C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui

maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble

en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui

sembler _une autre_, mais de qui cependant les premières impressions,

reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le

cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit

persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie

Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur

catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à

ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du

point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier

à une époque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre

dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où

l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute

formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des

psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus

sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur

viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme

dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces

premières impressions une importance justement contraire à celle que

leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que

l'auteur _d'Occident_ possède une incontestable nature de poète.

Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie:

circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément,

d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente

et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et

rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non

certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une

doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite

dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories

littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un

temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en

faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins

suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes,

véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à

celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey

d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le

génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il

réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son

milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa

crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de

ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»

Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre

Normand d'authentique génie... plaidoyer _pro domo_... défense

personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui

justement secoue sa crinière et sort encore les griffes qui

marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres

exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici

de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux

que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les

limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et

d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient

une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez

la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa

constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons

étudié déjà un saisissant exemple.

Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux

répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche

campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se

succèdent sans à coup, c'est presque avec la sage ordonnance de

tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les

lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de

brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une

perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent

collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments

constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de

l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent

les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son coeur pour ce

qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est _une

autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme

elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas,

d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil

qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante

qu'elle est aujourd'hui? La pièce intitulée: _Beau Jour_ nous restitue

ces images:

... Je me suis penchée au petit mur du clos

En face des beaux prés que baise la mer bleue,

Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue

Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,

Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,

Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,

Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,

Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,

Et, redoutant la hâte automnale des soirs,

Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,

Le papillonnement sans fin des voiles blanches.

On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus

tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des

réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais

ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un

sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de

grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la

pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirèrent

argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et

poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se

montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles

qu'ils prétendaient rabaisser.

C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité

précise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier

élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de

reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet

particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la

traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de

l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent

d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun

degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un

artisan de rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus

artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la

perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens,

vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de

même que dans le décor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se

proposer à notre attention, la première marque de son talent

spontané--j'entends: chaque fois que ce talent est spontané--c'est

d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre

esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement

observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le

thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence

par une série de petites touches légères, presque impressionnistes,

papillotantes et à peine fixées (_Avril_; _On va vivre_), puis elle

aboutit à cette pièce: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et

concentre ses effets:

Le soir a provoqué les voix dominatrices

Des rossignols puissants comme des cantatrices.

Sorti du plus profond des parcs arborescents,

Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.

Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,

Dans le recueillement des pesantes paupières.

L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,

Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux.

On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,

En face des moments où la journée expire,

Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi

L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...

Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce _Recueillement_,

on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il

s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire

oeuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition

littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et

pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention

originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces

petits tableaux de Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause

que sa sincérité.

... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par

des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en

ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer

les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque

leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les

limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques

déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si

parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez

la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement

qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce

n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport

indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant à la chose

_signifiée_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité

l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les

peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que

celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par

laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie:

c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa

spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la

production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes

supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans

l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas

seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;

elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime

sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer,

si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?

[2] C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui

revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se

retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries

et ses pensées sur l'art.

D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète

poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare:

son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute

assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la

passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux

rival,--domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à

l'homme--mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne

saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient

dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si

fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on

les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse,

semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un

élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes

replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs

lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine

possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est

la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à

l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces

souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris

ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente

de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur

grammaticale du terme, _aliénés_ d'eux-mêmes. Et ce n'est pas

seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui

fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont pas plus

rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de

la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose

à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et

local dans ses causes.

Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur

elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles

de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien

concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à

la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu,

de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que

d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme

elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que

nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous

permet de soupçonner des angoisses qui ne sauraient avoir d'écho

direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie

n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent

toute et nos propres émotions!

Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se

substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic

jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer

l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que

sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances

d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il

advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement

féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une

imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse

firent trembler sa main d'une émotion sénile et obscurcirent son

regard d'inquiétantes visions. Michelet lui-même ne nous donna donc

qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais

faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris

déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de

confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une

signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que

dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté

d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut

hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors

n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est

positive: nous le savons par notre propre expérience... Elle

accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les

éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à

l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur

d'accent, dans la série des pièces intitulées: _Femmes_.

Complexe chair offerte à la virilité,

Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,

Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,

OEuf douloureux où gît notre pérennité,

Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse

Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,

Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,

Dans le noir du Destin où ton être se blesse,

Humanité sans force, endurante moitié

Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,

Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime

D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de pitié!

Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous

rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut

reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi

l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots,

juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui

vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle,

puisqu'ils composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs:

_Brièveté des heures_, _Beauté fugace_, _Inconstance du sentiment_,

pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah!

toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront

dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs

sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la

progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté...

celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les

malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur

ces pages: _Femmes_, les _Adorées_, miroir grossissant où vient se

réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir

dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le

coeur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette

puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant femme, elle

se représente ces sentiments avec plus de vivacité--je ne dis point

qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une

telle épreuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force

de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette

prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur

de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte

l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai

poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau

du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:

Car votre chair n'était qu'une fugace rose,

Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,

Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,

Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,

Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,

Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,

Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,

Et que la Femme est brève entre toutes les choses!

Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort

Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,

Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,

La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.

Ah! comment assister alors cette détresse,

Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux?

Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux

Répareraient la vie et sa scélératesse?

Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par

une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons

exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo

littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est

rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement

l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est

pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne

rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure

toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la

réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget:

«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...»--«Qu'importe,

s'il avait de l'imagination!»--Entendez par là que le pouvoir de se

représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature

les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de

sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie

journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art

créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal

que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité

rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce

de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de

l'accent.

[3] Voir dans nos _Figures de Rêve_, les pages sur Venise et Vérone,

sous ce titre: _Du jardin de Vérone_, l'_Art d'émotion à Venise_. Dans

nos _Premiers Vénitiens_ également nous avons touché à cette question.

Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur.

Voici maintenant qu'une seconde fait suite à la première... et le nom

qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent

symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.--«Un

jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de

l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire

d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le

sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de

la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et

voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le

seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses

immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la

lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes

septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants

effluves, le _poète_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier

plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta

loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses

poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme

spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»

Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement

artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don:

le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre

sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le

meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve,

quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours

pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans

cette dédicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous

possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne

sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas

moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre

habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin

en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez

banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui

soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà,

sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son

regard est pour nous son seul truchement.

C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de

ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en

revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y

plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus

ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de

disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une

pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille

devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous

révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation

qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande

Divinité païenne de calmer ses ardeurs:

Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!

Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,

Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,

Ces tendresses qui font les esprits indolents!

Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,

L'adulte chair qui songe à de la volupté,

Car je me veux pudique en ma virginité,

Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...

Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de

roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros

imaginaire, un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il

lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici

qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où

le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en

cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en

cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement

qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain

devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui

sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens

de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons

mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément

pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous

trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de

sincérité qui s'affirment chez le Poète.

Nos femmes de lettres · 第 2 / 8 段