du genre humain, quand nous n'aurions point pour l'appuyer tout ce que
nous en ont appris les philosophes et les historiens, les grammairiens
et les jurisconsultes, on pourrait dire avec certitude que c'est bien
là la grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu même. On a
élevé jusqu'au ciel comme de sages législateurs les Lycurgue, les
Solon, les décemvirs, parce qu'on a cru jusqu'ici qu'ils
avaient foulé par leurs institutions les trois cités les plus
illustres, celles qui brillèrent de tout l'éclat des vertus civiles;
et pourtant, que sont Athènes, Sparte et Rome pour la durée et pour
l'étendue, en comparaison de cette république de l'univers, fondée sur
des institutions qui tirent de leur corruption même la forme nouvelle
qui peut seule en assurer la perpétuité? Ne devons-nous pas y
reconnaître le conseil d'une sagesse supérieure à celle de l'homme?
Dion Cassius assimile la loi à un tyran, la coutume à un roi. Mais la
sagesse divine n'a pas besoin de la force des lois; elle aime mieux
nous conduire par les coutumes que nous observons librement, puisque
les suivre, c'est suivre notre nature. Sans doute _les hommes ont fait
eux-mêmes le monde social_, c'est le principe incontestable de la
science nouvelle; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une
intelligence qui souvent s'écarte des fins particulières que les
hommes s'étaient proposées, qui leur est quelquefois contraire et
toujours supérieure. Ces fins bornées sont pour elle des moyens
d'atteindre les fins plus nobles, qui assurent le salut de la race
humaine sur cette terre. Ainsi les hommes veulent jouir du plaisir
brutal, au risque de perdre les enfans qui naîtront, et il en résulte
la sainteté des mariages, première origine des familles. Les pères de
famille veulent abuser du pouvoir paternel qu'ils ont étendu sur les
cliens, et la cité prend naissance. Les corps souverains des nobles
veulent appesantir leur souveraineté sur les plébéiens, et ils
subissent la servitude des lois, qui établissent la liberté
populaire. Les peuples libres _veulent_ secouer le frein des lois, et
ils tombent sous la sujétion des monarques. Les monarques _veulent_
avilir leurs sujets en les livrant aux vices et à la dissolution, par
lesquels ils croient assurer leur trône; et ils les disposent à
supporter le joug de nations plus courageuses. Les nations _tendent_
par la corruption à se diviser, à se détruire elles-mêmes, et de leurs
débris dispersés dans les solitudes, elles renaissent, et se
renouvellent, semblables au phénix de la fable.--Qui put faire tout
cela? ce fut sans doute l'_esprit_, puisque les hommes le firent avec
intelligence. Ce ne fut point la _fatalité_, puisqu'ils le firent avec
choix. Ce ne fut point le _hasard_, puisque les mêmes faits se
renouvelant produisent régulièrement les mêmes résultats.
Ainsi se trouvent réfutés par le fait Épicure, et ses partisans,
Hobbes et Machiavel, qui abandonnent le monde au hasard. Zénon et
Spinosa le sont aussi, eux qui livrent le monde à la fatalité. Au
contraire nous établissons avec les philosophes politiques, dont le
prince est le divin Platon, que _c'est la providence qui règle les
choses humaines_. Puffendorf méconnaît cette providence; Selden la
suppose; Grotius en veut rendre son système indépendant. Mais les
jurisconsultes romains l'ont prise pour premier principe du droit
naturel.
On a pleinement démontré dans cet ouvrage que les premiers gouvernemens
du monde, fondés sur la croyance en une providence, ont eu la religion
pour leur _forme entière_, et qu'elle fut la seule base de l'état de
famille. La religion fut encore le fondement principal des gouvernemens
héroïques. Elle fut pour les peuples un moyen de parvenir aux
gouvernemens populaires. Enfin, lorsque la marche des sociétés s'arrêta
dans la monarchie, elle devint comme le rempart, comme le bouclier des
princes. Si la religion se perd parmi les peuples, il ne leur reste plus
de moyen de vivre en société; ils perdent à-la-fois le lien, le
fondement, le rempart de l'état social, la _forme même_ de peuple sans
laquelle ils ne peuvent exister. Que Bayle voie maintenant s'il est
possible qu'_il existe réellement des sociétés sans aucune connaissance
de Dieu_! et Polybe, s'il est vrai, comme il l'a dit, qu'_on n'aura plus
besoin de religion, quand les hommes seront philosophes_. Les religions
au contraire peuvent seules exciter les peuples à faire _par sentiment_
des actions vertueuses. Les _théories_ des philosophes relativement à la
vertu fournissent seulement des motifs à l'éloquence pour enflammer le
sentiment, et le porter à suivre le devoir.[103]
[Note 103: Mais il est une différence essentielle entre la vraie
religion et les fausses. La première nous porte par la grâce aux
actions vertueuses pour atteindre un bien infini et éternel, qui ne
peut tomber sous les sens; c'est ici l'intelligence qui commande aux
sens des actions vertueuses. Au contraire dans les fausses religions
qui nous proposent pour cette vie et pour l'autre des biens bornés et
périssables, tels que les plaisirs du corps, ce sont les sens qui
excitent l'âme à bien agir. (_Vico_).]
La Providence se fait sentir à nous d'une manière bien
frappante dans le respect et l'admiration que tous les savans ont eus
jusqu'ici pour la sagesse de l'antiquité, et dans leur ardent désir
d'en chercher et d'en pénétrer les mystères. Ce sentiment n'était que
l'instinct qui portait tous les hommes éclairés à admirer, à respecter
la sagesse infinie de Dieu, à vouloir s'unir avec elle; sentiment qui
a été dépravé par la vanité des savans et par celle des nations
(axiomes 3 et 4.)
On peut donc conclure de tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage, que
la Science nouvelle porte nécessairement avec elle le goût de la
piété, et que sans la religion il n'est point de véritable sagesse.
ADDITION
AU SECOND LIVRE.
_Explication historique de la Mythologie_ (Voyez l'Appendice du
Discours, p. LX.)
Lorsque l'idée d'une puissance supérieure, maîtresse du ciel et
armée de la foudre, a été personnifiée par les premiers hommes sous le
nom de JUPITER, la seconde divinité qu'ils se créent est le symbole,
l'expression poétique du mariage. JUNON est soeur et femme de Jupiter,
parce que les premiers mariages consacrés par les auspices eurent lieu
entre frères et soeurs. Du mot [Grec: Hêra], Junon, viennent ceux de
[Grec: Herôs], héros, [Grec: Hêraklês], Hercule, [Grec: Eros], amour,
_hereditas_, etc. Junon impose à Hercule de grands travaux; cette
phrase traduite de la langue héroïque en langue vulgaire signifie, que
la piété accompagnée de la sainteté des mariages, forme les hommes aux
grandes vertus.
DIANE est le symbole de la vie plus pure que menèrent les premiers
hommes depuis l'institution des mariages solennels. Elle cherche les
ténèbres pour s'unir à Endymion. Elle punit Actéon d'avoir violé la
religion des eaux sacrées (qui avec le feu constituent la solennité
des mariages). Couvert de l'eau qu'elle lui a jetée, _lymphatus_,
devenu _cerf_, c'est-à-dire le plus timide des animaux, il est déchiré
par ses propres chiens, autrement dit, par ses remords. Les nymphes de
la déesse, _nymphæ_ ou _lymphæ_, ne sont autre chose que les eaux
pures et cachées dont elle écarte le profane Actéon, _puri latices_,
de _latere_.
Après l'institution des auspices et du mariage vient celle des
sépultures; après Jupiter, Junon et Diane, naissent les dieux MANES.
[Grec: fylax], _cippus_, signifient tombeau; de là _ceppo_, en
italien, arbre généalogique, [Grec: fylê], tribu, _filius_ (et par
_filus_, et _temen_, _subtemen_), _stemmata_, généalogie, lignes
généalogiques. La grossièreté des premiers monumens funéraires qui
marquaient à-la-fois la possession des terres, et la perpétuité des
familles, donna lieu aux métaphores de _stirps_, de _propago_, de
_lignage_. Les enfans des fondateurs de la société humaine pouvaient
donc se dire _duro robore nati_, ou fils de la terre, géans, _ingenui_
(quasi indè geniti), aborigènes, [Grec: autochthones].--_Humanitas, ab
humando._
APOLLON est le dieu de la lumière, de la lumière sociale, qui
environne les héros nés des mariages solennels, des unions consacrées
par les auspices. Aussi préside-t-il à la divination, à la _muse_,
qu'Homère définit la science du bien et du mal. Apollon poursuit
Daphné, symbole de l'humanité encore errante, mais c'est pour l'amener
à la vie sédentaire et à la civilisation; elle implore l'aide des
dieux (qui président aux auspices et à l'hyménée). Elle devient
laurier, plante qui conserve sa verdure en se renouvelant par ses
légitimes rejetons, et jouit ainsi que son divin amant d'une éternelle
jeunesse.
Dans l'état de famille, les fruits spontanés de la terre ne suffisant
plus, les hommes mettent le feu aux forêts et commencent à cultiver la
terre. Ils sèment le froment dont les grains brûlés leur ont semblé
une nourriture agréable. Voilà le grand travail d'Hercule,
c'est-à-dire, de l'héroïsme antique. Les serpens qu'étouffe Hercule au
berceau, l'hydre, le lion de Némée, le tigre de Bacchus, la chimère de
Bellérophon, le dragon de Cadmus, et celui des Hespérides, sont autant
de métaphores que l'indigence du langage força les premiers hommes
d'employer pour désigner _la terre_. Le serpent qui dans l'Iliade
dévore les huit petits oiseaux avec leur mère est interprété par
Calchas comme signifiant _la terre troyenne_. En effet les hommes
durent se représenter la terre comme un grand dragon couvert
d'écailles, c'est-à-dire d'épines; comme une hydre sortie des eaux (du
déluge), et dont les têtes, dont les forêts renaissent à mesure
qu'elles sont coupées; la peau changeante de cette hydre passe du noir
au vert, et prend ensuite la couleur de l'or. Les dents du serpent que
Cadmus enfonce dans la terre expriment poétiquement les instrumens de
bois durci dont on se servit pour le labourage avant l'usage du fer
(comme _dente tenaci_ pour une ancre, dans Virgile). Enfin Cadmus
devient lui-même serpent; les Latins auraient dit en terme de droit,
_fundus factus est_.
Les pommes d'or de la fable ne sont autres que les épis; le blé fut le
premier or du monde. Entre les avantages de la haute fortune dont il
est déchu, Job rappelle qu'il mangeait du pain de froment. On donnait
du grain pour récompense aux soldats victorieux, _adorea_. [Le nom
d'_or_ passa ensuite aux belles laines. Sans parler de la toison d'or
des Argonautes, Atrée se plaint dans Homère de ce que Thyeste lui a
volé ses _brebis d'or_. Le même poète donne toujours aux rois
l'épithète de [Grec: polymêlous], riches en troupeaux. Les anciens
Latins appelaient le patrimoine, _pecunia_, _à pecude_. Chez les Grecs
le même mot, [Grec: mêlon], signifie pomme et troupeau, peut-être
parce qu'on attachait un grand prix à ce fruit]. L'or du premier âge
n'étant plus un métal, on conçoit le rameau de Proserpine dont parle
Virgile, et tous les trésors que roulaient dans leurs eaux le Nil, le
Pactole, le Gange et le Tage.
Les premiers essais de l'agriculture furent exprimés symboliquement
par trois nouveaux dieux, savoir: VULCAIN, le feu qui avait fécondé la
terre; _Saturne_, ainsi nommé de _sata_, semences [ce qui explique
pourquoi l'âge de Saturne du Latium, répond à l'âge d'or des Grecs];
en troisième lieu CYBÈLE, ou la terre cultivée. On la représente
ordinairement assise sur un lion, symbole de la terre qui n'est pas
encore domptée par la culture. La même divinité fut pour les Romains
VESTA, déesse des cérémonies sacrées. En effet le premier sens du mot
_colere_ fut _cultiver la terre_; la terre fut le premier autel,
l'agriculture fut le premier culte. Ce culte consista originairement à
mettre le feu aux forêts et à immoler sur les terres cultivées les
vagabonds, les impies qui en franchissaient les limites sacrées,
_Saturni hostiæ_. Vesta, toujours armée de la religion farouche des
premiers âges, continua de garder le feu et le froment. Les noces se
célébraient _aquâ_, _igni et farre_; les noces appelées _nuptiæ
confarreatæ_ devinrent particulières aux prêtres, mais dans l'origine
il n'y avait eu que des familles de prêtres.--Les combats livrés par
les pères de famille aux vagabonds qui envahissaient leurs terres,
donnèrent lieu à la création du dieu MARS.
Mais les héros reçoivent ceux qui se présentent en supplians. La
comparaison des deux classes d'hommes qui composent ainsi la société
naissante, fait naître l'idée de VÉNUS, déesse de la beauté civile, de
la noblesse. _Honestas_ signifie à-la-fois noblesse, beauté et vertu.
Les enfans, nés hors les mariages solennels, étaient légalement
parlant, des _monstres_.
Mais les plébéiens prétendent bientôt au droit des mariages qui
entraîne tous les droits civils. On distingue alors Vénus patricienne
et Vénus plébéienne: la première est traînée par des cigues, l'autre
par des colombes, symbole de la faiblesse, et pour cette raison
souvent opposées par les poètes, à l'aigle, à l'oiseau de Jupiter. Les
prétentions des plébéiens sont marquées par les fables d'Ixion,
amoureux de Junon; de Tantale toujours altéré au milieu des eaux; de
Marsyas et de Linus qui défient Apollon au combat du chant,
c'est-à-dire qui lui disputent le privilège des auspices (_cancre_,
chanter et prédire.) Le succès ne répond pas toujours à leurs efforts.
Phaéton est précipité du char du soleil, Hercule étouffe Antée, Ulysse
tue Irus, et punit les amans de Pénélope. Mais selon une autre
tradition Pénélope, se livre à eux, comme Pasiphaé à son taureau (les
plébéiens obtiennent le privilège des mariages solennels), et de ces
unions criminelles résultent des _monstres_, tels que Pan et le
Minotaure. Hercule s'effémine et file sous Iole et Omphale; il se
souille du sang de Nessus, entre en fureur et expire.
La révolution qui termine cette lutte est aussi exprimée par le
symbole de MINERVE. Vulcain fend la tête de Jupiter, d'où sort la
déesse, _minuit caput_, étymologie de _Minerva_. _Caput_ signifie la
tête, et la partie la plus élevée, _celle qui domine_. Les Latins
dirent toujours _capitis deminutio_ pour _changement d'état_; Minerve
substitue l'état civil à l'état de famille. Plus tard on donna un sens
métaphysique à cette fable de la naissance de Minerve, et on y vit la
découverte la plus sublime de la philosophie, savoir, que l'idée
éternelle est engendrée en Dieu par Dieu même, tandis que les idées
créées sont produites par Dieu dans l'intelligence humaine.
La transaction qui termine cette révolution, est caractérisée par
MERCURE, qui, dans l'orgueil du langage aristocratique, _porte aux
hommes les messages des dieux_...........
FIN.