Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de

conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à

laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité

virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme

inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir

subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de

qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_

Desdemone vers le _bélier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre

amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images

rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les

plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus

virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se

rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront

une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable

de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas

opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le

principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous:

la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte

l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages

d'une _durée_ correspondante à son besoin de fixité.

Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux

termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos

soeurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de

constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes

traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les

exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie

qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant

la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments

aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois,

car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne

fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en

demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous

voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres

le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous

voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des

vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses soeurs!

L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente

vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée,

assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la

nation, dont il se sent un membre actif et responsable.

Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous

les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et

continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui

la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de

garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le

monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît

bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver

des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales,

authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout

entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers

membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment

assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à

assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être

individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre

lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les

autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante

d'ailleurs à cette théorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte

entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et

rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La

Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue

bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose

l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner

un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins,

assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles

s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en

termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier

soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos

sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et

d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de

justice.»

Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce

sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement

serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai

terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà

les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas

édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se

révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons

concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis

démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la

valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je

renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des

psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente

de grouper mes conclusions.

Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les

héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres

d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance,

et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle

ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent

qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur

énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts

conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de

celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation

exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles

s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie

dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser

les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez

celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?

Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en

ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait

admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un

contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de

disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et

continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en

dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera

précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de

l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices,

qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la

Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par

l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que

consacra le recul des années, la _Femme de trente ans_ par exemple ne

garde son prestige littéraire, que dans la phase _morale_ si je puis

dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les

mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une

génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte,

puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir

cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances

du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le

pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui

avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi

n'allez-vous pas trouver votre mari?...

[13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa

conclusion cette merveille, que représente la première partie du

roman.

Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant

au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela[14]; aussi

bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire _antimorale_.

C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prédestination de la

Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une

antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque;

si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être,

«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même

coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes?

Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop

spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en

admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si

attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications

sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un

rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point

de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre

représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le

monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour,

faute d'une meilleure lumière pour le guider!

[14] Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art

objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous

l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie

Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement

amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_.

FIN

2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie.

* * * * *

Au lecteur:

Cette version électronique reprend l'intégralité du texte de la

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Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.

La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures.

Concernant l'orthographe, quelques mots ont été corrigés:

page VI: fémine remplacée par féminine

page 41: trouvée par trouvé (qu'ils ne t'ont point trouvé)

page 73: d'un par d'une (d'une émotion sénile)

page 74: nsus par nous (nous le savons)

page 90: vint par vînt (nul accent d'artifice ne vînt se mêler)

Delarus par Delarue

page 107 (note 4): Loüys par Louÿs

page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser)

page 122: en par on (on en trouvrait cent autres)

page 169: junévile par juvénile

page 170: resteignent par restreignent (les appétitions se restreignent)

page 172: Tynaire par Tinayre

page 190: Louys par Louÿs

page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris)

page 203: conculsions par conclusions

page 230: vertues par vertus

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