Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le

côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui

pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la

grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage

du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste.

Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est

pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la

puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas

dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de

Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une

vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle

portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de

l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé...

Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal,

de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir,

car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y

ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à

mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se

confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes

les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable,

celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens

intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les

délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal

supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la

terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme _complet_,

avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et

c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile,

cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux

accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de

Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles

que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon

sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre.

Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la

_Maison du Péché_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant

de brève folie.

Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires

déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique,

combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants

exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures!

Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer

succédant aux premières délices, et si jamais oeuvre d'art pouvait

servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne

saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux

êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par

la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures

qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour

et après la possession! Rancoeur de la possession où s'ajoute cette

certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables

que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité

et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle

du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout

exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins

participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une

désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par

où l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de

Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus

cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond

amour--car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est

que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en

raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à

marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de

cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme

Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de

ses rivales?

Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux

talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race

que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect

d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses

prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours

commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité,

c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si

brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont

on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de

sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement,

et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte

ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les

conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale,

suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus

fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou

Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement

c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui

nous proposent la formule de leur art.

Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur

but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité

particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages

imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations,

celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme

romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par

une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la

virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore

dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en

amour, pour donner à la Femme rôle et fonction _d'Initiatrice_. Avec

elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la

Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes

épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles

passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est

elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon,

lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au

seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste

de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_,

et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude

qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais

l'individualise.....

MADAME RENÉE VIVIEN

Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous

faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous

voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de

notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.

Je reviens chercher l'illusion des choses

D'autrefois, afin de gémir en secret

Et d'ensevelir notre amour sous les roses

Blanches du regret.

Cette pièce intitulée _Atthis_, qui célèbre la mélancolie d'un amour,

pourrait servir d'épigraphe à l'oeuvre de notre jeune poétesse, car

elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que

le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine,

avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté

aussi--car tout ce qui lutte a sa beauté propre--voici donc une jeune

femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle

plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine

n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du

présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine

qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle

s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas

merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament,

qui s'abandonne aux exigences de sa nature?

Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la

personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément

aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres,

je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la

restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des

documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais.

Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers

contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec

amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont

notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe,

de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par

nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont

elle-même nous vante les surprises:

L'art du toucher, complexe et curieux, égale

Le rêve des parfums, le miracle des sons.

Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se

relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour

d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et

peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus

expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi

celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour

du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne

répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais

pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la

_réalité de son rêve_. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de

l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux

lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du

bonheur?

Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah!

comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent,

poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme

harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie

sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur

pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché

de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela?

vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la

vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et

contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce

gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas

rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel

hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on

pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à

en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour

qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à

fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation

de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui

présente:

Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.

Voici que mon âme a repris son essor

Nocture et craintive ainsi qu'une phalène

Aux prunelles d'or!

Allons vers l'accueil des vierges adorées!

Nos yeux connaîtront les larmes des retours!

Nous verrons enfin s'éloigner les contrées

Des ternes amours!

[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrès.

C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour

Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que,

sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des

douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de

Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,--«La terre

d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la

volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux,

au fond de laquelle s'empourprent les algues.»--Que de tendresse et de

regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la

lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces

soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?--«L'oeuvre du

divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans

l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec

l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits

mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt

leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de

sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette

mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à

travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y

trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses

parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses

frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les

recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément

imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée

n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose

française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à

celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer

frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce

fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:

O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,

Apprends-nous le secret des divines douleurs.

Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse

Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!

O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,

Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.

De ton harmonieuse haleine

Inspire-nous, Psappha!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un

Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps.

Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant

synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas

aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème

de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une

aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent,

et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur

puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!

Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité

n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats:

conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug

avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager

l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux

images que lui viennent proposer les spectacles de la vie

contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver

l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de

contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après

avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples,

lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où

s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous

venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les

fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un

vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images

les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de

culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants

abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition

naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits

mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de

Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore

de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements

harmonieux.

Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_

nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un

précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus

capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout

entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et

un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre

avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de

l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion,

et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»--Mélange

subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je

ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui

montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant

parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints

par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une

âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses

reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammbô_ de Gustave

Flaubert jusqu'à l'_Aphrodite_ de M. Pierre Louÿs, en passant par la

_Thaïs_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le

travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent

le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort

qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de

_Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti

ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se

confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil

elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs

qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure

le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet,

ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la

transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au

modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et

certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment

merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette

inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel

de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il

admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il

tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les

accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle.

J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème,

ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta

chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains.

Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans

la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes

filles qui ne sont pas couronnées.»--Après le thème, écoutez

maintenant la variation:

Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,

Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.

Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,

Mêle les couleurs.

Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,

Entoure l'autel des souffles de l'été.

Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,

A ta piété.

Porte à l'Artémis les sombres violettes,

A l'Aphrodite la pourpre des Iris,

A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,

La langueur des lys.

C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut

envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme

Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et

j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que

tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous

vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la

préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il

rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire

surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur

comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines

de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée

Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle

pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait

s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les

variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans

doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration

toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à

portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté

de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections

inhérentes à sa nature:

Puisque telle est la loi lamentable et stupide,

Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!

Et le déshonneur hideux de la ride

Marquera ton front de ce mot: Jadis!

Tes pas oublieront le rythme de l'onde;

Ta chair sans désir, tes membres perclus,

Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.

L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.

Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent

déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent

sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils

associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par

conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que

nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle

qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.

Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui

sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent

sur un point: l'amour est conçu dans leur oeuvre comme une

servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte

de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité,

armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en

leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny,

leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: _La Colère de Samson_! Les

femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré,

«tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des

hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement

intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai

dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en

proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir

du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font

plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la

force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous

percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà

tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous

leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la

hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception

moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments

divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient

s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son

énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du

Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par

une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter.

Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va

perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore

raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.

Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti

la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et

d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction

l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant

pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il

n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En

condensant son idée dans le mythe des _Amazones_, il lui avait imposé

des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir

dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de

l'âme qui a refusé le joug:

Leur regard de dégoût enveloppe les mâles

Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elles gardent une âme éclatante et sonore

Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,

Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,

Le mépris du baiser et le dédain du lit.

Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre

Les époux de hasard que le rut avilit.

Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air

embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les

enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop

méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en

tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je

vois circuler des groupes entrelacés où l'oeil ne discerne plus bien

les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des

sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette

complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle

peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que

jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il

traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un

prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce _indécise_ et la

beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de

l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y

a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes

pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie

complaisance de l'artiste. Comment s'émurent ces mains gracieuses, de

quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où

nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut

élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir

notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme

de l'Androgyne!

Nos femmes de lettres · 第 6 / 8 段