Confusément, j'aperçus mon maître, M. Capucino. Mais pourquoi ne
m'appelait-il plus Joseph, comme de juste?
--Monsieur le Directeur, dis-je, comment pourrais-je m'ennuyer?
--Je ne vous demande ni comment ni pourquoi. Vous vous ennuyez.
Voilà. Je m'ennuie bien aussi, moi--au moins!
--Monsieur le Directeur n'est donc pas content de moi?
--Trop, monsieur! Trop! Un domestique qui fait trop bien son
service s'ennuie. Un domestique doit être si peiné d'avoir à
peiner qu'il négligera nécessairement ceci ou cela. Vous, vous
avez l'œil et la main à tout. Vous cherchez dans le labeur un
dérivatif, une consolation. Vous vous donnez tout entier, en
mieux. C'est que vous vous ennuyez. Voilà.
--Monsieur le Directeur ne va pas me renvoyer? balbutiai-je.
Je n'ai pas redouté--outre mesure,--la promiscuité et même la
solitude du bagne, mais l'idée de n'avoir plus de compagnon et
d'être dominé par la hantise de ce compagnon disparu dans les
mille et mornes tortures du châtiment me terrassait.
--Si! proféra M. Capucino, je vais vous renvoyer ou plutôt, tenez,
Bicorne, je vais vous faire mourir.
J'eus un sourire. Je comprenais--enfin! Cet homme avait voulu
m'éprouver pour me tenailler à loisir. Tenant ma vie entre ses
mains lors de ma complicité passive, il avait savouré son plaisir
de me voir courbé sous lui, non sans affres, pour livrer son
esclave à son jour, à lui. Comme c'était chiourme! Comme c'était
corse! La vendetta en tablier! Mais la vie, la mort, zut!
--Comprenez-moi, poursuivit M. Capucino. Vous êtes retranché
de la société, mort au monde. Par une cruauté extra-juridique,
que je n'ai pas à apprécier, les condamnés à moins de huit ans
_redoublent_ ici, comme les mauvais élèves des écoles. Mais les
examens de sortie sont plus durs. Cinq ans de travaux forcés, ça
en fait dix; sept, quatorze; huit, seize. Après, c'est perpète.
Or, mon cher, vous avez eu vingt ans pour avoir assassiné, avec
préméditation et sous couleur de le dévaliser, un brave garçon
de recettes dont j'ai les meilleures nouvelles. Le dommage que
vous avez causé à la banque de ce garçon est nul ou annulé. Je me
demande donc pourquoi l'on vous garde ici.
Il fit une pause et continua:
--Je ne me demande pas pourquoi. Moi, j'ai à vous garder. Je
suis payé pour ça. Pas cher. Mais payé. Fonctionnaire, je ne
puis rien. Homme, je vous tiens quitte. Je n'ai pas le droit de
vous relaxer. Mais je puis vous tuer--sans douleur... A cause,
continua-t-il, égaré, à cause de notre pauvre Paul... Celui-là,
je n'ai pas pu le sauver: il ne voulait pas. Mais vous... vous...
à sa place... vous voulez bien, n'est-ce pas... oui, oui?... Vous
l'aimiez... Vous avez failli redevenir, devenir criminel, pour lui
faire plaisir. Et maintenant, il dort... s'il dort...
Je crus que M. Capucino allait défaillir. Mais ce diable d'homme
se reprit, sourit et, d'un ton presque naturel, commença un récit:
--Mon cher, vous n'attachez pas assez d'importance à la politique
de la métropole. Vous ne lisez pas les journaux que vous
m'apportez. J'ai beau laisser traîner les dépêches, ouvertes: vous
ne les regardez pas. Vous voyez que vous n'étiez pas né pour être
ou devenir domestique. Vous ne savez même pas que vous avez un
cousin au pouvoir. Ministre, mon ami! ministre!
--Je suis sûr, interrompis-je, que c'est cette canaille de Charles!
--Très exact. C'est bien Charles! Canaille? je ne sais pas. Mais
je le croirais, à l'indifférence dont il fait preuve envers vous!
--Ah! Monsieur le Directeur ne le connaît pas! Je parierais que
mon cousin ne sait pas que je suis au bagne. Il ne prend garde
qu'à ses affaires, qu'à son affaire. Rien n'existe pour lui que
lui. C'est pour cela qu'il est socialiste. Et le voilà ministre!
--Il est plus socialiste que jamais. Mais le vent a tourné, en
France. Ça lui fera plaisir de vous revoir. Un parent pauvre chez
un socialiste, c'est un rayon de soleil!
--Monsieur plaisante! En France, moi! chez un ministre!
--Écoutez, Bicorne. Je suis égoïste. Je vous demande votre
protection.
--Ah! monsieur, monsieur! Votre générosité prend des
déguisements!...
--Voici. Je vous tue. Vous me faites nommer officier de la Légion
d'honneur et n'importe quoi, en France. Je ne puis plus rester
ici. Je suis trop vieux--et pas encore assez vieux pour crever.
Vous, vous en avez assez. Ne dites pas non. Il se trouve que,
par une incurie administrative qui ne vous surprendra pas, j'ai
toutes les pièces d'identité d'un brave colon qui est mort, il
y a quinze jours. Il ne manque que son acte de décès. Ce papier
essentiel n'a pas été dressé par suite d'un accès de fièvre chaude
d'un scribe. L'individu est strictement de votre âge. Il n'a pas
un aussi beau nom que vous mais son nom est assez pittoresque:
Rocaroc (Edme-Emmanuel-Augustin-Properce-Sulpice). Vous choisirez
votre prénom dans le tas. Vous, voici. Vous allez mourir dans les
flammes, en me sauvant pour la seconde fois. Car vous m'avez
déjà sauvé une fois, mon vieux: ne l'oubliez pas: il ne restera
rien de vous, qu'un bel ordre du jour vous donnant en exemple à
vos compagnons d'infortune. C'est même tout ce qu'il y aura de
moral dans cette aventure. Et--qui sait?--les forçats prendront
peut-être goût à l'héroïsme et au dévouement: le crime que je vais
commettre d'incendie volontaire sur des effets hors d'usage fera
peut-être sourdre une infinité de belles actions. C'est la vie,
mon vieux, c'est la vie! Qu'en pensez-vous?
--Monsieur le Directeur, monsieur le Directeur, c'est bête: je
pleure!
--Gardez vos larmes pour éteindre l'incendie: ça suffira. Un
mot, encore. Je ne vous fais pas prêter de serment. Je ne vous
demande pas d'être un honnête homme et un bon citoyen. Je sais que
c'est difficile. Je vous demande seulement de ne pas commettre
d'atrocités pour le plaisir. Faites pour le mieux. Nous nous
reverrons à Paris. Souvenez-vous un peu de ceux que vous allez
laisser ici. Il ne leur a manqué, à chacun, que le hasard d'une
amitié, la chance d'un attentat. Et tâchez à ne pas les rejoindre.
Je ne serais plus là pour vous sauver. Bonsoir. Joseph!...
* * * * *
On lit dans le _Moniteur officiel des colonies de transportation_:
«_Quelle que soit la légitime sévérité de notre opinion
traditionnelle sur la population pénale qui désole, en
l'emplissant, notre ville et ses dépendances, il est juste
de saluer avec les palmes du pardon les forçats trop rares,
hélas! qui se réhabilitent par une mort--nous ne dirons pas
honorable--mais sublime et qui mériteraient de demeurer
éternellement dans la mémoire des hommes si, précisément, leur
noble disparition ne devait pas leur assurer la suprême récompense
du crime effacé: nous voulons parler de l'oubli. L'être--que
notre estimable clientèle de lecteurs blancs et de couleur nous
permettra de pleurer avec elle--s'appelait B. de la C... C'est
assez indiquer qu'il était de bonne noblesse, d'une noblesse de
robe qui, malgré son origine, donna néanmoins à la mère-patrie un
lieutenant-général, deux maréchaux de camp, un cordon rouge et
un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Une
folie de jeunesse le mit sous la main de la loi. Son repentir,
dès son arrivée sur nos chantiers, fut l'objet de toutes les
conversations des gardiens si dévoués et autres fonctionnaires.
Des circonstances encore mystérieuses, bien que providentielles,
lui permirent de sauver l'existence de l'éminent directeur du
pénitentier, M. Sylvestre Capucino, menacée par la folie homicide
de ce Paul Chéry qui paya de sa tête, récemment, son forfait
heureusement avorté, agrémenté de l'assassinat trop réel d'un
humble gardien dont nous n'imprimons pas le nom ici, pour ne pas
rouvrir une blessure éternellement saignante au cœur de son épouse
établie blanchisseuse, rue X... nº 4 bis. Touché par le dévoûment
du détenu, M. le directeur l'avait attaché à sa personne. Sans
se soucier de ses origines patriciennes, heureux de reconquérir
quelque dignité dans le travail le plus dédaigné, B. de La C... se
révéla bientôt le plus actif et le plus obéissant des valets de
chambre. Le plumeau n'avait pas de secrets pour lui et c'est avec
une dévotion presque électrique, qu'il s'acquittait de la fonction
de rendre la vaisselle à sa première blancheur, l'argenterie à
son suprême éclat. Hélas! la digne et spartiate économie de M.
le directeur devait conduire à sa perte l'ex-criminel régénéré!
C'est en nettoyant, à l'essence, auprès d'un bidon de pétrole, les
gants de M. le directeur que B. de La C... ressentit les premières
atteintes du mal qui devait l'emporter! Environné de flammes,
aussitôt secouru par M. le directeur qui se précipite, l'infortuné
serviteur a à peine le temps de l'écarter, de s'écrier: «Pas vous!
Pas vous! Que Monsieur s'écarte! Vite! Vite!» et déjà, il n'est
plus qu'un brasier qui diminue à vue d'œil, qui, noircissant
affreusement, se ratatine, (si nous osons employer un tel mot
en de semblables occurrences), qui cesse bientôt de pousser des
cris stoïquement étouffés, et qui, enfin, jonche, d'un débris
insignifiant et calciné, l'office aux trois quarts détruit du
palais de la direction!_
_L'incendie a été assez rapidement circonscrit et arrêté. Les
dégâts seraient purement matériels si, comme nous l'avons relaté
avec quelques détails, on n'avait à déplorer le tragique trépas du
condamné repentant B. de La C... Ses restes inexistants n'auront
même pas la consolation d'une sépulture! Ils ont été emportés
pêle-mêle avec les autres décombres. Mais un honneur autrement
rare est dévolu à ce spectre évaporé: ses co-détenus, pour l'amour
de lui, sont gratifiés d'un quart de vin par M. Capucino. L'état
de M. le directeur est, malgré son chagrin, des meilleurs._»
* * * * *
A quelques jours de là, M. Rocaroc, ingénieur civil, s'embarquait
à Papaëte sur l'_Astrolabe_ des Chargeurs-Maritimes, à destination
de Bordeaux. Un mal de dents opiniâtre l'avait empêché de montrer
sa figure et même de parler, des environs de Cayenne à Tahiti.
Mais dès qu'il se trouva sur la route azurée de la France, avec
des compagnons inconnus, sa face désenfla et quitta ses linges,
un sourire revint à ses lèvres rasées et l'avenir lui-même mit du
bleu à ses yeux noirs.
CHAPITRE III
PARIS!
_M. Rocaroc à M. Capucino, directeur, Cayenne._
Mon cher Directeur,
Tout d'abord, et très simplement, permettez-moi d'inclure
dans l'enveloppe préparée à votre adresse, la somme de deux
mille francs que j'ai l'honneur et le plaisir de vous devoir.
L'argent est si capricieux qu'il aurait peut-être la tentation
de s'évader d'ici tout à l'heure et je veux être, au moins
vis-à-vis de vous, un honnête homme de forçat. Je vous assure,
sans y insister et pour n'y plus revenir, que ces deux billets
bleus sont légitimement acquis: ils sont prélevés sur les fonds
secrets. J'espère que, sur ce dont je ne vous suis pas strictement
redevable, il restera assez pour payer une tournée à mes anciens
camarades, pour fêter tacitement, et sans le savoir, mon
extra-légale résurrection. Vous trouverez un prétexte plus digne.
Merci encore.
Mon arrivée à Paris a été, comme il convenait, discrète et
morne. Descendu à la gare d'Austerlitz, j'ai étouffé mon émotion
en remarquant combien Paris voulait dégoûter, à l'avance, les
enthousiastes pèlerins qui débarquent dans ses murs, en leur
montrant les murs les plus gris, les plus sales, les quais les
plus salement moussus et les plus couperosés que je sache.
Ces vieilles garces de gares ne lâchent leurs voyageurs qu'à
regret. Les employés ont un air de glapir: «Paris-Austerlitz...
Descend...» tel, qu'on croit descendre tant qu'on tombe et qu'on a
besoin de remonter en wagon pour fuir n'importe où, même au quai
d'Orsay. Les guimbardes à galerie, attelées de chevaux-fantômes,
ont la mine--je ne sais si vous sentez comme moi--de vous mener à
Mazas--démoli--ou à la Morgue, pour une confrontation.
Dehors, des avenues chauves, des rues lépreuses, un décor de
cinquième acte de mélo!
Il était très tôt, pour Paris, quand je donnai mon ticket. Je
fis un détour. J'arrivai bientôt--tout droit--devant la caserne
des Célestins. Des gardes, des gendarmes...: j'étais en pays de
connaissance. J'aurais dû avoir peur. Je ne pus que rire. C'est
que, à travers la porte, les portes, larges ouvertes, j'assistai
aux exercices d'équitation de ces Messieurs. Rien n'est plus
comique. Le cadre, c'est vraiment _le cadre_: des officiers qui,
gravement, deux à deux, vont au pas, en devisant avec une sérénité
affectée, faisant le sacrifice de leur existence, comme en pleine
émeute. Leurs chevaux tendent le cou pour entendre, sans y
faire attention, les menaces et les vociférations des insurgés,
terribles et absents. Les officiers bombent le torse, ainsi que
sous les pavés, les balles et les bombes; ils ne fument pas:
ils sont en service commandé. C'est l'école du stoïcisme et de
l'héroïsme. Pas un pas plus long, pas un geste plus saccadé: tout
est mathématique, sublime et géométrique. Le malheur, c'est que
l'exemple soit donné à vide: la répétition des couturières.
Pour les hommes, c'est plus amusant: la garde se recrute dans
le militaire. Des tringlots, des chasseurs d'Afrique, un vague
spahi très seul et très gêné, des dragons et des artilleurs,
trois cuirassiers et un cavalier de remonte,--tout ça plus ou
moins gradé,--tournent en rond dans le quadrilatère, au pas,
au trot allongé, au petit trot, au galop de charge, à la papa,
gaillardement, férocement, comme sur les pieds des badauds, pour
les aligner, et contre les sauvages attroupements, pour les
disperser et les réduire. Ces éléments disparates n'ont qu'un
signe commun, quoique d'élite, le blanc de la buffletterie[2], en
attendant le fourniment complet.
[Note 2: Pas l'été.]
Mais, dans leurs rangs, il y a les vieux soldats et, ceux-là,
c'est inénarrable. En képi, en bonnet de police, en veste, en
bourgeron, ils vont et s'en foutent, s'en foutent, s'en foutent!
Ceux qui m'ont le plus réjoui trottaient, galopaient en chemise et
en tablier bleu, oui, en tablier bleu à peine relevé sur la selle,
la bavette bien en place et les manches retroussées. Le tablier,
à cheval! Je vous jure, mon cher directeur, que ce n'était ni
le tablier des sapeurs de dragons, ni celui des timbaliers de
mameluks, c'était le mien, celui que j'ai eu le plaisir et
l'honneur de porter à votre service et qui, d'ailleurs, m'a été
plus favorable et plus prestigieux, grâce à vous, que le voile de
Tânit. Je me pris donc à rigoler--et je réfléchis, ensuite. Il me
sembla qu'un de ces hommes à cheval, c'était moi, mais mon cheval
était moins lourd, moins serf, plus leste, qu'il m'emportait
en vitesse vers des destinées merveilleuses, que le tablier se
déroulait, s'envolait et qu'il nous faisait, au cheval et à moi,
une paire d'ailes en hauteur, à peine bleues, azurées et que je
montais... montais...
Excusez-moi. C'est une manière comme une autre de ressusciter...
... Une demi-heure après, j'étais chez mon cousin le ministre.
J'avais forcé sa porte--il ne couche pas au ministère,--bousculé
son valet de chambre, qui me connaît, et trouvé mon brave parent
plongé dans son encrier.
--Ne vous dérangez pas, Charles. Ce n'est que moi.
--Qui, toi?
--Ah! la voix du sang devient blanche chez vous. Vous me tutoyez.
Attention! Vous ne vous rappelez pas que vous tutoyez tout le
monde, tout le monde, excepté vos parents?
Il se retourna. Les grandeurs n'avaient pas affaibli son orgueil
ou diminué son dédain de l'univers. Sa figure, tout en grimaces,
pour mieux cacher son âme hautaine et tendue, ses yeux de braise
rousse, tout avait peu changé. La barbe plus courte, pourtant
et plus blanche... Et un chevron d'ancienneté, placé en plein
front, entre les deux sourcils à la Bismarck. Je me défendais mal
de quelque inquiétude. Comment croire, comment espérer que mon
cousin pût ignorer mon diable de passé? J'avais, somme toute, été
«une cause parisienne» et ma disparition même, en omettant la
chronique, judiciaire ou scandaleuse, écrite ou «parlée», devait
avoir frappé, sans nulle vanité, l'actuel potentat. Il y a dans
tout parent riche l'étoffe de plusieurs Brutus père. Pouvoir
jouer au justicier, au mieux de ses intérêts, quel rêve pour un
allié qui est ou sera gêné des évolutions, de l'existence, de la
proximité d'un obscur consanguin! D'autant qu'il y a l'opinion
publique, les ennemis, les journaux!
--Tiens! c'est vous! dit Charles. D'où sortez-vous, Monsieur? Je
vous croyais mort, fou, j'entends fou enfermé--ou au bagne.
--Pas encore! balbutiai-je, pas encore! (Je ne mentais pas. En
admettant que j'y pusse retourner, je n'y étais pas. Pourquoi
faire à mon cousin des confidences humiliantes et inutiles?)
--Allons! vous n'êtes pas si bête que ça. Pourquoi ne vous a-t-on
pas vu depuis si longtemps? Vos opinions politiques?
--La timidité, mon cousin. Le respect de votre conscience et de
votre travail. Des caprices, des passions, des voyages!...
--Toujours le même! Et l'on finit par capituler. On débarque chez
le monstre. La nécessité, hein? On a quelque chose à demander.
Vous n'avez qu'à faire demi-tour: pas de préfecture, pas de
sous-préfecture. Bibi ne fait pas de népotisme!
--Mon cousin, affirmai-je avec dignité, vous ne me connaissez
pas. J'ai renoncé à mon nom, dès je vous ai su au pouvoir. Il
n'y a plus de Bicorne de la Cellambrie. Je m'appelle Emmanuel
Rocaroc--pour vous servir.
--Ça, c'est bien! c'est très bien. Vous n'êtes plus mon parent.
J'ai le droit de m'occuper de vous et de te tutoyer. Je parie que
tu as besoin d'argent. J'ai gagné, pas?
--Oui, monsieur le ministre, tu as gagné. Moi aussi. J'ai besoin
d'argent pour rembourser un brave homme qui m'a obligé. Une
misère: trois mille francs...
--Trois mille francs! Tu nous crois donc millionnaires?
--Qui, nous?
--L'État, imbécile! L'État que je suis, quoique indigne!...
--Millionnaire ou non, il me faut trois mille francs.
--Tu me fais trembler. Tu les dois à l'Allemagne? Non? Alors à
qui?...
--Un brave homme, Charles, un très brave homme. Il a fait un
effort surhumain. Il n'a que son traitement pour vivre!...
--Un fonctionnaire! Bien! Son nom? Je le révoque!
--Il ne dépend pas de toi. Je l'ai rencontré sur le bateau.
--Pas sa place. Un gouverneur des colonies, n'est-ce pas?
--Non. Directeur d'établissements pénitentiaires. Mais il n'est
tout de même pas à sa place. Tu devrais lui faire obtenir un
avancement, en France,--et la rosette.
--Et trois mille francs! Tu n'es pas cher à acheter.
--C'est entendu, oui? Il s'appelle M. Sylvestre Capucino.
--Capucino! tu te mets bien! Une retraite pour tes vieux jours...
Non, au fait, puisque tu le rapatries... Je le connais. Je lui
dois de l'argent, moi,--oh! c'est vieux!--pour un journal bien
mort. C'est bien pour toi que...
--Merci, pour lui. Si tu savais à la suite de quelles
circonstances j'ai rencontré ce citoyen... C'est tout un roman.
--Je n'aime pas les romans...
--Depuis que tu n'en fais plus. Merci tout de même.
--N'en jette plus. Je t'emmène à la boîte, pas?
J'eus un petit frisson, entre mon épingle et ma cravate. La
boîte... J'eus peur que Charles fût plus Brutus l'Ancien que
nature... La boîte... Pour un repris de justice, ça a un sens.
--Je t'emmène à la boîte, continua Charles, pour te donner ton
sale argent. Par contre, tu me mettras par écrit ce que tu veux,
en articles non monnayés, pour ton protégé. Allons! Ouste! La
cocarde et le grelot sont en bas!
Mon cher Directeur, je ne grossirai pas cette lettre trop longue
de toutes les plaisanteries et autres observations dont mon cousin
Charles meubla les coussins d'une voiture officielle: vous l'avez
connu, Charles, au temps de ses luttes et de ses glorieux revers:
c'est Robespierre et c'est Vautrin, c'est Gaudissart et Richelieu,
c'est Marat dandy et peigné, c'est Fouquet et Napoléon. Il me
parla fort peu de vous.
--Rocaroc, clamait-il, Rocaroc! Tu aurais dû me laisser ce
pseudonyme, à moi! Ce n'est pas un nom, c'est une déclaration
ministérielle, c'est une proclamation, un défi, une menace!
Rocaroc! Tiens! je ne t'ai jamais tant aimé! Tu vois ces
jardins, ces murs, ces hôtels, ces perrons, ces portes qui ont
une défiance à triples gonds, à verrous de sûreté? Je dirais:
«C'est le ministre», on n'ouvrirait pas.--Rocaroc!» ça ne s'ouvre
pas, ça bée, ça s'offre, ça se donne! Ah! poète! frappe à ces
portes, de ton nom, de ton nom tout seul, à la volée, et tu auras
l'argenterie, les filles, les femmes, les tableaux de famille et
les enfants à la mamelle! Rocaroc! Paris serait à toi si... si
toi, c'était moi.
--Si tu veux mon nouveau nom? je te le donne.
--Et moi, je te donne mon portefeuille, pas? Je suis trop connu:
on s'apercevrait de la substitution! Hélas! N'en parlons plus. Du
reste, tel quel, je fais de la besogne!
Nous étions arrivés. Charles entrait dans l'antre du silence.
Il passa comme dans une ville prise et déjà passée au fil de
l'épée. Une seconde après, le chef-adjoint du cabinet, M. Lemuet,
m'apportait mes trois mille francs, sans un mot. Le ministre
avait déjà oublié ma présence. Il avait foncé comme un sanglier
dans ses paperasses et signait, sabrait, surchargeait, à coups
de boutoir. Nous déjeunons ensemble la semaine prochaine. Et
Charles, _in fine_, me charge tout de même pour vous de ses plus
amicaux souvenirs. C'est peut-être lourd: je m'en débarrasse tout
de suite. Il ne me reste qu'à vous exprimer une fois de plus, en
attendant mieux, ma reconnaissance vivante et active. Je vous
récrirai avant d'avoir de vos nouvelles. J'ai hâte de clore cette
lettre pour avoir la satisfaction de me dire, avec émotion, votre
très sincère et très indigne serviteur.
Feu B. de La C.»
Le diable soit des bureaux de poste et des employés qui y
sévissent! En recommandant mon envoi, je n'avais oublié que mon
nom. Heureusement, il me revint à temps. Il ne me manquait plus
que l'adresse. Au fait, j'étais sans domicile! Les rigueurs
administratives veulent vous dégoûter d'être honnête homme et
de prendre à cœur de payer ses dettes avant même d'avoir pris
un lit dans un hôtel et de s'être débarbouillé. J'élus domicile
au ministère de mon cousin, tout simplement. On peut aussi
bien être chez soi dans un ministère que chez un notaire ou un
huissier. Et cette vexation me fit sourire un peu plus, après. Ça
complétait le paysage. Paris, Paris, tu es le propre de l'homme,
le rire!--l'univers aussi, d'ailleurs!...
Rien n'est tel, en vérité, que de revenir d'un long voyage pour
avoir les plus grandes surprises, en moins, à contre-coup, le choc
en retour, quoi! Ah! Ah! les belles pudeurs de mon adolescence,
ah! ah! mes belles terreurs, ah! ah! mes respects! Que c'est loin!
que c'est loin! Tout ça est à prendre, Paris et le reste du monde!
Mon brave cousin Charles, tu m'as fait sourire toi-même. Je n'ai
pas besoin d'être ministre, moi, pour être sûr de mon pouvoir...
Les rues me semblent maintenant plus larges et plus à moi. Je suis
empereur et roi! j'existe. Il me suffit d'un tout petit faux, qui
sera à jamais ignoré, pour redevenir citoyen, électeur, éligible!
Je ne daigne. J'ai sur moi plus de douze cents francs, dont neuf
cent quatre-vingt-sept d'argent bien français... Vive la France!
Vive Paris! Et maintenant, à nous deux!»
B. R.