Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne

célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes

lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur

sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les

nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui

écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_;

le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir

après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu,

succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque

éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un

peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même

Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et

chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque

où les moeurs se sont adoucies et amollies.

[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre

l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en

vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez

les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première

satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace

commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).]

Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la

route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties

différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des

vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des

satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement

consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les

cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à

s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un

choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère

originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_,

parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur

les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la

liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens,

comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_

appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_

signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers

alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait

paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et

dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle

resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.

[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la

vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).]

[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son

nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos],

qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]

[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont

encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).]

[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des

matières diverses. (_Vico_).]

Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la

tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs

d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille

comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits

sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait

naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui

nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la

_vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le

père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de

simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est

précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée,

qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors

on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le

choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de

choses _publiques_.

LIVRE QUATRIÈME.

DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.

ARGUMENT.

_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant

quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_

sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur

celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute

historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge

des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire

idéale _indiquée dans les axiomes._

_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE

DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II.

Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et

intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par

le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V.

Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou

monarchique._

_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et

caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._

_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE

RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des

Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la

divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée

rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est

l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété;

autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine,

connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord

avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse

politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à

l'histoire fondamentale du droit romain._

_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et

duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en

est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux

formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II.

Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_

(sectæ temporum).

_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux

aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des

limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres

politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives

prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal

entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi

les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§.

_III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère

selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur

ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._

_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont

chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de

l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état

aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle

que les nations terminent leur carrière politique par la

monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les

gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu

aristocratiques._

_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que

l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et

l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la

première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques

étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué

l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._

Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la

législation._

LIVRE QUATRIÈME.

DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.

CHAPITRE I.

INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS

NATURELS, DE GOUVERNEMENS.

§. I. _Introduction_.

Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science

nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la

_sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_

que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons

trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce,

comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de

faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur

tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons

dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans

les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les

nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs

moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES,

_divin, héroïque et humain_.

Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit

enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de

_natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces

moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui

donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà

entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et

gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de

_langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois

espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de

_raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et

suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités

d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se

rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la

religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui

donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.

Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs

endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent

dans le cours des affaires humaines.

§. II. _Trois espèces de natures._

Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus

forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut

_poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_;

elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon

l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des

_poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes

les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses

dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était

_farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur

inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits

eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche

indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.)

La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient

eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout

à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_;

c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce

n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par

cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans

cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se

réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans

dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.

Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par

cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît

pour lois la conscience, la raison, le devoir.

§. III. _Trois sortes de moeurs._

Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de

_religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine

échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes

_irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous

représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_;

elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans

l'accomplissement des devoirs civils.

§. IV. _Trois espèces de droits naturels._

_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou

l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur

appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.

_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée

d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir,

lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes

pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples

naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance

religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables

encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison

par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune

amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est

le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.

En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine

entièrement développée.

§. V. _Trois espèces de gouvernemens._

_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les

hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut

l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous

fasse connaître.

_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_

répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_,

puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus

d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent

répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à

Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent

dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie.

Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du

caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux

assemblées publiques.

_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature

intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans

l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent

libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel

la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de

la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des

mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève

au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.

CHAPITRE II.

TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.

§. I. _Trois espèces de langues_.

_Langue divine mentale_, dont les signes sont des cérémonies sacrées,

des actes muets de religion. Le droit romain en conserva ses _acta

legitima_, qui accompagnaient toutes les transactions civiles. Une

telle langue convient aux religions pour la raison que nous avons déjà

dite, c'est qu'elles ont plus besoin d'être révérées que _raisonnées_.

Cette langue fut nécessaire aux premiers âges, où les hommes ne

pouvaient encore articuler.

La seconde _langue_ fut celle _des signes héroïques_; c'est le

_langage des armes_, pour ainsi parler; et il est resté celui de la

discipline militaire.

La troisième est le _langage articulé_, que parlent aujourd'hui toutes

les nations.

§. II. _Trois espèces de caractères._

_Caractères divins_, proprement _hiéroglyphes_. Nous avons prouvé qu'à

leur premier âge, toutes les nations se servirent de tels caractères.

À Jupiter on rapporta tout ce qui regardait les auspices; à Junon

tout ce qui était relatif aux mariages. En effet _c'est une

propriété innée de l'âme humaine d'aimer l'uniformité_; lorsqu'elle

est encore incapable de trouver par l'_abstraction_ des expressions

générales, elle y supplée par l'_imagination_; elle choisit certaines

images, certains modèles, auxquels elle rapporte toutes les espèces

particulières qui appartiennent à chaque genre; ce sont pour emprunter

le langage de l'école, des _universaux poétiques_.

_Caractères héroïques_, analogues aux précédens. C'étaient encore des

_universaux poétiques_ qui servaient à désigner les diverses espèces

d'objets qui occupaient l'esprit des héros; ils attribuaient à Achille

tous les exploits des guerriers vaillans, à Ulysse tous les conseils

des sages.[81]

[Note 81: Lorsque l'esprit humain s'habitua à abstraire les

_formes_ et les _propriétés_ des _sujets_, ces _universaux poétiques_,

ces genres créés par l'imagination (_generi fantastici_), firent place

à ceux que la raison créa (_generi intelligibili_), c'est alors que

vinrent les philosophes; et plus tard encore, les auteurs de la

nouvelle comédie, dont l'époque est pour la Grèce celle de la plus

haute civilisation, prirent des philosophes l'idée de ces derniers

genres et les personnifièrent dans leurs comédies. (_Vico_).]

Les _caractères vulgaires_ parurent avec les _langues vulgaires_. Les

langues vulgaires se composent de paroles qui sont comme des genres

relativement aux expressions particulières dont se composaient les

langues héroïques[82]. Les lettres remplacèrent aussi les hiéroglyphes

d'une manière plus simple et plus générale; à cent vingt mille

caractères hiéroglyphiques, que les Chinois emploient encore

aujourd'hui, on substitua les lettres si peu nombreuses de

l'alphabet.

[Note 82: Ainsi comme nous l'avons dit plus haut, la phrase

héroïque, _le sang me bout dans le coeur_, fut résumée dans la

langue vulgaire par ce mot abstrait et général, _je suis en colère_.

(_Vico_).]

Ces langues, ces lettres peuvent être appelées _vulgaires_, puisque le

vulgaire a sur elles une sorte de souveraineté. Le pouvoir absolu du

peuple sur les langues s'étend sous un rapport à la législation: le

peuple donne aux lois le sens qui lui plaît, et il faut, bon gré

malgré, que les puissans en viennent à observer les lois dans le sens

qu'y attache le peuple. Les monarques ne peuvent ôter aux peuples

cette souveraineté sur les langues; mais elle est utile à leur

puissance même. Les grands sont obligés d'observer les lois par

lesquelles les rois fondent la monarchie, dans le sens ordinairement

favorable à l'autorité royale que le peuple donne à ces lois. C'est

une des raisons qui montrent que la démocratie précède nécessairement

la monarchie.[83]

[Note 83: Voyez dans Tacite comment la monarchie s'établit à Rome

à la faveur des titres républicains que privent les empereurs, et

auxquels le peuple donna peu-à-peu un nouveau sens. (_Note du Trad._)]

CHAPITRE III.

TROIS ESPÈCES DE JURISPRUDENCES, D'AUTORITÉS, DE RAISONS; COROLLAIRES

RELATIFS À LA POLITIQUE ET AU DROIT DES ROMAINS.

§. I. _Trois espèces de jurisprudences ou sagesses._

_Sagesse divine_ appelée _théologie mystique_, mots qui dans leur sens

étymologique veulent dire, science du langage divin, connaissance des

mystères de la _divination_. Cette science de la divination était la

_sagesse vulgaire_ de laquelle étaient _sages_ les _poètes

théologiens_, premiers sages du paganisme; de cette théologie

_mystique_, ils s'appelaient eux-mêmes _mystæ_, et Horace traduit ce

mot d'une manière heureuse par _interprètes des dieux_.... Cette

sagesse ou jurisprudence plaçait la justice dans l'accomplissement des

cérémonies solennelles de la religion; c'est de là que les Romains

conservèrent ce respect superstitieux pour les _acta legitima_; chez

eux les noces, le testament étaient dits _justa_ lorsque les

cérémonies requises avaient été accomplies.

La _jurisprudence héroïque_ eut pour caractère de s'entourer de

garantie par l'emploi de paroles précises. C'est la sagesse

d'Ulysse qui dans Homère approprie si bien son langage au but qu'il se

propose, qu'il ne manque point de l'atteindre. La réputation des

jurisconsultes romains était fondée sur leur _cavere; répondre sur le

droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les

consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le

cas contesté de manière que les formules d'action s'y rapportassent de

point en point, et que le préteur ne pût refuser de les appliquer. Il

en fut des docteurs du moyen âge comme des jurisconsultes romains.

La _jurisprudence humaine_ ne considère dans les faits que leur

conformité avec la justice et la vérité; sa _bienveillance_ plie les

lois à tout ce que demande l'intérêt égal des causes. Cette

jurisprudence est observée sous les _gouvernemens humains_,

c'est-à-dire, dans les états populaires, et surtout dans la monarchie.

La jurisprudence _divine et l'héroïque_ propres aux âges de barbarie,

s'attachent au _certain_; la jurisprudence _humaine_ qui caractérise

les âges civilisés, ne se règle que sur le _vrai_. Tout ceci découle

de la définition du _certain_ et du _vrai_ que nous avons donnée.

(axiomes 9 et 10).

§. II. _Trois espèces d'autorités._

La première est _divine_; elle ne comporte point d'explications;

comment demander à la Providence compte de ses décrets? La deuxième,

l'autorité _héroïque_, appartient tout entière aux formules

solennelles des lois. La troisième est l'autorité _humaine_,

laquelle n'est autre que le crédit des personnes expérimentées, des

hommes remarquables par une haute sagesse dans la spéculation ou par

une prudence singulière dans la pratique.

À ces trois autorités civiles répondent trois autorités politiques.

Au premier âge, _autorité_ et _propriété_ furent synonymes. C'est dans

ce sens que la loi des douze tables prend toujours le mot _autorité_;

_auteur_ signifie toujours en terme de droit celui de qui on tient un

_domaine_. Cette autorité était _divine_, parce qu'alors la propriété

comme tout le reste était rapportée aux dieux. Cette autorité qui

appartient aux _pères_ dans l'état de famille, appartient aux _sénats

souverains_ dans les aristocraties héroïques. Le sénat autorisait ce

qui avait été délibéré dans les assemblées du peuple.

Depuis la loi de Publilius Philo qui assura au peuple romain la

liberté et la souveraineté, le sénat n'eut plus qu'une _autorité de

tutèle_, analogue à ce droit des tuteurs, d'autoriser en affaires

légales le pupille maître de ses biens. Le sénat assistait le peuple

de sa présence dans les assemblées législatives, de peur qu'il ne

résultât quelque dommage public de son peu de lumières.

Enfin l'état populaire faisant place à la monarchie, l'_autorité de

tutèle_ fut aussi remplacée par l'_autorité de conseil_, par celle que

donne la réputation de sagesse; c'est dans ce sens que les

jurisconsultes de l'empire s'appelèrent _autores_, auteurs de

conseils. Telle aussi doit être l'autorité d'un sénat sous un

monarque, lequel a pleine liberté de suivre ou de rejeter ce qui a été

conseillé par le sénat.

§. III. _Trois espèces de raisons._

La première est la _raison divine_, dont Dieu seul a le secret, et

dont les hommes ne savent que ce qui en a été révélé aux Hébreux et

aux Chrétiens, soit au moyen d'un langage _intérieur_ adressé à

l'intelligence par celui qui est lui-même tout intelligence, soit par

le langage _extérieur_ des prophètes, langage que le Sauveur a parlé

aux apôtres, qui ont ensuite transmis à l'église ses enseignemens. Les

Gentils ont cru aussi recevoir les conseils de cette _raison divine_

par les auspices, par les oracles, et autres signes matériels, tels

qu'ils pouvaient en recevoir de dieux qu'ils croyaient _corporels_.

Dieu étant toute raison, la _raison_ et l'_autorité_ sont en lui une

même chose, et pour la saine théologie l'_autorité divine_ équivaut à

la _raison_.--Admirons la Providence, qui dans les premiers temps où

les hommes encore idolâtres étaient incapables d'entendre la _raison_,

permit qu'à son défaut ils suivissent l'_autorité_ des auspices, et se

gouvernassent par les avis divins qu'ils croyaient en recevoir. En

effet c'est une loi éternelle que lorsque les hommes ne voient point

la _raison_ dans les choses humaines, ou que même ils les voient

_contraires à la raison_, ils se reposent sur les conseils

impénétrables de la Providence.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 22 / 28 段