près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe
économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de
protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée
littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais
qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de
librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre.
Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une
corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le
chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel
spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que
nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le
genre littéraire, tandis que la clientèle payante des oeuvres
critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne
suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le
moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût
devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla
plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus
comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.
Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels
couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils
vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures
féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes
poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec
l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde,
analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu
ressentir. Effrayante précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait
les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant
que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces
traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les
devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se
passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera
bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la
transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe
faible.
Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est
un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le
projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits
parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance
apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement
révélateurs par leurs prolongements sur l'âme humaine. Bien plus que
le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était
difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque
promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre
que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir
de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit
couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase
des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Péché_
allait être le bouc émissaire de tant de rancoeurs accumulés. Basses
besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les
plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où
l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de
réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines
têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus médiocre dans la
littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine
emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les
hommes un lien plus fort encore que l'amour.
Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait
juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point visé,
car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la
formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes
féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de
mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la
_Maison du Péché_, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force,
réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une
sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un
tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un
intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de
beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une
catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin
de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans
l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi
constatation de la plus évidente réalité.
Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues
du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus
particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur
elles-mêmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les
battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en
avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la
Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu
d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions.
Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le
seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature
féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que
son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa
réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il
est _objectif_, étrangement objectif, et il sait être _intellectuel_.
Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la
condition première de tout art objectif. Se représenter des états
d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions
opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas
seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute
compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à
la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure nous
prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de
Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute
la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait?
Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est
lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau
mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne
saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous
notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve
restreint à la littérature personnelle le domaine de la création
littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui
est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est
assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de
lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les
autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une
question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur
l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec
la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à
celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....
La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de
l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement
différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature
physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement
l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale
en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,...
Shakespeare... voilà une équation[7] qui tout d'abord scandalisa,
mais aujourd'hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour
que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout
d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de
l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle
doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont
déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et
nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains.
Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse
puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la
littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont
qu'une transposition de lui-même?
[7] Nous n'avons pas osé y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui
remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait,
plus cette équation apparaît légitime.
Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont
donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa
propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une
analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en
elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs
succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que
représente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre
façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir
à l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation
d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où
trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt[8].
[8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de
Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre
soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.
Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand
j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute
l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu,
d'artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c'est
quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se
subordonnant à la logique, tandis que _création d'art_, chez un être
vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste
une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à
certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui
se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures
qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Péché_
compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les
exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans
doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur
qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les
premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi
toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce
qu'il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et
Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de
l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous
tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second
plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que
d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont
guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de
créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses
personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte,
individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette
solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir
comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à
elles-mêmes.
Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes
compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il
s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune
des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il
peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les
trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne
conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur
valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la
beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de
chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre
elles. Pareillement dans la _Maison du Péché_, tous ces personnages
accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable
Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout
à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien
l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plaît à les
considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne
les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du
dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils
reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si
personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du
pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux
trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une
existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus
marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils
complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.
[9] Dans notre Préface au _Journal d'Eugène Delacroix_, nous avons
développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée.
Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre,
dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences
que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas
un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un
ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que
nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que
chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures
de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant
dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de
composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables,
presque au même titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma,
Rodolphe et Léon.
Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage
d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre,
c'est, à n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait aisé de montrer,
citations en mains, que la technique de la _Maison du Péché_ est
sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même
procédé de composition par _Portraits_ détachés où s'affirme un
extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isolées en
apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame,
enfin par _Morceaux_, exécutés avec ce souci de leur donner une
exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas--chacun me
comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de
plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une
fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où
s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie
d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante
années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux
méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à
d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Idées_
commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une
rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui
l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre
associe ses images conformément à l'esthétique de _Madame Bovary_.
Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est
pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes
ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes
analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse,
fut bercée au son de ces cadences.
[10] Je détache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix
autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la
fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir,
les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et
scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables
peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge,
tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés
sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs
bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans
doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»--Que ceux-là qui ont
eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma
Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'_Éducation Sentimentale_... Ils
sentiront aussitôt l'analogie.
Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce
pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les
ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de
cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel.
D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi:
toute grande oeuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments
qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis,
l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des
dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à
l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux
siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des
psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil
de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure
justification littéraire dans l'épanouissement romantique du
dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de
toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les
racines qui fortifieront son développement.
Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée,
dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des
analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un
nom féminin comme la _Maison du Péché_, présente, dans l'exécution et
dans la conception même, quelques traits communs avec telle oeuvre
fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de
conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à
souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus
virile des plumes féminines d'aujourd'hui.
Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Péché_? Un problème de
psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si
précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si
peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles
qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font
équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de
virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la
pleine saveur de son oeuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un
rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.
Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les
principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans
l'oeuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle
damnation.--«Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de
la mère d'Augustin--restée vierge de coeur, Thérèse-Angélique
conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour
l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse
et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas
tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa
fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais
sans soupçonner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources
vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du
Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose
par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il
a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus
d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien,
rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa
beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente,
réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui
arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus
cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église,
l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette
sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est
l'amour!»
En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude
expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la
vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle
en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir,
c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée.
Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du
sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme
profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure
lettre morte toute notion d'au-delà.
Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un
passionnant problème. Il faut souligner cette épithète:
_vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour
mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la
souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite
rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force
_intellectuelle_, non plus seulement sensible, des états passionnels
et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique
auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée
comme la signification de l'ouvrage.