[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux

gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une

pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est

inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de

Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la

tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir

essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient

toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même

révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une

fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles,

ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des

droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état

populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de

gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec

un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à

prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]

[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un

gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution

_aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous

demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis,

comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi

royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur

puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain

abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de

la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France

a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que

Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes,

reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe

éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même

qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la

force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il

devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit

des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit

naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des

gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent

les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente

humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]

Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce

chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence

romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la

langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion

doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des

étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le

droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je

parle de cette féodalité primitive que nous avons observée

particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la

base commune de toutes les sociétés humaines.

CHAPITRE III.

COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ

RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.

La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage,

Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être

supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de

bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit

africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les

Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la

fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine

son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine,

par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du

monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles,

marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence

qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois

formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre

naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_,

la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il

fut humainement possible de résister aux causes intérieures et

extérieures qui détruisent un tel état politique.

Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les

peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il

est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du

nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine,

et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par

des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au

septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui

commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de

Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne

un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le

négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des

peuples faibles et peu nombreux.

Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de

l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des

extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque

analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le

même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la

langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le

latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par

une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout

couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires

assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à

la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens

du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion

douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de

l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie

ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur

religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère

national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la

reconnaissance.

L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne

l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait

un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute

civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes

monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un

siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre,

semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque

obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles

deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a

aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois

autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme

du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été

amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se

prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi

l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues

perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux

aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un

grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce

corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de

l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en

Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes

et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont

pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]

[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le

Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même

carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]

Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de

tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y

trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces

avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un

devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la

seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes

philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive

trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus

noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins

humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il

unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière,

il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus

profonde.

Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la

même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous

présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous

y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle

des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire

idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs

commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et

qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des

mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À

travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons

l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous

refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science

Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des

nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science

digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de

Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis

mundus habeat._

CHAPITRE IV.

CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA

PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE

SES FORMES DIVERSES.

Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes

de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs,

ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république

que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des

sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.

D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes,

effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge,

cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils

s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et

s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter.

C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que

Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société

que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce

qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_

sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS

MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une

passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur

donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer

l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine.

Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils

firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions

_humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion,

commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de

fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les

gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté

de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se

trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les

cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme

en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui

avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.

Aussi vaillans que chastes et pieux, ils ne fuyaient plus comme

auparavant, mais, fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et

les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et

au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs

familles en cultivant la terre; toutes choses qui assurèrent le salut

du genre humain. Au bout d'un long temps, ceux qui étaient restés

dans les plaines, sentirent les maux attachés à la communauté

des biens et des femmes, et vinrent se réfugier dans les asiles

ouverts par les pères de famille. Ceux-ci les recevant sous leur

protection, la monarchie domestique s'étendit par les clientèles.

C'était encore les meilleurs qui régnaient, OPTIMI. Les réfugiés,

impies et sans dieu, obéissaient à des hommes pieux, qui adoraient la

divinité, bien qu'ils la divisassent par leur ignorance, et qu'ils se

figurassent les dieux d'après la variété de leurs manières de voir;

étrangers à la pudeur, ils obéissaient à des hommes qui se

contentaient pour toute leur vie d'une compagne que leur avait donnée

la religion; faibles et jusque-là errans au hasard, ils obéissaient à

des hommes prudens qui cherchaient à connaître par les auspices la

volonté des dieux, à des héros qui _domptaient la terre_ par leurs

travaux, tuaient les bêtes farouches, et secouraient le faible en

danger.

Les pères de famille devenus puissans par la piété et la vertu de

leurs ancêtres et par les travaux de leurs cliens, oublièrent les

conditions auxquelles ceux-ci s'étaient livrés à eux, et au lieu de

les protéger, ils les opprimèrent. Sortis ainsi de l'_ordre naturel_

qui est celui de la justice, ils virent leurs cliens se révolter

contre eux. Mais comme la société humaine ne peut subsister un moment

sans ordre, c'est-à-dire sans dieu, la Providence fit naître l'_ordre

civil_ avec la formation des cités. Les pères de famille s'unirent

pour résister aux cliens, et pour les apaiser, leur abandonnèrent le

domaine bonitaire des champs dont ils se réservaient le

domaine éminent. Ainsi naquit la cité, fondée sur un corps souverain

de nobles. Cette noblesse consistait à sortir d'un mariage solennel,

et célébré avec les auspices. Par elle les nobles régnaient sur les

plébéiens, dont les unions n'étaient pas ainsi consacrées.--Au

gouvernement théocratique où les dieux gouvernaient les familles par

les auspices, succéda le gouvernement héroïque où les héros régnaient

eux-mêmes, et dont la base principale fut la religion, privilège du

corps des pères qui leur assurait celui de tous les droits civils.

Mais comme la noblesse était devenue un don de la fortune, du milieu

des nobles même s'éleva l'ordre des _pères_ qui par leur âge étaient

les plus dignes de gouverner; et entre les pères eux-mêmes, les plus

courageux, les plus robustes furent pris pour _rois_, afin de conduire

les autres, et d'assurer leur résistance contre leurs cliens

mutinés.[101]

[Note 101: Ces rois des aristocraties ne doivent pas être

confondus avec les _monarques_. (_Note du Traducteur_).]

Lorsque par la suite des temps, l'intelligence des plébéiens se

développa, ils revinrent de l'opinion qu'ils s'étaient formée de

l'héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu'ils étaient hommes

aussi bien que les nobles. Ils voulurent donc entrer aussi dans

l'ordre des citoyens. Comme la souveraineté devait avec le temps être

étendue à tout le peuple, la Providence permit que les plébéiens

rivalisassent long-temps avec les nobles de piété et de

religion, dans ces longues luttes qu'ils soutenaient contre eux, avant

d'avoir part au droit des auspices, et à tous les droits publics et

privés, qui en étaient regardés comme autant de dépendances. Ainsi le

zèle même du peuple pour la religion le conduisait à la souveraineté

civile. C'est en cela que le peuple romain surpassa tous les autres,

c'est par-là qu'il mérita d'être le _peuple roi_. L'ordre naturel se

mêlant ainsi de plus en plus à l'ordre civil, on vit naître les

républiques populaires. Mais comme tout devait s'y ramener à l'urne du

sort ou à la balance, la Providence empêcha que le hasard ou la

fatalité n'y régnât en ordonnant que le cens y serait la règle des

honneurs, et qu'ainsi les hommes industrieux, économes et prévoyans

plutôt que les prodigues ou les indolens, que les hommes généreux et

magnanimes plutôt que ceux dont l'âme est rétrécie par le besoin,

qu'en un mot les riches doués de quelque vertu, ou de quelque image de

vertu, plutôt que les pauvres remplis de vices dont ils ne savent

point rougir, fussent regardés comme les plus dignes de gouverner,

comme les meilleurs.[102]

[Note 102: Le peuple pris en général veut la justice. Lorsque le

peuple tout entier constitue la cité, il fait des lois justes,

c'est-à-dire _généralement bonnes_. Si donc, comme le dit Aristote, de

bonnes lois sont des volontés sans passion, en d'autres termes, des

volontés dignes du _sage_, du _héros de la morale_ qui commande aux

passions, c'est dans les républiques populaires que naquit la

philosophie; la nature même de ces républiques conduisait la

philosophie à former le sage, et dans ce but à chercher la vérité. Les

secours de la philosophie furent ainsi substitues par la Providence à

ceux de la religion. Au défaut des _sentimens_ religieux qui faisaient

pratiquer la vertu aux hommes, les _réflexions_ de la philosophie leur

apprirent à considérer la vertu en elle-même, de sorte que, s'ils

n'étaient pas vertueux, ils surent du moins rougir du vice.

À la suite de la philosophie naquit l'éloquence, mais telle qu'il

convient dans des états où se font des lois _généralement bonnes_, une

éloquence passionnée pour la justice, et capable d'enflammer le peuple

par des idées de vertu qui le portent à faire de telles lois. Voilà, à

ce qu'il semble, le caractère de l'éloquence romaine au temps de

Scipion-l'Africain; mais les états populaires venant à se corrompre,

la philosophie suit cette corruption, tombe dans le scepticisme, et se

met, par un écart de la science, à calomnier la vérité. De là naît une

fausse éloquence, prête à soutenir le pour et le contre sur tous les

sujets. (_Vico_).]

Lorsque les citoyens, ne se contentant plus de trouver dans

les richesses des moyens de distinction, voulurent en faire des

instrumens de puissance, alors, comme les vents furieux agitent la

mer, ils troublèrent les républiques par la guerre civile, les

jetèrent dans un désordre universel, et d'un état de liberté les

firent tomber dans la pire des tyrannies; je veux dire, dans

l'anarchie. À cette affreuse maladie sociale, la Providence applique

les trois grands remèdes dont nous allons parler. D'abord il s'élève

du milieu des peuples, un homme tel qu'Auguste, qui y établit la

monarchie. Les lois, les institutions sociales fondées par la liberté

populaire n'ont point suffi à la régler; le monarque devient maître

par la force des armes de ces lois, de ces institutions. La forme même

de la monarchie retient la volonté du monarque tout infinie qu'est sa

puissance, dans les limites de l'ordre naturel, parce que son

gouvernement n'est ni tranquille ni durable, s'il ne sait point

satisfaire ses peuples sous le rapport de la religion et de

la liberté naturelle.

Si la Providence ne trouve point un tel remède au-dedans, elle le fait

venir du dehors. Le peuple corrompu était devenu _par la nature_

esclave de ses passions effrénées, du luxe, de la molesse, de

l'avarice, de l'envie, de l'orgueil et du faste. Il devient esclave

_par une loi du droit des gens_ qui résulte de sa nature même; et il

est assujéti à des peuples _meilleurs_, qui le soumettent par les

armes. En quoi nous voyons briller deux lumières qui éclairent l'ordre

naturel; d'abord: _qui ne peut se gouverner lui-même se laissera

gouverner par un autre qui en sera plus capable._ Ensuite: _ceux-là

gouverneront toujours le monde qui sont d'une nature meilleure._

Mais si les peuples restent long-temps livrés à l'anarchie, s'ils ne

s'accordent pas à prendre un des leurs pour monarque, s'ils ne sont

point conquis par une nation meilleure qui les sauve en les

soumettant; alors au dernier des maux, la Providence applique un

remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu'à

l'intérêt privé; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans

une profonde solitude d'âme et de volonté. Semblables aux bêtes

sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s'accordent, chacun

suivant son plaisir ou son caprice. C'est pourquoi les factions les

plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les

cités en forêts et les forêts en repaires d'hommes, et les siècles

couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse

malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus

féroces par la _barbarie réfléchie_, qu'ils ne l'avaient été par

_celle de nature_. La seconde montrait une férocité généreuse dont on

pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite; l'autre barbarie

est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des

embrassemens en veut aux biens et à la vie de l'ami le plus cher.

Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme

engourdis et stupides, ne connaissent plus les rafinemens, les

plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à

la vie. Le petit nombre d'hommes qui restent à la fin, se trouvant

dans l'abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement

sociables; l'antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi

eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne

foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la

beauté, la grâce éternelle de l'ordre établi par la Providence.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 27 / 28 段