Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des

images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de

Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce

Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples

contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace

durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes,

pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur

monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut

avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est

bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie

soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer

l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien

composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord

lui fut indiqué.

Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par

l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus

pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement

parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une

_certaine_ Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons

exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot

des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant

composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend

comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore

d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce

bref récit: _Esclave_, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de

notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction.

Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage,

on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en

sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est

rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de

l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer.

Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle

sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du

sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5].

[5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des

comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas

s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont

identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits,

tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au

même type psychologique.

Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait

lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce

que nous goûtons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages:

Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux,

puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son

coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la

certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une

fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre

toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures

d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui

viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.

Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est

une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits

qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments

essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente

hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait

notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner

sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans

le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia, que celui-ci

n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent

chez sa fille en _valeur d'émotion_, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante

poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les

lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse

jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du

jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries

d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux

d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité,

peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que

celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus

voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de

l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la

vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés

de l'âme, et nous les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit.

Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la

durée aux oeuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même

école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser

les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant,

je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me

reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui

peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente

sincérité.

Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit

que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier.

Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en

propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et

pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On

connaît cette fin d'un _petit Poème en prose_: «Il y a des femmes qui

inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci

donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et

soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la

tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la

sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif

éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine:

la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister

aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre

qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se

soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine

Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer:

«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa

pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la

complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque

inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait

des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou

rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage

convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre

quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui

eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin

averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»

Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger,

le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on

fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais

on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne

contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman

nous marque un conflit, une lutte dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où

nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense

pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots,

l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé

marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la

volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout

espoir de jamais se reprendre[6].

[6] J'ai parlé plus haut de _trouvaille_, en commentant Grâce Mirbel.

Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine,

des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille

de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage

des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la

conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît

supérieure à l'observatrice.

Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet

affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible

une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait

un grand nombre de Grâce Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue

du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait

impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la

retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la

vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez

pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne

pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que

crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque

figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera

d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il

embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à

mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à

proportion des documents qu'elle assembla...

La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose

dire, par nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a

ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à

l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme

Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du

_Dominateur_, de l'_Homme à femmes_, du maître de l'esclave amoureuse,

esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème

éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le

plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations

à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec

une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine

Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire,

quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois

années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai

trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée, je vous ai quittée,

je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre

être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire

souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde

jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne

comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi

qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine

le plus petit regret pitoyable ou attendri!»

A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs

immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur

n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se

répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de

Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore

les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des

conseils à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la

morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car

si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social,

spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines,

il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers

de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que

Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan,

qui est de _théoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie...

et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de

la Femme.

Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation

nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait

faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée

masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie

de Grâce, vêtue des mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur

des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la

jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il

murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à

elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes

baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient

pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours

obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»

Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en

manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de

l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne

saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu

que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les

frémissements de ses nerfs, car répétition engendre monotonie, et,

suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la

passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine

Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles,

et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux

yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des

lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture

de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la

machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant

d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel

enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus

farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à

détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas

voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement de ses

personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus

passionnée encore que les précédentes...

Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc

ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri

de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct,

pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se

différencie guère du pur instinct animal que par les nuances

d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même

idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de

Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation

qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins

victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le

décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est

identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est

vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que

Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns

comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes,

et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi.

Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce

cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute,

n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront

quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner

une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule

excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne

l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.

Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie,

de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement--dévouement,

parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce

qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque

ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne

descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin,

filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin

d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant

inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir,

passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui

plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite

les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans

nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre

adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte!

Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur

d'_Esclave_ place son jeune héros--car il est impossible que Mme Henri

de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition

de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à

deux noms qui en sont les représentants immortels.

En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon

de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion

d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous

paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit

peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au

minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt

fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce

despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles.

Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang

plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes

qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je

voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio.

Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez,

pardonnez-moi... de tout votre corps.»--Ah, cela, c'est du Charlie

tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait

ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le

dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met

face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble

Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément

vaincue!

Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après

leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre

comme cette _Esclave_, l'éditeur qui fait appel au public et se

préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit

délibérément ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi

les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la

clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher

dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc

il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient

proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point

de vue, qui justement fut inventée pour donner aux oeuvres de

l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après

leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de

plaisir que lui procure _Esclave_:

Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la

multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même

estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages

en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur,

donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis

que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les

faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une

esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans

une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: «Je ne sais pas pourquoi les

faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un

pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le

Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se

peignant par des faits extérieurs.»--Déjà cette sobriété qui déblaie

tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des

premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions

hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative,

telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français,

et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une

femme--de la plume de Mme de La Fayette.

Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous

admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe

ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu

encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui

donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de

ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y

arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit,

découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez

fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et

courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir,

combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre,

selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa

chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir

tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque

fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il

avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité

amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore

d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des

dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse

et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur

encore en bouton.»

Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps

où la plupart des oeuvres d'imagination dénotent la hâte avec

laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le

principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut

imprimer la durée aux oeuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite

singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en

un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de

notre génie français, résumé dans ces deux mots: _sobriété_ du détail,

_pureté_ de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre:

Roman, nous puissions substituer celui de _Poème en Prose_, qui plus

exactement fait justice à son mérite.

MADAME MARCELLE TINAYRE

Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs

générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible

rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production

féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus

remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence.

L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour

mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur

la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire

elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent

même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de

limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant,

l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnaître que la Fortune avait

souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La

Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était

un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à

travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène,

pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard.

Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce

qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches

professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où

les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat.

Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait

alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.

Nos femmes de lettres · 第 4 / 8 段