consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des
sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord,
ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du
vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu
cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour
trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait
combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant
certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_
dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des
récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_,
a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la
plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à
leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un
effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept
sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second
livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et
_corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des
_fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes,
incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en
conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser
commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus
profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre
toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote
dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée
particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa
nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer
ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_
par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs
et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus
grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge,
nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de
la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de
son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares
en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins
chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome.
Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes
latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne
chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps
s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste,
nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de
leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de
ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_,
que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a
représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits
historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens
de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des
personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de
l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis
que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a
pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans
ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne
sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que
les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_
attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les
plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de
l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des
hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à
l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_
des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la
_nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle,
déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un
_personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public
moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les
sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il
supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des
aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour
cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des
_caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées,
ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de
la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement
dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au
commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer
comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré
merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi
par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et
quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore
été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les
peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans
_réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités,
toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_
pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi
fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés
appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine
et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_
(_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour
feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien
_fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les
objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le
_génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme
des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes
théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les
_poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations.
Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et
Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des
nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible
d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_.
C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La
_métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y
plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux
_généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12.
En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique,
peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la
_grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et
la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux
peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son
cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et
grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère
n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_.
Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques
d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges
qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime
de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II,
page 225.
Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut
(pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et
_combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les
_bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de
l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le
_langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de
_genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_;
ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des
nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières
nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De
telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel
_langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent
_communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_
dont se composaient ces peuples.
CHAPITRE VI.
OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE
HOMÈRE.
1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_
profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans
communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et
les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers
temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite
par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi
par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait
donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en
hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_;
les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux
_fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la
Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche
tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens
_mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens
_historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien
raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un
chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute
autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient
chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi
dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits.
(_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en
ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les
foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec:
rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que
_coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute
dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un
sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_.
[Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_
ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à
l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi
forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère,
qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les
fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes
d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que
ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions
poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des
deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces
poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des
Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les
Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les
Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps
de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent
long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte
tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère
auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des
Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette
écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de
rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]
[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits
ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les
chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans
avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.
On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode
comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire
fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au
retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que
les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec:
kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les
jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en
cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par
l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de
leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma
enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme
un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux
dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère.
Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il
laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en
_prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_;
nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).]
Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de
l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de
l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le
fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque
_corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de
cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la
variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions
hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers
peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la
patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande
_diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend
qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa
l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui
semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du
prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces
particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux
circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui
doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque,
et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle
l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de
belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_,
et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros]
dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours
aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un
_aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de
Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la
même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la
Grèce en chantant ses poèmes_.
CHAPITRE VII.
§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire
qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à
l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les
plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il
ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_,
nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être
idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont
parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de
dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de
la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.
§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que
l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
nécessité._
--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire
que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir
donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen,
c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité
d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans
la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de
Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante
ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des
rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec:
homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens
qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes
homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient
partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette
manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans
celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions
sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont
ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle
devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_
composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être
refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait
alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la
jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie
d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse,
ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les
voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans
de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des
moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé
Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les
divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans
l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas
attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme
le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles
moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter?
Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps
celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la
Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et
que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui
régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère,
disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve
justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et
particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des
moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences
de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin
d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre
les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles
fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est
dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent
assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation
grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a
tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples
grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu
seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote),
_les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable
éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de
morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin
le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces
qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de
cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la
mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance
d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni
la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard,
n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6.
Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois
titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de
la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la
_source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois
titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici.
Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation
grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été
fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons
démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de
cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père
des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_,
tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent
Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par
plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les
nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride,
Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui
la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons
démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point
leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y
rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement
aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la
métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de
les expliquer.
§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales
sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez
les Grecs._
Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir
été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu.
Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées
les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des
_poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_.
On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient
passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit
naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes
d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y
a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de
la Grèce_.
APPENDICE.
_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._
Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu
trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les
chants desquels les fables étaient encore des histoires
véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes
héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin
l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues.
Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant
la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour
tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_.
Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de
l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_
Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils
disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il
introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le
_dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant
des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des
_poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_
distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut
représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore
qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte
qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre
côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la
tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à
Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire
sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a
proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été
fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par
excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge
Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les
_nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route
de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut
deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les
anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en
l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue
à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les
premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte
d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres
saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_
danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été
une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les
hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement
religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les
prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres
poésies que des hymnes.