--Oh! fis-je d'un ton de reproche puéril, on l'a nettoyé! Il est

lavé!

Relation de cause à effet! Retrouver, comme au premier jour un

_lingue_ catalan, Ruben Matteño, Barcelona, tout frais, repassé,

pis que neuf, sans tache quand, la dernière fois qu'on l'a vu, il

était mangé de sang, de sale sang mauvaisement et mal conservé,

pour vous nuire, sur la table des pièces à conviction, être trop

sûr qu'on doit tous ses malheurs à cette tache de sang--qui

n'existe plus--et qu'on existe encore, aboli, retranché du nombre

des vivants, ne soufflant plus que pour soupirer et que l'arme est

là, pure, innocente, blanche comme une fiancée, argentée comme une

vraie pièce de cent sous, ça donne envie de recommencer, rien que

pour croire qu'on n'est pas forçat et qu'on a beaucoup à faire

pour le devenir. C'est un joujou qui vient de France. Et comment

peut-il en arriver?

--Ce couteau, ce couteau... d'où le tiens-tu?

--C'est une bien sale arme, en effet. Trop d'arête, trop de

pointe. Trop lourd. Et ces clous en étoiles jaunes sur le fond

rouge! C'est d'un bourgeois! Enfin, il faut se servir d'une arme!

Il ajouta:

--Je parle pour toi, bien entendu. Parce que moi, tu sais, j'ai

mes mains.

Et il rit, d'un rire trop gros.

--Ne compte pas sur moi, dis-je. Je ne veux pas de ce couteau.

--Tiens! tu as la voix rauque. Je ne t'ai pourtant pas encore

étranglé, toi. Mais vois-tu, si tu veux trahir!...

--Je ne veux pas te vendre. J'irai avec toi. Au besoin,

j'étranglerai, moi aussi. Je me moque d'être guillotiné. Mais

c'est physique. Ce n'est pas du remords. Ce couteau, c'est mon

couteau à moi, le couteau qui..., le couteau que...

--Zut! éclata Chéry (j'atténue), vraiment elle est bonne!

Plains-toi donc! On a fait suivre l'instrument de travail de

Monsieur! Et ta victime, ce pauvre garçon de recettes?

J'éprouvai à ce moment un des plus singuliers sentiments du monde.

J'étais à la veille du crime, du dernier crime, celui dont on ne

peut pas revenir, inutile, imbécile, odieux, inique, la perle du

suicide et du suicide involontaire. Eh bien! j'eus l'impression

profonde, animale que je _n'y passerais pas_, que non seulement

ma tête ne tomberait pas, de ce coup-là, mais que mon existence

recommencerait, libre et large...

Libre? oui! Je ne cherche pas à mentir. J'ai su mentir, j'ai dû

mentir. J'ai donné des preuves de cynisme, j'ai même _bluffé_

plus d'une fois, en dehors du jeu. Mais je jure sur ma vie qui ne

m'est un peu précieuse que parce que, tant de fois! elle ne tint à

rien, pas même à un fil de corde, de filin ou de cordelette, que

j'eus alors l'intuition que c'est au crime du lendemain que je

devrais mon avenir--et un véritable avenir. Chéry, en me jetant

à la tête ma condamnation et son objet, ce garçon de recette

falot, me donnait du même mot mes lettres de grâce, d'absolution,

d'abolition.

C'était l'amnistie. Parler, au bagne, d'un crime, c'est l'effacer,

c'est remettre son auteur en possession de son état civil et

moral, à l'orée de son infamie ou du prétexte de son infamie.

--Je marcherai, dis-je. Ne me rappelle pas cet imbécile. J'ai

toutes les raisons de l'oublier et de croire que je suis ici par

hasard.

--C'est une opinion, remarqua Chéry. Moi, tu sais, tant qu'on ne

parlera pas d'erreur, même d'erreur judiciaire...

Passons sur la nuit qui suivit cette conversation et ces

préparatifs. Les pires cauchemars... Mais pourquoi déranger les

cauchemars? Le pire cauchemar, c'est dormir quand il _faudrait_

avoir des cauchemars, dormir effroyablement, lourdement,

sourdement, simplement, pour avoir à se réveiller, éberlué, à se

demander: «Où suis-je? Qu'ai-je à faire aujourd'hui?» et à se

rappeler qu'on est au bagne et qu'on a à tuer ou à laisser tuer le

directeur du bagne.

La matinée fut admirable. M. Capucino nous avait désignés pour

être portés malades, d'office. Je l'étais. Nos frais de toilette

n'étaient pas grands. On se passe de l'eau sur la figure, avec

les mains, des mains toujours sales, par devoir. On est rasé

complètement, par mesure de rigueur, mais peu ou prou, avec des

poils durs qui vous entrent dans la paume des mains. Bref, on ne

serait pas reçu dans le moindre bureau de placement. Mais c'est

bien bon pour un directeur qui, en outre, est habitué à ces sortes

de figures, son œuvre, par ailleurs, sa raison d'être et son

gagne-pain.

Je n'aime pas le meurtre pour lui-même. Il a sa beauté. C'est

une façon pour l'homme de ressembler à Dieu, s'il y croit, ou à

la Fatalité s'il y songe. L'autre est de créer. Mais c'est plus

facile. Cependant tuer pour tuer, vivre pour être tué soi-même,

après, c'est niais. Je fus assez dur pour mon terrible complice.

Il ne put lire ma résolution, ma résignation dans mes yeux. Il

blagua:

--Tu vas à la noce, ma parole, comme un chien qu'on fouette!

--S'il ne s'agissait que d'être fouetté ou même de fouetter! Et

pourquoi?

--Tiens! fit-il, tu ne seras, tu n'auras jamais été qu'un homme

pratique. Pour ce que ça t'aura rapporté!

Et il éclata de rire...

... La réception de M. Capucino fut, à vrai dire, non une leçon

mais un enseignement. Elle m'apprit l'art, la science des nuances.

Je connaissais le mot, non--je n'écrirai pas la chose, elle

n'existe pas--mais le rien--ou le tout,--le souffle de ciel à quoi

ce ressemble. Il nous fit asseoir sans nous en prier, nous fit

fumer des cigares sans nous les offrir, nous mit à l'aise sans

paraître trop à son aise. Pas un reproche, pas un encouragement.

Il nous appela: «_Messieurs_» sans appuyer et sans y prendre

garde, nous fit grâce de toute espèce de morale sans nous la

cacher par sous-entendus et prétéritions: bref il nous consola

et, sans nous humilier, nous charma. Il ne fit pas miroiter à

nos yeux les arêtes du droit chemin et ne nous englua pas des

grâces melliflues du repentir. Il nous traita comme un homme du

monde qui n'est pas très heureux peut traiter des _gentlemen_ en

mauvais état et qui met à leur disposition le peu dont il dispose.

Il n'attaqua pas de front la vertu; il la loua de haut, en des

termes mesurés et qui ne nous blessaient point; bref, s'il ne nous

offrit aucun espoir de libération, même conditionnelle, il ne

nous interdit point de nous enfuir, à nos risques et périls, en

laissant entendre que ces risques étaient--à peine--éventuels et

que les périls seraient réduits à leur plus bénigne expression.

C'est à cet instant que je compris le néant de l'intelligence

humaine, voire de toute humanité.

J'étais pénétré d'admiration et de reconnaissance--d'une

reconnaissance toute blanche--envers M. Capucino, je me sentais

prêt, sans phrases, à me faire tuer pour lui et il me suffit

d'entendre un

--En voilà assez! Allons-y!

de mon forcené camarade pour me lever comme lui, pour me

précipiter le couteau au poing.

Car, d'un mouvement machinal j'avais retrouvé dans ma poche mon

couteau, mon fatidique et éternel couteau dont je ne voulais pas,

et que Chéry m'avait glissé d'office, car je l'avais ouvert,

brandi, tendu, presque jeté, à la catalane, sur le directeur qui

s'offrait de biais. Un double cri de rage suivit: la victime

avait fait un à-gauche instinctif et parfait, la lame émoussée,

honteuse, inutile, froissée, mise hors de combat par notre

frénésie même, restait dans le mur, bourdonnant comme une longue

antenne de papillon capturé et agonisant sans fuir.

Paul Chéry, désarmé, avançait ses mains d'étrangleur, la face

convulsée d'un rire sans nom, mais, sans effort, comme en se

jouant, sans se servir de ses poings, de ses pieds, M. Capucino

s'était dégagé, éloigné, mis hors de danger, avec l'intention

évidente de ne pas nous faire du mal. On avait entendu du bruit.

On se précipitait. Les deux soldats accouraient, un peu tard, se

précipitaient sur mon compagnon, criaient au secours sous les

coups soudains dont il les accablait avant de prendre le large.

--Je reviendrai! criait-il.

Puis tandis que Chéry se perdait dans un brouhaha, ces gardes

infortunés, un peu remis, me remarquaient à mon tour de bête. Le

temps de calculer sur moi un élan jumeau plus averti et de se ruer

en trombe, je les sentais. Je tendais déjà des poignets, meurtris

d'avance, quand M. Silvestre Capucino prononça:

--Laissez-le. Ce transporté vient de me sauver la vie!

Les sbires s'arrêtèrent court. Mon regard stupide se rencontra

avec le regard du directeur.

L'ironie est un si effroyable poison qu'il prime la terreur. On

peut braver, on peut nier, on ne peut rien contre le sarcasme.

Dans mon état de criminelle infériorité, j'avais un œil si pauvre

que M. Silvestre eut la force surhumaine de sourire et de se

moquer, héroïquement:

--N'ayez pas de fausse modestie, condamné! Vous êtes un brave.

Je me sentis défaillir.

Le bruit grondait, au dehors, plus menaçant et plus direct, à

mesure qu'il s'éloignait.

D'un geste sans exemple, Capucino me serra la main, à plein,

théâtralement, pour me soutenir, pour m'asseoir dans son fauteuil.

--Laissez-le, répéta-t-il. Laissez-nous. Et ne bougez pas. J'ai

besoin de vous, ici. Il y a à faire. Il y a de la besogne en

retard.

... Nous demeurâmes quelques instants sans nous parler, sans nous

voir.

--Pardon! pardon! Monsieur le Directeur! murmurai-je machinalement.

--Pardon? de quoi? répondit le quidam, avec simplicité.

Puis, plus durement:

--Voici, n'est-ce pas? une fois pour toutes. Vous entriez derrière

votre... votre camarade... un instant... un long instant après...

vous l'avez vu m'attaquer, vous n'avez pas hésité, vous vous êtes

lancé, il vous a repoussé, vous avez redoublé d'efforts, m'avez

protégé de votre corps... il vous a blessé...

--Blessé?... fis-je, ahuri.

Le fonctionnaire ne me permit pas le temps de réfléchir: d'un

mouvement corse, il avait repris au mur un des poignards, il m'en

marquait le front: un peu de sang vint mourir dans ma sueur.

--Nous sommes quittes, continua l'autre. Non! pas encore! mais

ça vous fait du bien. Enchaînons. Vous n'avez pu l'empêcher de

s'échapper. Il ne me reste qu'à payer votre dévoûment.

A bout d'énergie, il tomba sur une petite chaise.

--Pourvu, dit-il, pourvu que ce malheureux puisse être sauvé!

Des larmes emplirent ses yeux las et un tremblement le saisit.

--Au moins, reprit-il, que j'en puisse sauver un des deux!

Je considérais, d'un regard plus ferme, cette puissance magnanime

et écroulée. L'insignifiante égratignure qu'il avait dessinée sur

moi nous faisait un peu parents. Je songeai cependant à la plaie

que je lui destinais et à une autre parenté plus farouche avec

quelqu'un que je savais bien.

J'avais encore le goût du meurtre dans la bouche, ravivé de la

fraîcheur qui m'entr'ouvrait la peau et du grand dégoût que

j'avais de mon ingrate sauvagerie et de ma lâcheté. Le couteau

était toujours là, le mien, un peu rouge.

M. Capucino me l'offrit.

--Gardez ça, dit-il, c'est un alibi glorieux, un certificat

d'origine. Il est doublement à vous.

Et surtout ne lavez pas le sang: c'est le vôtre.

Cet homme-là aurait enchaîné des tigres enragés. Plus

douloureusement que ma rage, ma honte tomba.

--Ma vie, Monsieur le Directeur!...

--Je la prends, dit-il très doucement. Je vous attache à ma

personne: vous m'avez donné de si grandes preuves, une si étrange

preuve de dévouement!... Vous serez mon valet de chambre, si vous

n'y voyez pas d'empêchement.

C'est un honneur inouï, au bagne. J'avais hâte de me retirer. Le

souvenir, l'angoisse, une reconnaissance trouble et hébétée, tout

me donnait l'envie du repos à cauchemar, de tout ce qui n'était

pas la réalité...

Le Directeur m'arrêta, du geste:

--Vous coucherez ici, dit-il. Vous ne serez plus en odeur de

sainteté auprès de vos camarades. Et puis! qui sait? _il_ n'aurait

qu'à revenir!

Il avait prononcé ces paroles d'un ton de pitié et de tendresse

intraduisible: un remords ancien et très doux lui dictait le

sacrifice, dans un nimbe. En plein bagne, il buvait le ciel des

martyrs. Il épuisa longuement son malaise et ne rouvrit les yeux

que sous un coup de lune. Il me redécouvrit et me donna congé.

Je dormis.

Le matin nous apporta les plus tristes et les meilleures nouvelles

de Paul Chéry. Il avait disparu, non sans laisser de traces. En

sortant du bureau, il avait renversé une dizaine d'auxiliaires,

foncé sur cinq ou six bourriques, démoli quatre ou cinq

contremaîtres, botté une vingtaine de mouchards nègres ou jaunes

et salué, en échappant à leurs coups, une centaine de dames et

demoiselles qui s'acharnaient à la gloire falote de le capturer.

Par malheur, aux portes de la ville, il s'était rencontré avec

un des chiourmes les plus haïs du cadre, Népomucène-Mathias

Schetzler, dit Aloïsius. Ce gardien n'avait, du reste, jamais puni

ou battu, à tort ou à raison, Paul Chéry, pour cette raison que ce

dernier n'était ni de son convoi ni de sa batterie. Mais une telle

fièvre de justice brûlait dans les veines de l'évadé malgré lui

que les images inconnues des camarades martyrisés se levèrent, en

pleine brousse, toutes droites, toutes couchées, toutes rossées,

toutes trouées...

--Tue! tue! cria au cœur du parricide une voix qu'il connaissait,

une voix irritée qu'il n'avait pas satisfaite tout à l'heure, et

un appétit de vengeance désintéressée monta à ses lèvres qui

n'avaient pas mangé et qui n'avaient faim que de néant--ou d'idéal.

Il tua, à coups de menton, bête féroce lâchée contre une bête

féroce.

Puis il prit au mort sa pipe, son tabac, son revolver dans sa

gaîne, quitta ce qu'il avait conservé de la livrée du bagne, et

tout nu, armé, coiffé, alla faire un tour chez d'autres fauves...

Le directeur modérait le zèle des recherches.

--Le fou est mort! Le fou est mort! N'ébruitez rien! Il y va de

votre situation!

L'enthousiasme des forçats se calmait déjà, la veuve qui n'était

plus étrillée que par ses amants, se faisait toute petite, le

service pénitentiaire, penaud, respirait un peu mieux lorsqu'un

scandale affreux remplit la ville et les faubourgs.

Ce Parisien-Normand de Chéry ne s'accoutumait ni aux forêts trop

vierges, ni aux guenons, ni aux serpents, ni au ciel trop pur--et

caché, d'ailleurs, par des arbres jaloux.

Un beau matin, les ménagères et dames notoires avaient vu

déambuler gravement à travers les rues les plus sévères un jeune

homme terriblement nu, la bouffarde au bec et le chef recouvert

d'un képi bahuté de surveillant-chef. Ce spectacle n'est pas

unique: la fièvre est là, pour un coup! Moi-même, je me souviens

d'un général de brigade qui charma une aube de mes jeunes ans,

dans le Midi, en se promenant à cheval, majestueux, orné seulement

de son chapeau doré à plumes noires et de son épée à dragonne

étoilée et à ceinturon bleu et or.

On se résigna à l'enfermer.

A la rigueur, le péripatéticien sans linge eût pu passer pour un

fonctionnaire en goguette si sa barbe et ses cheveux trop courts,

sa distinction, son regard de fièvre et de défi ne l'eussent pas

trahi.

Il se laissa dévisager, cerner, arrêter, d'un cœur léger, répondit

«oui» à toutes les questions aggravantes, en allongeant souvent

cette affirmation du mot bref et lourd qui avait tué son frère, et

n'eut d'humeur que lorsque M. Capucino, dûment malade, ne comparut

pas.

--Dommage! je l'aurais crevé!

Chez nous, on instruit, on traduit, on juge, en cinq sec.

Chéry fut condamné à mort, à _l'unam._, comme une reine.

--Ça, fit-il, ça va, si c'est du vrai--et c'est du vrai!

Mais ici le drame commence. Sous prétexte qu'on avait mal passé

à l'agonisant légal les courroies et les sangles de la camisole

de force, la porte de la cellule était mi-ouverte et, en cas

de la moindre velléité, les gardiens avaient l'ordre tacite de

bouter dehors le patient, avec les pires violences. Ensuite, quand

on s'aperçut que le futur décapité n'avait pas de passion pour

la liberté, on lui présenta des narcotiques qu'il rejeta, des

poisons qu'il devina, des stupéfiants qu'il rejeta.

De menues faveurs et quelques immunités assurent à la loi des

exécuteurs, parmi ceux-là mêmes que son glaive eût dû châtier les

premiers. Jouissant du mépris général, comme les cochons d'un

rare engrais sanglant, ils essuient leurs bouches, gourmandes

de conserves avariées, sur des mains veuves comme à regrets des

fers et des cadenas. On ne les voit qu'aux grands instants. Ils

ont cette odeur de sang qu'ont les punaises mûres avant d'être

écrasées, et sont gras, on ne sait comment ni pourquoi, des

vies qu'ils étouffent sans savoir, parce que c'est le labeur

inaccoutumé et la rançon de leur loisir.

Eh bien! ces gens-là, qu'on ne cherche pas, on ne les trouvait

plus. Trop gras, peut-être, ils avaient fondu au soleil. Il y en

avait qui, de tout leur poids, s'étaient laissé retomber à la

troisième catégorie (incorrigibles), il y en avait qui étaient

morts, il y en avait d'évadés (chose sans précédent), il y en

avait un qui, volontairement, était devenu authentiquement fou.

Chéry se désespérait. Enfin, un très timide garçon, ancien élève

pharmacien qui s'était dévoué, un jour de spleen, demeura trop

saoul une nuit pour se faire porter malade. On l'entraîna à

demi-mort. On monta la machine sous son nez pour lui rendre un peu

de sang-froid, voire de courage...

Et Paul a été guillotiné ce matin...

Il a eu une mort déplorable. Quand on entra dans sa cellule, on

recula. Il était debout, tout nu, délivré--par un trop clair

miracle--des fers, des boucles et des cuirs par lesquels on garde

à la Mort sa proie toute fraîche.

--Je ne m'excuse pas, fit-il, la chaleur... Monsieur le Procureur,

ajouta-t-il, vous êtes floué. Vous ne pouvez pas proférer le

fatidique: «Ayez du courage!» Vous ne le pourriez plus, en outre.

Essayez! Allons! du courage! Tournez-vous vers mon lit, comme

si j'y étais--on dort si mal--et articulez, oui, articulez: «Du

courage, Chéry, votre pourvoi...»

Les types étaient plus que glacés; le patient poursuivit:

--Mais j'oubliais, ici, nib de pourvoi!

Et il éclata de rire.

Au mitan de son hilarité, il avisa le bourreau improvisé qui

faisait une drôle de bobine.

--C'est toi, monsieur de Cayenne? fit-il. T'as une foutue

manière de te présenter. Tu ne salues plus? Messieurs, alla-t-il

gravement, excusez-moi, mais cette question est de première

importance; dois-je, moi, condamné, le salut à un exécuteur _ad

latus_ et même en pied, ou me doit-il le salut à moi, condamné? On

me saluera tout à l'heure, quand je n'aurai plus de tête. N'ai-je

point la survivance rétrospective, maintenant, si j'ose?

Ces subtilités juridiques et d'étiquette n'amusaient point les

assistants. Mais leur hâte d'en finir s'alanguissait d'une sorte

d'espoir impossible. Il y avait tant de vie dans ces yeux qui,

légalement, se devaient clore, tant de vie dans cette bouche qui

crachait le sarcasme et mâchait la cartouche d'ironie, tant de vie

dans ce corps décidé, surtout dans ce cou nu et offert...

--Lorsque M. de Saint-Preuil, poursuivait le forçat, fut condamné

à mort, il vit entrer dans sa chambre un brave jeune homme, un peu

gauche et très poli, comme toi, camarade. Interrogé, le jouvenceau

confessa au général qu'il était le bourreau, pour le servir.

Il ajouta qu'il venait pour le lier puis, sur un regard de son

client, il ajouta qu'il avait tout le temps. Mais il le supplia,

à l'instant dit fatal, de rentrer un peu la tête pour ne la point

faire choir dans la boue, ce qui l'eût fait gronder, lui, bourreau

débutant. Toi, mon vieux, tu as un panier pour ma tête. Je te

permets de me lier tout de suite. Lie, mon vieux, lie! Allons,

petit (il lui tapotait l'épaule), je ne suis pas méchant, je te

pardonne, quoi que tu ne me le demandes pas, je te bénis, même!

Allons-y! on n'attend que toi!

Le Procureur de la République eut alors le mot de la situation:

--Chéry, vous n'allez pas mourir comme ça! Dans cette tenue!

--Je dois subir le châtiment suprême, Monsieur le Procureur, dans

le costume que je portais au moment de mon arrestation. Il me

manque quelque chose, c'est vrai: qu'on m'apporte un képi et une

pipe! Tenez! je deviens conciliant. Je consens à m'envelopper

dans une couverture. J'aurais l'air d'un Arabe. Ce ne sera pas le

premier que vous aurez guillotiné ici, pas?

L'Arabe lui rappela son frère. Une ombre de mélancolie voila son

œil moribond qui se raviva d'une malice:

--Y a-t-il un médecin parmi vous, Messieurs?

Un grand gaillard, très pâle et très blond, bégaya un nom.

--Eh bien! toubib, prends ma tête tout à l'heure: j'aurai quelque

chose à te dire: oh! presque rien--pour la science!

... Et c'est fini: la tête est tombée, très, très pesante, avec un

contre-coup dans ma poitrine: elle a semblé emporter mon cœur, ma

conscience, mon âme, dans un jet noir...

La tête, coupée, a reparu aux mains d'un major à deux galons à qui

elle a craché le mot, le mot du frère, son mot à elle,--et il me

semble que, sur la terre, ici, là-bas et au ciel, il n'y a plus

que cela...

CHAPITRE II

UNE PROPOSITION MOINS INACCEPTABLE QU'INATTENDUE

«Oh! un ami!» L'irréprochable et souple honnête homme que fut M.

de Montaigne, ancien maire de Bordeaux, m'excusera-t-il d'avoir

eu, au bagne, le même regret que lui, le même soupir, la même

amertume aux lèvres, nostalgique, criante, en prière? Ce magistrat

a eu des amis, des disciples et de simples admirateurs en fort

méchant état: je ne dépare la collection qu'à peine. Et j'ai tant

besoin d'une phrase qui n'est pas une phrase, d'une citation qui

se détache, non d'un livre, mais du cœur!

«Un ami!» J'ai passé en revue, de loin, de haut,--parce que tout

en bas--les camarades, les compagnons que j'ai pu compter, du

collège au bagne. C'est petit, c'est pâle, ça grouille à blanc.

Les amies... c'est ou ç'a été l'ennemi. Les jupes, les chemises

ont tissé ma casaque, et l'or des bracelets, les perles aussi, ont

forgé mes fers. Mauvaise littérature? Tâtez du bagne, Messieurs

de la critique, et vous me jugerez après, après les juges...

Rien n'est plus triste que de pleurer un ami fauché, en pleine

fleur,--en deux. Quand on l'a peu connu, on a pu faire sur lui

un tel fonds d'avenir et de consolation, s'être promis une telle

réserve de confidences, de souvenirs, de rédemption et d'espoir!...

... Décapité! On ne peut le pleurer tout entier. La tête entre

les jambes! C'est massacrer le deuil et jeter du grotesque sur

l'horreur magnifique du regret et du rêve, c'est vous forcer à

prêter la faculté et le besoin de souffrir à des restes inanimés

et disjoints, c'est laid et c'est atroce...

Je puisais dans l'excès de ma mélancolie une fièvre de travail, du

zèle, un goût maladif pour mes humbles fonctions, pour mon service.

J'astiquais avec une rage tendre des meubles ignobles de la rue

de Rivoli... La rue de Rivoli, la rue Saint-Antoine! qui dira

la poésie de ces voies toutes droites et toutes sèches, dans la

poésie des tropiques, le désir de la pierre dans les arbres, dans

les plantes luxuriantes, tout le souvenir des sales stations

de voitures, des lèpres de monuments, palais et églises et les

arcades qui, de là-bas, ressemblent à l'arche de Noé dans un

déluge de lumière et de soleil!... Ah! ma joie à lire, sous le col

des uniformes et des vestons que j'avais à battre, le nom de telle

maison du coin du quai!... Le quai!... La Seine opaque, moirée et

cahotante sous des bateaux paresseux et boursouflés, les ponts

jouant à saute-mouton dessus, Notre-Dame dressant ses cornes

d'escargot carré, la Morgue même, toute plate, toute couchée,

entre deux eaux, qui m'appelait, amicale et familière! Je me

rappelais jusqu'au pavillon des fiévreux, en face de l'Hôtel-Dieu,

à gauche, annexe grise comme la livrée de ses malades, avec

les yeux qu'on aperçoit parfois, sans vouloir les regarder, à

travers les fenêtres grillées! Sur les murs gris, on placarde

les extraits des arrêts portant les condamnations afflictives et

infamantes. Je n'avais pu lire--et pour cause--mon arrêt à moi,

et, par un cauchemar lucide, je lisais mon nom, mon signalement,

mon crime, ma peine, je sentais des yeux, dessus, plus haut, au

rez-de-chaussée surélevé, aux autres étages des yeux luisant

fort, sous des bonnets de coton, des yeux ne pouvant lire mais me

fixant, moi--où?--sévères et goguenards et je m'évanouissais de

honte lorsque je m'entendis appeler par une voix familière--que

je ne reconnus pas.

--Bicorne de la Cellambrie, vous vous ennuyez, n'est-ce pas?

Le forçat honoraire: roman immoral · 第 2 / 9 段