand
deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre
sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des
figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable
image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour
se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son
accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et
Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec
une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas
leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la
plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils
n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité
dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins
vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les
précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur
répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De
quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du
génie?»
Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement,
quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à
l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac?
Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon
littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons
pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention
et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la
source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le
signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le
domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes
n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit
obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le
disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le
génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons,
et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude
l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore
pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en
chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa
domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans
l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la
vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point
de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi
d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues
réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?
Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être:
utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce
mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il
apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches
par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre
façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne
reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité
latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie
Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de
Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine,
qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève
pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux
pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible
en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître
incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique
formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de
Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes
qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement
désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même
qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur
tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en
réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le
goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde
littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.
Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer
qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et
choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger
la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas
sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en
trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous
n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la
mémoire--tel un profil de médaille--sur le sexe «aux cheveux longs et
aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons
de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que
peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde
entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni
une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le
maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur
se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt
années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses
sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire
aux sentiments généreux».
Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de
plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait
individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage,
quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces
correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car
c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où
les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de
l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un
dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de
vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de
déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent
des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve
appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais
une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de
son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant
ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté
les coeurs de celles qui représentent une _valeur_, quel serait son
diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant
de le reconstituer.
Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement
spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens
d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la
nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son
premier jugement, quand il parle «d'oeuvre complète et originale
dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer
insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis
en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il
insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en
celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en
effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de
l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir
à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance:
avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une
métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation
désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans
une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à
l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis
rencontrer soudain dans l'oeuvre rapprochée de cinq auteurs femmes
qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas
seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos
plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur
regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?
Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui
fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes
femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses
disciples en rendant témoignage à son oeuvre, n'a point entamé sa
liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette
saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui,
tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin,
gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée
de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans
le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum,
il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas
éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui
prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les
concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles,
comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné
comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai
beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les
voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La
Femme littéraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un
monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle
parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier
terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant
microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent
notre monde moderne.
Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui
n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de
Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs
déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée
spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces
hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce
principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances,
et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au
dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand
dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme
l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport
de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien
qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur
le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la
mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le
visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là
à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus
hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier
mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée
toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux
d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une
société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre
seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de _création_ et de
_conservation_.
Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les
traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où
sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord
embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard
sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent
confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en
généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie
d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt
s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah!
que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision
expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine,
fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais,
sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le
trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue
fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie,
dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire,
première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage
rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique
que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans
les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime
à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un
jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à
mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman,
soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons,
dans cette allée.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui
a dit que j'étais jolie!»
Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les
époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la
mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle
primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur
meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne
poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les
armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes...
les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un
instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur
sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs
miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la
pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la
psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles
aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant
un miroir pour _jouir doublement_ de leur état.» Faut-il insister sur
ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un
psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de
l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se
regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses
effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il
faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs
nuances.
Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux
d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles,
savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction?
C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le
charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son
instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à
cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta
palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une défaillance une
beauté_.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés
ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part
sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en
dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir
sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les
petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà
que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.
Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance
affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver
les puissances de création et de conservation que la nature lui
assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la
Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que
sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot
qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a
d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait.
Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état
secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre
moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le
succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de
disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une
moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette
personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien
plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour
les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux
personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur
pour l'une ou contre l'autre.»
Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute
nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et
tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de
parti pris que d'y plier les prédilections de son coeur.
Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier
âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie
a ce double but: _créer_, _conserver_. Petite fille, déjà nous la
voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée
tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête
l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse,
et l'étreinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui
figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la
coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène.
Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle
se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive,
il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui
révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des
sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que
l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le
premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il
ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est
encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et
presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du
foyer.