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PAUL FLAT
Nos
Femmes de Lettres
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1909
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published twenty October nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,
approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.
DU MÊME AUTEUR
CRITIQUE:
=Journal d'Eugène Delacroix= (Plon) 3 vol.
=Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.
=Seconds Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.
=Les Premiers Vénitiens= (Laurens) 1 vol.
=Figures de rêve= (Lemerre) 1 vol.
=Le Musée Gustave Moreau= 1 vol.
ROMAN:
=Deux Ames souffrantes= (Lemerre) 1 vol.
=Les Ames sans frein= (Lemerre) 1 vol.
=Pastel vivant= (Revue Bleue) 1 vol.
=L'Illusion sentimentale= (Fontemoing) 1 vol.
=Le Roman de la Comédienne= (Fontemoing) 1 vol.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE 1
Mme de Noailles 19
Mme Lucie Delarue-Mardrus 57
Mme Henri de Régnier 101
Mme Marcelle Tinayre 143
Mme Renée Vivien 179
CONCLUSIONS 203
PRÉFACE
La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un
phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand
renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif,
un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une
plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de
quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée
comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de
vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra
pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces
bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire
entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés
des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel
souci d'art littéraire.
Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce
produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous
dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que
peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le
monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement
grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni,
en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce
Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il
n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce
trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature,
est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée
dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache
aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et
dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle
prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un
philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore
oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient
être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante
excuse!
Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la
_Sixtine_, ni le _Tombeau des Médicis_, ni les _Disciples
d'Emmaüs_, non plus qu'_Othello_ ou _Phèdre_, ni la _Neuvième Symphonie_,
ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de
virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle,
flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il
est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime
signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour
leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par
constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux
influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont
elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de
qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants,
nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est
le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse,
mais le mieux accusé des symboles féminins.
Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans
l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce
ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de
Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous.
Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos
révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était
appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive
surprise fut qu'une femme eût pu penser _par elle-même_ avec cette
énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si
puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent
la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier
abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était
délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété
de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la
solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal
le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang
suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par
avance de laisser un testament durable de sa pensée--peut-être
soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour
l'historien?--l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites
précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine:
«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles
apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une
partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire
et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires,
elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais
par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et
des résolutions.»
C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers
rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant
nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de
l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces
empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires,
si chères soient-elles à un coeur! Et nous savons la vivacité de ses
admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté
avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté
toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous
était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence
de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement
verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple
de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice:
c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins
justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de
dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief.
On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de
leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous
eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....
Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon,
l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival,
il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité
qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus
douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que
l'élite de _celles_ qui possèdent un don est infiniment supérieure à
la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour écrire
d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la
satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de
jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo
le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques
désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une
circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une
distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un
des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement,
une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes
du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire
chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre
faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité
littéraire de ceux qui le donnèrent.
Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la
Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant.
C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute
interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement
la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux
époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le
traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si
bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre
indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut
une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire
qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa
compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre
intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir
l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de
la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont
Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à
Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait
autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:--«C'était
mon mari, fit-elle, il est mort»!--Faisons la part du trait qui
exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en
demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y
pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul
acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme
dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet
rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est
toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu
respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à
ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second
Empire:--«Je suis les talons de la Reine!»
On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus
complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette
galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux
sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque
de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu
me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul
d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le
goût personnel tient une telle place et représente un élément
déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un
trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on
aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe
deux façons--je l'ai montré autre part[1]--d'être agréable à qui l'on
commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout
uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus
efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.
[1] Cf. notre _Roman de la Comédienne_.
Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de
quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de
n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du
groupement. Non que je méconnaisse--il faudrait être aveugle--les
incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette
franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un
engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous
les efforts où trouve son application le symbole expressif de
l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de
réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de
remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs,
munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de
Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art
national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom
littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations--vigoureux
cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la côte... leur
oeuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un
tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne
refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un
centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux
voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie
littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre
féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y
prendre place.
Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à
titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai.
Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de
cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si
la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment
renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur
personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits,
au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une
première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce
sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties
extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute
la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène
morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un
bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»
MADAME DE NOAILLES
On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon
justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui
tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à
l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les
défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer
dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de
même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le
père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous
qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette
Française d'adoption des éléments inassimilables.
Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu
que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées.
Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle
de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux
s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle
est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la
couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie
qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a
quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons
exactement préciser: le _quid proprium_ d'où naît aussitôt
l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante
ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre;
elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement
il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera
impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de
cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y
arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer
l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots:
Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement.
Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.
Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom
illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par
tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture
antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez
indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé
d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «_Aux jeunes
écrivains de France_... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a
chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore,
en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas
voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier
volume de poèmes: «_Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et
limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est
élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui
d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je
ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir
plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme
qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de
s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de
France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de
loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de
notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages
signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions
étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa
génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est
s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans
ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.
C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français,
fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite,
puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une
formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se
confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se
manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où
se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on
rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le
point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux
images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du
moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre,
plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont
chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que
par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement
organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels,
l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par
différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le
voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous
confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements
demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux
vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une
faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui
leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme
d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de
Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face
d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon
serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du
monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à
leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial,
le _motif_ que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers
les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui,
s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne
firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur
vision.
Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de
soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de
suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa
seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité
véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure
marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à
cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité
de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez
celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement
ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter,
mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu,
désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et
de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend
une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre
quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de
structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui
n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours
conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes
il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois
se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la
cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un
scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se
débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une
caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction
et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet
emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être
physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la
manière de celui qu'elle admire.
J'ai connu la soeur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas
nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en
son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans
ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment
fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle,
et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir
d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres
à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la soeur de ce
poète... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et
par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un
philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel
un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a
pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse:
«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se
fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle
quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même,
qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de
force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.»
Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne
faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son
amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore
par ses maîtres.
D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour
les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits
romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres.
Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux
barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits
littéraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais
sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en
nous moins profondément.
Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui
présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la
_Domination_? Quelles images atteindraient à nous faire sentir,
toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où
viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme
et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages,
et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation
répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme
de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui
court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se
présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des
René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être
sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule
l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences
amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt
aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées
étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour,
dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la
Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet
inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à
lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son
invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de
Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me
fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un
conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que
le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René
la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon
de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie,
que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et
mourir!»
Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait
la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres--car
vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais où
nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette
accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe
et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais
ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas
nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par
où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les
puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre
genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici
un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de
vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et
transparente--car toute âme de femme littéraire est transparente--cette
préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses
antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et
le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cité
ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un
idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours
sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie
romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault.
Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui
ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs
appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de
discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le
héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont
il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus
expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus
désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent
comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du
ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux
pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et
Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les
dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et
que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et
un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée
en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son
personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la
vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine
Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous
admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les
agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il
entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune
d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de
«provoquer un élan d'amour dans sa ville»--nous savons trop par
expérience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui «tous
les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond
divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses
spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme
entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous
dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?
Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui
met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire,
proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception
d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de
lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au
grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la
marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée
l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue
séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les
grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon
jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma
tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie,
non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela
suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me
gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la
racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli,
vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens
pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire:
J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois.
Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme
autrefois.»
Brièveté de la sensation amoureuse... Fugacité du bonheur... amertume
dans la volupté... Coeur qui se brise et se complaît aux pointes où
il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage
d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté
sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les
variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis
Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en
vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue
Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est
de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais
serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le
grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop
en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus.
Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri
de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on
sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas
user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous
offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala
mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule
créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui
m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette
Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse
roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»
Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux
demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur,
Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de
la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna
Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme
l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est
seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme
nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils
de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme
Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être
agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de
grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et
mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un
morceau de critique fameux: _l'École Païenne_, poussé par cet instinct
de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire
jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation,
car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la
contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et
n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et
nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter
une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si
énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et,
mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins:
ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux
religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère,
c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah!
qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches
chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que
l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les
bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil,
et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le
feuillage chante: Pan est ressuscité!»
Pour avoir longuement médité l'oeuvre de ses devanciers, Mme de
Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de
l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et
asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le
succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette
sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des
thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises
langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la
plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que
Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de
la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous
nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout
d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme,
de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la
sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au
geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur.
«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui
se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts
se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être,
et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne
tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»
Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable
profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa
aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie
de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux
par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme
d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications
sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives.
Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans
les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le
luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a
«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans
la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit
avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera
satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants
commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine
Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite
au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque
répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes.
On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de
réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera,
car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»...
tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale,
le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour
qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de
Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec
surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas
raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique
d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent
empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de
d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte
de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif,
aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers
éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport
nécessaire de cause à effet.
Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet
exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle
constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que
dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des
conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle
originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages
d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception
et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués
que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir
toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles.
Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du
pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité
dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire....
_Sincérité_, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait
individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la
sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on
pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui
est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à
fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de
repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle:
«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine
spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé,
mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du
critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait
contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et
dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois
que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement
excellente, prenez garde de l'effacer.»
Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité,
jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une
spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle
difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout
uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher
dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la
nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur
imprimant l'unité--non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et
parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation
initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère.
Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu
en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en
eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de
Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent
certains de ses poèmes?
Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions
détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face
d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre
attention, le détail des objets qui le composent se fond presque
toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire,
les objets se présentent successivement avec tout le cortège des
images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais
rien de plus curieux que cette pièce: _le Verger_, où vous suivrez
leur succession:
Dans le jardin _sucré_ d'oeillets et d'aromates,
Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,
Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent, de rosée et de sève pourvus...
L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure,
Sur l'effort généreux et prudent des semis,
Sur la salade vive et le buis des bordures,
Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre à demi.
Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées
Au mur où le soleil _s'écrase_ chaudement;
La lumière emplira les étroites allées,
Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.
J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la
sensation immédiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner,
car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie.
Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de
Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en
face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer
la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais
qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au
préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la
_sincérité_, _sa_ sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux,
réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte
correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la
sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que
l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une
intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les
sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_
donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie
sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut
s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.
Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs
Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs,
Les baies du lierre obscur où l'ombre se _recueille_,
Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.
Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend
Fait dans le bassin clair son bruit _rafraîchissant_.
La paisible maison _respire_, au jour qui baisse,
Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;
Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'étang,
Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.
Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,
Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,
Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur
S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.
Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même,
mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beauté émane
toujours d'un rapport--vous ne pourrez être qu'émerveillé de la
perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement
romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives,
gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre,
nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié
à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et
Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de
Noailles a pu très justement conclure dans son _Offrande à la Nature_:
Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent,
Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.
La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,
Ont plus touché mes yeux que les regards humains.
Je me suis appuyée à la beauté du Monde,
Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,
Que ne visitent pas la lumière et l'amour!
MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS
Parmi la pureté du matin triomphant,
Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,
Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,
Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.
L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.
La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,
Et la falaise aussi déferle dans la mer,
De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.
Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,
Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,
Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes
Que chaque vague berce à son rythme incertain.
Et la prée, et les eaux également étales,
Sourient si bien à mes matineux errements,
Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,
Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...
..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses
_enfances_, disaient nos pères, l'auteur _d'Occident_, dès les pages
liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et
ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube
sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la
Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où
elle tira sa sève et sa vigueur.
Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,
Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,
Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,
Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.