gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une
pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est
inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de
Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la
tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir
essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient
toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même
révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une
fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,
ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des
droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état
populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de
gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec
un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à
prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]
[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un
gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution
_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous
demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,
comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi
royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur
puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain
abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de
la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France
a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que
Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,
reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe
éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même
qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la
force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il
devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit
des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit
naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des
gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent
les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente
humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]
Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce
chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence
romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la
langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion
doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des
étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le
droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je
parle de cette féodalité primitive que nous avons observée
particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la
base commune de toutes les sociétés humaines.
CHAPITRE III.
COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ
RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.
La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,
Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être
supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de
bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit
africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les
Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la
fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine
son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,
par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du
monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,
marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence
qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois
formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre
naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,
la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il
fut humainement possible de résister aux causes intérieures et
extérieures qui détruisent un tel état politique.
Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les
peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il
est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du
nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,
et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par
des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au
septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui
commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de
Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne
un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le
négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des
peuples faibles et peu nombreux.
Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de
l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des
extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque
analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le
même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la
langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le
latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par
une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout
couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires
assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à
la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens
du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion
douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de
l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie
ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur
religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère
national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la
reconnaissance.
L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne
l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait
un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute
civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes
monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un
siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,
semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque
obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles
deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a
aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois
autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme
du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été
amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se
prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi
l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues
perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux
aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un
grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce
corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de
l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en
Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes
et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont
pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]
[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le
Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même
carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]
Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de
tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y
trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces
avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un
devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la
seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes
philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive
trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus
noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins
humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il
unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,
il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus
profonde.
Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la
même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous
présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous
y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle
des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire
idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs
commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et
qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des
mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À
travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons
l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous
refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science
Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des
nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science
digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de
Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis
mundus habeat._
CHAPITRE IV.
CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA
PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE
SES FORMES DIVERSES.
Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes
de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,
ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république
que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des
sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.
D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,
effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,
cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils
s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et
s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.
C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que
Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société
que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce
qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_
sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS
MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une
passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur
donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer
l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.
Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils
firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions
_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,
commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de
fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les
gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté
de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se
trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les
cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme
en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui
avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.
Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme
auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et
les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et
au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs
familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut
du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés
dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté
des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles
ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur
protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.
C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés,
impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la
divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se
figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;
étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se
contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée
la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à
des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la
volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs
travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en
danger.
Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de
leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les
conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de
les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_
qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter
contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment
sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre
civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent
pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le
domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le
domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain
de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,
et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les
plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au
gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par
les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient
eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du
corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.
Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu
des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient
les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus
courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire
les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens
mutinés.[101]
[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être
confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]
Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se
développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de
l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes
aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans
l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être
étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens
rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de
religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant
d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et
privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le
zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté
civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,
c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se
mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les
républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du
sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la
fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des
honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans
plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et
magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,
qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de
vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent
point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,
comme les meilleurs.[102]
[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le
peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,
c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de
bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des
volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux
passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la
philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la
philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les
secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à
ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient
pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur
apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils
n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.
À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il
convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une
éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple
par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à
ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de
Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,
la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se
met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une
fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les
sujets. (_Vico_).]
Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans
les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des
instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la
mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les
jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les
firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans
l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique
les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève
du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la
monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté
populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître
par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même
de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa
puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son
gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point
satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de
la liberté naturelle.
Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait
venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_
esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de
l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave
_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il
est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les
armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre
naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera
gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là
gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._
Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne
s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont
point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les
soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un
remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à
l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans
une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes
sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun
suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les
plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les
cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles
couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse
malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus
féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par
_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on
pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie
est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des
embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.
Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme
engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les
plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à
la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant
dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement
sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi
eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne
foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la
beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.