--C'est entendu, monsieur, les Champs-Elysées ne sont pas sûrs,

mais à qui la faute?... A des gens comme votre macchabée, pardon,

votre ami, pardon, monsieur le directeur, votre secrétaire

général. Je me demande s'il faut vous l'avouer--oui, oui, il

le faut..., pour diminuer votre douleur..., pardon, votre

chagrin..., pardon..., votre saisissement..., bref, c'était un pas

grand'chose. Vous ne comprenez pas? tant mieux!... C'était un bon

employé?... Mieux?... un excellent collaborateur? Mieux encore?

un associé? Plus? Une cheville ouvrière? Diable! Mais ça se

remplace! Dans une grande entreprise comme la vôtre... Abordons,

monsieur, un point plus délicat. Pardon, une fois de plus,

mais Bihyédout, feu M. Bihyédout--ou soi-disant tel--ne m'était

pas inconnu... Usurier, mais oui, monsieur, usurier, courtier

d'usurier, faux courtier d'usurier... Oui, nous savons tout!

Hélas! Et des mœurs!... Vous voyez là--et dans le lieu même de sa

mort--la cause de sa fin! jetons un voile, oui, oui, pardon!...

Je ne suis pas prude... Magistrat... parisien... lettré... le

quartier... On comprend encore ça au bagne, mais ici, quand il

y a tant d'occasions!... Comment? vous ignoriez? Ah! mon pauvre

monsieur, comme je vous félicite! vous ne saviez pas que votre

secrétaire-général était un forçat évadé, un certain _Défrisé des

Panoyaux_? Elle est bonne! Nous le savions, nous: il était de

la boîte! Sans ça!... Et je me permets de vous rendre hommage:

le défunt qui nous a dénoncé tout l'univers n'a jamais écrit un

mot sur vous, pas ça, pas ça, pas la moindre fiche anonyme, la

peau, quoi!... Mais croyez-moi, il aurait pu devenir dangereux:

il était beaucoup trop intelligent. Il nous faisait beaucoup de

tort à nous, personnages officiels: il devinait, monsieur! C'est

affreux! Vous, il vous aurait mangé aussi! C'était plus fort

que lui: il fallait qu'il mît tout dans sa poche, les choses,

les gens. Croyez-moi, monsieur, n'ébruitez pas cette affaire...

Histoire de mœurs... Il était ivre, n'est-ce pas? ivre-mort?...

Non?... Si... si!... Ivre-mort ou, du moins, au moment précis de

la congestion... Non?... Accordez-moi qu'il titube... Vous êtes

obligés de le quitter... Rendez-vous... rendez-vous d'affaires!

Et alors arrive une de ces sales autos, qui fiche le camp, après,

très vite... Allez vous coucher, monsieur, au plaisir!... La voilà

justement, l'auto!...

CHAPITRE IX

LA SÉANCE CONTINUE.

_M. Rocaroc à M. Capucino, Cayenne_

Mon cher Directeur,

Vous m'avez vu, si vous m'avez regardé, pleurer un ami qui vous

toucha, hélas! de trop près.

Un même deuil m'étreint aujourd'hui.

Vos fonctions vous ont permis de peu fréquenter le nº 14713, dit

le _Défrisé des Panoyaux_: c'est l'objet de mes regrets et de ma

douleur.

Au bagne, j'avais peu remarqué l'individu: il n'était pas de mon

équipe--et j'avais autre chose à faire.

Mais, dès mon arrivée à Paris, il s'imposa à moi par une

ingéniosité, une énergie, une éloquence, un esprit d'initiative

et une bonhomie insensés. Je lui devrai la fortune. Inventeur,

créateur de notre banque, il ne s'en occupait que de loin, et de

haut, et se contentait de ses appointements de secrétaire général,

qui étaient fort élevés, et de sa participation aux bénéfices,

assez peu négligeable.

Comme tous les hommes de génie, il s'en tenait à ses idées qui

changeaient souvent et se multipliaient, au pas de charge, se

souciant peu de leur application.

Paul Chéry, pour le nommer, était une brute qui avait soif de

néant et de ciel. Bihyédout (nom, pour Paris, du 14713) était un

esprit qui--je l'ai su trop tard--n'avait soif que de l'ordure.

Mais il ne m'a jamais fait que du bien. Passons. Moi, vous me

connaissez, monsieur le Directeur: je ne suis ni bon, ni mauvais,

je suis au _mitan_.

Je vous vois sourire et murmurer: _in medio stat virtus_.

Je ne suis, certes, ni vertueux, ni la Vertu (avec un grand V) ni

même _une vertu_. J'ai pris ma part des péchés des hommes, mais

tout est relatif, tout est _actuel_.

Assassin et voleur, je prétends valoir n'importe qui et n'être pas

méchant. Je me suis défendu, et me défends, _d'avance_, voilà tout.

Vous avez, dans une de vos dernières lettres, blâmé la profession

que je me trouve avoir embrassée. Je n'ai pas été désapprouvé

par un de vos supérieurs les plus hiérarchiques et j'ai même eu

la joie respectueuse et un peu amusée de vous faire décerner un

honneur qui, au reste, vous était dû. J'éprouve la joie plus

grande, plus humaine, plus qu'humaine et très pure d'avoir rendu

service à ceux des hommes qui sont dignes de ce nom, qui veulent

travailler, avoir des jours pleins et des nuits sereines.

Oui, mon cher maître, la suppression des empêcheurs de goûter et

de déguster en rond n'a pas une mauvaise presse. J'incarne la

Fatalité ou plutôt nous l'incarnions, ce pauvre Bihyédout et moi,

avec désinvolture.

Mais mon triste associé devenait terriblement chimérique. Son

idéologie tournait au lyrisme et à l'extase et, si j'ose l'avouer,

un discours qu'il me débita à l'instant de sa mort m'épouvanta

plus que sa fin même.

Il n'est que le camouflage de son trépas pour m'avoir terrorisé

plus encore. Imaginez que le commissaire n'a pas voulu encaisser

et endosser le guet-apens et le meurtre. Il paraît qu'il y avait

des à-coups et des dessous. J'ai compris les capitaines de

gendarmerie qui utilisent des balles de Lebel dans des cadavres de

bandits à primes et avancements, mais faire passer une auto sur

la trace d'un revolver, c'est une opération judiciaire que je ne

connaissais point.

J'ai rendu quelque estime à ces voitures calomniées et, comme

on ne sait pas ce qui peut arriver et que la disparition de

mon associé me laissait des fonds disponibles, j'ai acheté une

soixante-chevaux. A votre service, mon cher directeur!

Mon malheureux ami était très parisien, très répandu,

universellement méprisé et honni, c'est dire qu'on en parlait à

tout bout de champ. Personne ne s'est inquiété des conjonctures où

il avait perdu l'existence. Au fond, c'est un suicide comme celui

de Paul Chéry, mais ici, c'est la Loi qui, éclatante et en grand

apparat, rend, sans tête, un fou à sa chimère, là (c'est ici),

la Loi fait écrabouiller un sage voluptueux pour l'enfouir sans

bruit. Ah! la vie! mon cher directeur! la vie! c'est au dessous de

la bêtise, de l'idiotie et du néant!

C'est tellement sot que ça vous enlève tout sentiment et que ça ne

vous laisse qu'une sorte d'égoïsme vaniteux et sentimental (ce

qui n'est pas un sentiment).

Au fond, je suis satisfait; bassement, ignoblement, d'être

débarrassé de mes deux amis, Chéry et Bihyédout, heureux de les

regretter--à en crever--et d'avoir à les regretter.

Je me sens libre.

Je ne me sens libre que maintenant.

Libre parce que les affaires ne vont pas mal du tout.

Libre parce que je n'ai plus ni hypnotiseur, ni conseiller cynique

et bonasse, libre parce que je n'ai plus besoin de mon terrible

cousin de ministre (j'espère que vous l'avez remercié pour votre

rosette), libre envers mes victimes et mes employés.

Car je continue à exercer mon industrie.

J'ai charge d'âmes, d'âmes à délivrer--s'il en reste,--d'âmes à

nourrir, avec le corps. J'ai hésité, j'ai interrogé ma conscience

(mais oui!) et mon cœur (parfaitement!) Et nous avons eu, hier

soir, notre mendiant quotidien (deux ou trois au nombre) et un

type qui n'est pas pour me faire changer de main (vous verrez

ci-après le gabarit du coco).

Je vous avouerai, en outre, que j'ai besoin d'occupation et de

distraction, que la méditation m'est lourde et insupportable et

que j'ai trop de souvenirs pour un seul homme.

Je fonderai, à l'automne, un journal gouvernemental, mais nous

nageons encore en plein été et je tiens à posséder personnellement

la moitié plus une des actions, argent comptant: j'ai peur de

me soupçonner et convaincre d'ambitions politiques. La famille,

voyez-vous!

J'ai un cousin ministre. Pourquoi ne serais-je pas député?

Vous m'avez rendu l'honneur--l'honneur d'un autre--et prêté une

nouvelle vie--la vie d'un autre. Je suis un citoyen tout neuf,

tout battant neuf, un électeur qui n'a pas encore servi, un

éligible à la disposition des scrutins. Je vous dois tout--et la

liberté qui est plus que tout.

Vous êtes mieux que mon père. Passons.

Ou plutôt, puisque nous n'avons pas encore quitté ce terrain, vous

me laissez deviner que vous êtes, non fatigué, Dieu merci! mais

las! et, si j'ose employer ce mot, un peu écœuré!

Vous n'avez jamais profité de vos congés, vous les avez

capitalisés: ça fait un assez joli tas de campagnes et

d'annuités. Bref, vous avez droit à votre retraite: pourquoi n'en

jouiriez-vous point? Et vous me permettrez de donner à ce terme:

_jouir_ tout son sens, tous ses sens.

Je connais votre tristesse et quelques-uns de vos chagrins.

C'est une raison de vous secouer. La terre de Guyane vous

est, depuis plus d'une année, aussi disgracieuse et dolente

que le pavé de Paris. Vous n'avez plus aucune illusion sur la

moralisation possible des forçats, des gardiens, du personnel

administratif, de la colonie entière, voire de vos égaux et

supérieurs hiérarchiques de Cayenne et de la mère-patrie. D'autre

part, monsieur le Directeur, vous êtes jeune encore et plein de ce

feu sombre qui veille et se conserve sous la cendre et qui doit

se jeter sur l'existence pour ne pas se consumer soi-même et se

détruire vainement, plein d'une énergie inemployée qui doit s'user

en volupté et en action nouvelle, d'une bonté, enfin, à laquelle

il faut un aliment et des objets inédits.

Interrogez-vous bien, n'avez-vous pas envie de Paris, du

boulevard, des cafés, des théâtres, de tout ce qui vous peut être

oubli, distraction, rêve dans un passé très lointain?

Et moi, et moi... car il faut parler de moi...

Vous souvenez-vous du _Journal intime_ que vous voulûtes bien

parcourir, à mon insu, quand j'étais à votre service. Vous m'avez

serré la main, violemment, pour avoir lu, en tête d'un de mes

cahiers, le cri de bête: «Oh! un ami!» Ce cri-là, actuellement,

c'est tout moi! Je n'aurais plus le courage d'y ajouter des

mots! Je ne pleure même plus. Il me semble que ce cri, c'est mon

odeur--une odeur de mort, une envie, tout ce qui me reste de

besoin d'existence, de besoin d'âme, de besoin!

Eh bien! venez, mon cher Directeur, venez! ne vous en tenez pas à

un préjugé grotesque: acceptez d'être secrétaire général de mon

entreprise, mon directeur de conscience, oui, de conscience, mon

compagnon de pensée, mon père, enfin, puisque vous êtes mieux que

mon père. Toute la somme d'affection, de tendresse, d'estime,

d'admiration et de respect que je n'ai pas eue à dépenser, hélas!

tous mes bons sentiments, tout mon sentiment, je les situe en

vous: je ne vous donne sans doute pas beaucoup, mais on ne donne

que ce qu'on a.

Dieu est trop haut pour moi: je m'arrête à l'homme que vous êtes,

si homme et si âme. En outre, j'ai un aveu à vous confier: je

suis résolu à faire le bien, à payer la rançon très large de mes

opérations, à créer, autant que je le pourrai, un office personnel

et privé de l'aumône éclairée et supérieure, de la fraternité

réfléchie, un ministère du sourire et de la prière exaucée. Je

veux reprendre sur les faux pauvres pour les vrais pauvres,

sur les inutiles dangereux pour les inutilisés nécessaires ou

simplement utilisables, sur les incurables pour ceux qu'on peut

guérir, sur la plaie purulente pour la blessure touchante et

noble, mais, n'est-ce pas? ne m'obligez point à devenir pompier:

vous m'avez compris, vous acceptez?

C'est le discours _in extremis_ de Bihyédout qui a triomphé de

mes derniers doutes: ce bougre-là m'avait refoulé dans le vice et

dans le crime, qui me faisait laver le sang dans de l'_extra-dry_

et du _whisky_ sans _soda_, qui me faisait oublier les vieillards

assassinés dans de jeunes drôlesses terriblement vivaces! Et ce

Méphisto à bedaine m'écrase de poésie avant de s'enliser dans

l'authentique infini! Son lyrisme s'est, dans mes veines, transmué

en pitié: c'est la seule poésie humaine...

Mais je suis véritablement ému: je m'étends, je m'étends...

Puisque vous acceptez mon humble proposition (ne dites pas non!)

je veux vous faire un tableau de ma compagnie, je ne veux pas

écrire ma bande.

Je suis à la tête d'une centaine de bandits qui ont été très

affectés--jusques et y compris les larmes--de la mort du _Défrisé

des Panoyaux_. Il en est qui _ne voulaient plus vivre_ et qui,

petit à petit, m'amenaient des recrues d'élite (lesquelles,

pour rien au monde, n'auraient voulu coopérer aux agissements

de Bihyédout et ne sont peut-être pas étrangères à son trépas

obscur). Anciens et nouveaux se sont réconciliés sur le cadavre en

me déclarant qu'après tout, j'étais «un autre costeau que le type,

moins poseur, moins râlant, moins rechignant, plus distingué--et

d'attaque». Ç'a été, pour la pègre, une délivrance, et pour

moi, un nouvel escadron. J'ai deux cent cinquante exécutants

(ou exécuteurs) sans mettre en ligne de compte les indicateurs,

amateurs et le casuel.

Une des branches les plus florissantes de mon industrie, est le

duel, j'entends le duel entre duellistes d'une certaine espèce

et qui représentent les spadassins d'antan, à cette différence

près qu'ils sont, non employés à gages, mais sans gages et que

leurs patrons intérimaires s'en défendent plus que de raison. En

occupant ces gars entre eux, quelques-uns de mes clients ménagent

leur légitime et je ne désespère pas d'arriver, de proche en

proche, à réaliser cette admirable page de _Salammbô_ où les

mercenaires se détruisent, malgré eux et en s'embrassant, jusqu'à

la plus fugitive des ombres de leur ombre. Mais il faut encore un

gros ordinaire de combats singuliers pour en gorger le public,

nausée incluse, et le préparer à une hécatombe en règle où tout

disparaîtra, avec les procès-verbaux de rencontre, témoins contre

témoins, médecins contre médecins, armuriers contre reporters et

marchands contre gendarmes.

Ma clientèle est contente: ça continuera.

Il faudra bien encore, un jour, après épuration, bien entendu

(mais ça vous regarde, mon cher Directeur), mettre le feu aux

asiles de nuit, bancs de nuit, hôtels à la corde, maisons

d'aliénés, hôpitaux, voire, hélas! aux prisons, dépôts de

mendicité, salles soi-disant de travail, refuges et ouvroirs.

Il faudra, après examen préalable (c'est encore votre affaire)

tirer des feux de salve sur les moignons d'humanité qui viennent

aux casernes quêter les eaux grasses et les os jetés... Mais ne

songeons qu'au bien.

Je ne suis pas digne de m'y frotter. Déjà j'ai, en propre, des

disponibilités monnayées très suffisantes, non pour récompenser

le vrai mérite qui n'est rien, mais la pénurie méritante, qui est

tout.

Si vous vous refusez à ma demande, je suivrai les errements de

Bihyédout, je me livrerai à un massacre à la Saint-Dominique ou à

la Hérode et je n'aurai pas de fine douceur dans un remords opaque

et sourd. Je réclame de vous un sacrifice immense et, quoique

indigne, je vous offre un sacerdoce, le plus rare et le plus

consolant qui soit.

A bientôt, n'est-ce pas? mon cher maître et collaborateur, et

sachez moi, d'un cœur régénéré et rasséréné par la gratitude

agissante,

Votre

Feu B. de La C.

CHAPITRE IX (_annexe_)

LOUIS-NAPOLÉON SOLSEQUIN

«Lorsque, sur le coup de sa quarante-deuxième année, M.

Agénor-Constant-Eudoxe Solsequin connut la gloire d'être père,

il n'en conçut (pour ainsi parler) qu'une fort spéciale vanité.

Après un conciliabule anxieux avec deux de ses amis, militaires

à la retraite et mécontents, il se rendit en cabriolet, en leur

compagnie, à la mairie de Strasbourg, et déclara ne consentir à

donner à son enfant légitime et du sexe affirmé masculin, que les

prénoms de Louis-Napoléon-Bonaparte.

Le scribe, affolé, sans en entendre plus long, alla trouver

le secrétaire. C'était au temps où un prince, encore jeune,

attendait dans la citadelle de la ville une mise en liberté

triomphale et secrète. Le fonctionnaire, dûment appelé, prit le

nouveau père par un bouton changeant de son carrick de cérémonie,

l'adjura, le supplia.

--Ennemi de la tyrannie bourgeoise.--(Tais-toi, tais-toi!)

serviteur fervent des gloires de ma patrie, je veux que ma

progéniture...

--Notre progéniture! intervinrent les deux officiers. Le chevalier

que voilà, le chevalier que me voici, nous insistons, monsieur!...

Le folliculaire usa des grands moyens: il mena le maigre

cortège de cafés en brasseries, usa des sobriquets, appelant

celui-ci Kikele, cet autre Feiffel, ce troisième Kartoffle;

sa triste victoire raya le vocable Bonaparte, sous le

prétexte--soutenable--que c'était un nom de famille (il fallut

saluer) et non un prénom.

--Tu comprends, avait conclu Agénor-Constant-Eudoxe, je n'ai pas

eu le bonheur de mourir pour Sa Majesté l'Empereur et Roi (ici,

les deux ex-demi-solde avaient pris la position), je vieillis en

péquin de quatrième classe, je veux que mon moutard recueille,

avec le fruit de mon inaction, la fleur de mon désir de gloire! A

la vôtre!

Ce vœu, comme les autres, ne se réalisa point.

Le jeune Louis-Napoléon téta dans l'insignifiance, se sevra

indifféremment, marcha cahin-caha, moucha là et ci, prit ses

lettres où ça lui chanta, bêtifia, ânonna, bâtonna, truffa de

pâtés sa ronde et sa bâtarde, chanta à faux ses racines grecques

et son histoire sainte, lemme par lemme sa géométrie, équation par

équation son algèbre.

Son bachot lui fit l'effet d'une longue médecine.

Pour fuir le collège et la Faculté toute proche, il s'engagea,

histoire de guerroyer en Crimée, et ne fut pas trop fâché d'être

laissé dans une compagnie de dépôt, à Pontarlier.

Il emporta, du régiment, un galon de premier conducteur, un

certificat de bonne conduite, un congé de semestre renouvelable et

un grand dégoût des responsabilités.

Il entra donc au ministère de la Maison de l'Empereur avec le

grade immérité de rédacteur et fit tellement remarquer son silence

appliqué, son insignifiance laborieuse, son infatigable néant,

qu'il connut, sans s'en étonner, les plus rares avancements.

Certains de ses collègues et de ses supérieurs le craignaient

comme mouchard avéré, d'autres comme révolutionnaire puissant.

Grognard à l'envers, il ne murmurait jamais, marchait à pas très

courts, ne faisait pas de zèle, était juste assez poli pour se

faire redouter de tous.

Les évènements de 1870-71 ne lui offrirent ni occasion d'héroïsme

ni excuse de lâcheté. Lieutenant aux compagnies de marche de la

garde nationale, il commanda, sans morgue, sortit--et rentra.

Après la Commune, qui le respecta, il reprit ses fonctions au

ministère des finances, poursuivit une carrière plane et heureuse

et ne se réveilla de son calme labeur que lorsque la nécessité de

caser un sous-chef adjoint de cabinet lui fendit l'oreille, à lui,

Solsequin, à la soixantième année de son âge, l'an 1896 de l'ère

vulgaire.

Chef de bureau, chevalier de la Légion d'honneur, officier de

l'Instruction publique et du Mérite agricole, chevalier de

l'ordre de Léopold et de la Couronne d'Italie, titulaire de

la médaille d'or de l'Encouragement au Bien, chef de division

honoraire et membre associé de l'Académie des Beaux-Arts du

Yucatan, Louis-Napoléon sentit, du soir au lendemain matin (très

tôt) que ses titres et dignités ne valaient que sur un billet de

faire-part et qu'il n'était pas encore du bois dont on fait un

cercueil et un mort.

Malgré le besoin de travail qui lui remuait la main droite,

il eut assez de dignité professionnelle pour ne pas louer à

des particuliers le reste des services qui étaient reconnus et

pensionnés par l'État.

Il frémit à compter ses revenus et capitaux dont jamais il n'avait

eu cure, et, résigné à vieillir, étant vieux, à croupir dans sa

retraite, étant retraité, il prit la canne de ville--bâton du

pèlerin moderne,--quitta ses lunettes de fonctionnaire, et, pour

la première fois, ouvrit ses yeux libres sur un bref univers.

Tout de suite, il fut ébloui.

Ses voyages, ses voyages d'agrément, étaient demeurés

administratifs. Il s'en était remis à des guides, à des

Compagnies, à des maîtres à admirer (en petit texte). A peine si,

par habitude, il avait à chercher à établir si une proportion

était juste ou une impression exacte, à un mètre ou un point

d'exclamation près.

De ses traversées de Paris, il ne gardait que l'impérieux et

éternel dessein de trouver ce plus court chemin d'un point à un

autre qui, en style noble et chimérique, se nomme la ligne droite.

Il avait toujours maudit, sans phrases, les architectes et

archéologues qui obstruent les routes naturelles de maisons,

palais, monuments et autres obstacles.

Il avait toujours eu un but: son devoir; un départ: son

appartement; une halte: son restaurant.

Rien ne lui appartenait plus, pas même ses sujets de conversation,

si étroitement liés à ses fonctions et à ses collègues; il n'avait

plus la ressource, possible et chère au temps d'Henri Monnier et

de ce Balzac, de rôder en revenant,--en revenant--bon,--autour de

son bureau et de son pupitre, histoire de mettre au courant un

successeur inhabile à jamais.

Les règlements vous fendent, aujourd'hui, l'oreille pour de bon.

Puisqu'on s'est donné la figure de travailler, on travaille, de

naissance, sans méthode, sans finesse, sans tradition! Pouah!

La mort dans l'âme, M. Solsequin s'avoua son ravissement de

découvrir la Nature, le soleil, l'ombre et Paris, et prolongea son

délice.

Des comparaisons se nouèrent en son esprit entre ces paysages

ressuscités et d'autres sites qu'il avait honorés de sa présence,

sans y attacher d'autre prix. De fil en aiguille, il reporta toute

son admiration affectueuse et passionnée sur l'air de la ville et

sur son ciel qu'il huma, d'un trait, les yeux fermés.

Le soleil, très doux, lui était fraternel et câlin, le ciel, en

fumée de nuages, se glissait sous ses paupières closes; un parfum

d'antiquité humble, familiale et fine le pénétrait, sous ses

vêtements bourgeois, une senteur marine l'enserrait, et, de biais,

une immense onde de lumière, de science, de sourire, de besoin

et de satiété bruissait autour de ses oreilles et de son chapeau

haut-de-forme.

Il cilla, pour s'orienter.

Il se repéra au goulot de la rue St-Martin, jouxte la Seine. Une

grosse et grise église minable le menaçait de sa proche ruine,

au flanc de laquelle s'accrochaient un échoppe de bijoutier en

vieux, faux, et une boutique de bistro-savetier, une église où,

pour entrer, il fallait avoir bougrement besoin de prier! Cette

masure sacrée se passait d'ornements extérieurs: elle avait les

plus beaux saints du monde. Une double voûte de mendiants des deux

sexes montait autour des escaliers, accotés, vénérables, sans

niches et bienheureux, nimbés d'un clair soleil et d'une ombre

sublime, tout en argent doré sous une patine d'un vert-de-gris

qui ne s'obtient qu'en mille et quelques années, au fond de la

mer. Les barbes sales, les yeux absents ou chassieux, les cheveux,

les crânes, les loques, les moignons, tout était auguste, tant la

sérénité de cette détresse était drue, d'ensemble et bien encadrée.

Le chef de bureau resta béant. Il n'avait jamais connu l'envie.

Les ministres, les gouvernements, même, s'étaient succédés

au-dessus de sa tête sans qu'il y prît garde. L'admiration et

la rancune n'avaient pas trouvé place en son âme. L'amour!...

L'amour, ç'avait été une déception incessante et cette lèpre de

mépris doux, de dégoût tendre qu'on remet sur sa chair après une

expérience de plus, en attendant une nouvelle preuve et un autre

vomissement...

Cette fois, M. Solsequin maudit les hommes et les Dieux. A

soixante et un ans, il découvrait le secret de la vie! Il se

rappela confusément la fable persane de la chemise de l'homme

heureux, lequel, comme chacun sait, n'a pas de chemise. Il

considérait cette grappe argentée, empourprée, ensoleillée,

incrustée et sacrée d'êtres sans feu ni lieu qui avaient tout

le feu de Dieu, tout le lieu de Dieu. (En fait, qui pouvait

fréquenter cette église?) Les pauvres ne tendaient pas la main,

ne marmonnaient ni patenôtres ni suppliques, semblaient seulement

éternels et béats...

Louis-Napoléon rentra dans son confortable entresol de la rue du

29-Juillet, l'esprit en berne--et le cœur vibrant.

Il s'affaissa en pleine méditation. Il aurait été sauvé si les

misérables lui avaient pu inspirer quelque commisération. Il eût

donné toute sa fortune pour n'avoir que pitié, pour avoir pitié.

Non: c'était l'envie qui le tenait sous son talon nu, l'envie et

sa saveur empoisonnée, l'envie de la boue, l'envie de la crasse,

avec des fossettes de rire et des trous de soleil.

Le forçat honoraire: roman immoral · 第 7 / 9 段