n'a rien d'offensant.--De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu
mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une
autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien
lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de
quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise
dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup
dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle
ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme
bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent
d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret.
Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir
que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît
l'affabulation de ce récit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de
Renan, qui par les nuances du détail créant la progression de
l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il
s'en était mêlé, le savant exégète des _origines_; il nous marque
aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une
jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle,
qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse
une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille.
Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie
religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui
qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se
dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que
l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si
constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme
elle n'a pas prononcé de voeux éternels, comme d'ailleurs les
relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis,
par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du
coeur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si
fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à
l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau
des charmes que la solitude avait flétris.
Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de
l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui
l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de
grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai
voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne,
partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre
auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au
contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu
indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de
cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra
intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour
ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions
d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas
l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui
fait sa déclaration.
J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,
Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,
Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée
Inscrit dans notre vue un halo lumineux.
Je laisserai dormir ma tempe chevelue
Au creux de ton épaule offerte, lourdement,
Afin que son ampleur garde, éternellement,
La place qu'y creusa la tête de l'Élue!
Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,
Dont ton âme chérit les rites et les prônes,
Afin que dans ton âme attentive elle trône,
De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.
Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes
Ne souhaitent plus rien que ma captation,
Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition,
Se sente déborder de dieux et de royaumes.
Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et
l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment
de la femme. Elle déclare l'_Empreinte_. Si, comme poète, elle est
sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme
femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant
dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole
saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair:
complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée
comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La
Femme se donne, l'homme prend.»
Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie
Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme
n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le poète a composé les vers,
n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui
revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme,
doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien
qu'elle semble y contredire.
Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une
femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul
accent d'artifice ne vînt se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme
Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe
à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent
plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un
maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à
travers ces influences.
Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation?
Tout uniment parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien
de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une
petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune
bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son
innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes
bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille
clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à
reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner;
c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de
t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!--De là au
fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour
en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas,
et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note,
comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des _Femmes_,
cette pièce intitulée: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si
toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:
Avec nos regards nus sur la réalité,
Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,
Nous regardons marcher votre morne héroïsme,
Grelottant en hiver et suant en été,
Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,
Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,
Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,
Qu'assaille le désir brutal comme une trique...
Enceintes de misère, enceintes de laideur,
Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,
Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,
L'esclavage éternel et muet du malheur.
Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle
accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et
jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des _Fleurs du Mal_,
comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner,
que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment de
beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de
la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre
les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la
mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.
Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la
spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue
le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à
susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son
instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès
le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais
alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et
s'ils nous intéressent pour une raison proprement _féline_. N'est-ce
pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle
contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais
le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette
gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de
son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances
de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique.
Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les poètes
l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa
profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:
Les oiseaux alternés comme un choeur de pipeaux,
L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,
T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair
Encensée au contact des feuilles et de l'air.
La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise
qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines
normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et
radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens
où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette
profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse
qui va se confirmer aisément.
De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante
chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces
d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_,
_Occident_. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur
elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire
sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus
accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants
effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les
conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre,
elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre
fécondation que celle du cerveau!
O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort,
Race obscure, dans notre geste confinée,
Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,
Complices du vouloir d'où sort la Destinée?
Je n'accepterai pas, en mon humanité
Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;
Ton égoïste événement dans notre histoire,
Je le repousse avec toute ma charité.
Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine,
Et que puisse la vie oublier l'oeuf caché
Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,
Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.
Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber
toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un
anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de
vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie,
c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et
pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la
Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la
doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à
l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la
plasticité féminine!
MADAME HENRI DE RÉGNIER
Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les
physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine!
J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel
point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer.
Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y
pût tromper--ce qui aurait eu plus de conséquence--chacun portait une
cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre
intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont
mieux délimitées. Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel,
spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez
d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se
rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu
duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir
autour de lui.
Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante
association, merveilleusement agencée pour le succès de ses
adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais,
et--détail unique, je crois, dans la vie littéraire--se restreignant
toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se
relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel
s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec
raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est
demeuré intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres
de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique
conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient
nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de
dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de
Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme,
ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'_Hernani_, et
quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons
dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux _Fleurs du
Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère
d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils
était.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie
du sort, qui n'en fait jamais d'autres.
Mais la date des _Fleurs du Mal_ est déjà loin de nous. Nous nous
formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée
de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et
méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais
quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements
dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes
aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils
ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se
piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent
échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que
dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout
cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la
formation d'un talent?
Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu.
Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que
horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est
celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des
plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des
débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés
s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice
irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir
devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes
à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à
parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses
jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette
musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes
qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de
Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa
première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un
illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais
d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait
son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de
_Madame Bovary_, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle
n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans
ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable
don?
A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se
rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle
énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes
pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là
circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans
son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier,
rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait
au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y
soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en
observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète,
femme de poète, soeur par alliance de romanciers[4], comment
eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas
quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à
courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle
consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On
pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le
père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous
liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le
dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui
l'emporta.
[4] Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce
puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice
Maindron et Pierre Louÿs.
L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait
s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes
littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire
le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins
fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la
lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul
rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement
dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui
qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de
flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de
littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme
qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune
littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que
cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien
au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les
réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute
spontanéité.
Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font
suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour
que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle
de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les maîtres
qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa
faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin
quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et,
je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais
c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image
de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées
à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles
de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent
à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long
des haies».--Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y
contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire,
c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à
travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière
originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en
l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui
tout d'abord le donna.
Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre
chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux!
Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le
moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul
autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des
apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans
l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment
par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le
parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que
frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez
une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le
sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de
cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou
malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée,
l'auteur d'_Esclave_ eût pu composer ce poème de la servitude
amoureuse?
... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont
la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme
Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je
revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le
service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont,
j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux
tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour
l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie
extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper
tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour
une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui
l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du
ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux
qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le
dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse!
Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la
perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part,
d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé
un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable
qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par
où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur
l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de
son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri
de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait
devenir l'_Esclave_ de son inspiration?
Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la
Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après
tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris
contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait
impossible de me représenter l'héroïne d'_Esclave_ sous d'autres
traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des
traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux
que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure,
une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de
substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait
proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire
d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie
émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son
expérience personnelle.