[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il

existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des

citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée

d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les

_genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de

l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités

uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur

uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les

esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se

réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a

dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt

personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en

vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées

distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu

même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_,

qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la

définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi:

_Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté

_héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui

habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice

légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état,

commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées,

à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt

_commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor

public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des

droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la

place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la

logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la

législation sortit la philosophie.

Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons

déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus

besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société

point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les

choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni

de vertu. (_Vico_).]

Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la

forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on

cherchait une garantie dans la précision des paroles et la

propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se

formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du

contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même.

Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par

cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action.

Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même

volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne

fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la

garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne

acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des

obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les

avons établis plus haut.

[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_.

(_Vico_).]

Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et

_langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux

substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice

fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent

l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par

des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son

développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées

relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison

d'après les circonstances les plus particulières des faits;

_formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_,

mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la

lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques

dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte

Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.

LIVRE CINQUIÈME.

RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.

ARGUMENT.

_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à

l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science

nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité,

_si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps

antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge.

Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et

humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit

les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_

meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens

très général._)

_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi

Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité

reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des

guerres et des jugemens, asiles, etc._

_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE

QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS.

QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE

DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du

moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les

comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires,

sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.

_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET

MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE

HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a

fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de

l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la

monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on

trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques

démocraties, presque plus d'aristocraties._

_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA

NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS

CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système,

et son explication morale et religieuse._

LIVRE CINQUIÈME.

RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.

CHAPITRE I.

OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.

D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet

ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge,

on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et

saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs

ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous

consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les

temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que

ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le

docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps

comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa

_Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets

ineffables de sa _grâce_.

Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la

vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des

martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine

des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des

nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins

mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de

Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable

selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel

ordre de choses naquît parmi les nations.

Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui

méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois

catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de

diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils

avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte

et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général

que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les

titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois

chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre

les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia

bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs

bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un

globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait

la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat

deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les

reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils

leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans

toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé,

le plus secret.

[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_.

(_Vico_).]

À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares

inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec

les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue

vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les

Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes

dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon

quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces

nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue

qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient

ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des

anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes

servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les

droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les

troupeaux et sur les terres.

Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de

_purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces

jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les

brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être

appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie.

Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes

héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les

infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du

ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de

Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.

Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge,

c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live,

avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient

recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la

religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug

des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui

craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les

abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et

leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart

des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au

moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi

dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le

nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de

saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites

chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres

devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les

_asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs

habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen

âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent

ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de

Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de

Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et

dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna

cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui

en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de

Saint-Laurent étaient en même temps les barons.

CHAPITRE II.

COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT

FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN

DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR

DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)

À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda

l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait

caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui

explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la

langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_.

Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la

personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a

le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent

élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le

principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains,

l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera

militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_;

long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens

les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en

étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis,

_liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de

dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque

l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_,

c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans

l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres

des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne,

le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_.

L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes.

_Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan

pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous

entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges

operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi

que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les

bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on

appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner

l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos],

signifient _loi_ et _pâturage_.

L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance

des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les

guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_,

cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des

monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_,

dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une

monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs

des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient

_héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore

_baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination

d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse

des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques

jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés

_seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge

durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome

avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces

_patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des

esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le

sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette

expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux

roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius

par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs.

(_Voy. la pag._ suivante.)

Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent

les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat

la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient

tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre

des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les

ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à

l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à

souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage

_personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers

_vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs

_actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait

_vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines,

nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs

[Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin

_vassalus_.

À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous

les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_.

Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que

les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des

charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être

désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à

ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_.

Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia,

répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_,

_ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes,

_celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et

ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle

que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de

Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus

auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut

à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes

liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance

que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du

peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_

aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était

autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture

était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que

le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la

même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la

justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient

_seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_.

On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de

_recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas

sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en

vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps

assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens,

comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et

_perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés

de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les

seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la

culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)

Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le

domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les

premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge;

le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer

foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se

représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_,

ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans

l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement

_cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même

étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte

de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains

appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain;

c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après

les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta

nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines,

_direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et

_bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex

jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière

suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et

privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu

de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du

dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre.

De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les

biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini

également par être des _biens immeubles libres de toute

charge privée_, mais sujets aux charges publiques.

Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de

barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les

_quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous

raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et

qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de

même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il

s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des

commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer

contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium

perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps

héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de

citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout

meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire,

d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue

féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout

homme fut appelé _homicide_.

Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois

romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière

conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus

ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de

la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la

société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius

Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des

lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur

puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux

nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient

été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires

et monarchiques.[98][99]

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 26 / 28 段