_Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on
s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et
nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les
deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens,
considéré chez les Grecs._
_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES.
_Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._
LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que
la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs,
d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir
prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la
_sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda
_la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été
suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par
Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé
est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit
pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été
philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un
ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.
CHAPITRE I.
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre
les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de
ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles
moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres.
Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la
grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec
laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le
roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve,
blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un
pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux,
_dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut
faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance
vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement
l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le
héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes
vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans
les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et
des vautours_.
[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment
abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit
des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels
on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde.
(_Vico_).]
Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du
vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il
n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration
pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer
dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les
voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le
peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars,
en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_);
Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le
premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de
_chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de
comédie.
Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du
général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à
restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu,
pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle?
Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir
son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_
qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce
héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses
guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que
la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici
regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme
l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous
venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs
sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans
la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet
éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses
caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge
civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à
la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a
voulu peindre.
Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de
ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de
s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger
s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus
sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant
qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux
entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant
le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable,
n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé
par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_
auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_
n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_
avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les
plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières
bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade.
La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse
philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de
_légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer
les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un
calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se
rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au
contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et
s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le
sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et
tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur
déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a
prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui
est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs,
pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un
mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille
oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance
généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport
d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie.
Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en
faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les
Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le
ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de
Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de
Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur
son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres
altérées de vengeance.
[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté
que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains
l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut
interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie
de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les
_moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans
Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur
Dante.]
Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un
esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière
raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons
pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces
caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique
souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient
appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la
nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme
des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes,
_emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens.
Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_.
Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut
le VÉRITABLE HOMÈRE.
CHAPITRE II.
DE LA PATRIE D'HOMÈRE.
Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir
donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie
dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une
peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point
d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre
Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter
ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous
employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère
lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme
_auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en
effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation
grecque.
L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties
occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux
justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens,
maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé,
pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets,
_experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le
conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y
avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec
(_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de
l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car
l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où
naquit sans doute le dernier_.
On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient
les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du
même auteur_.
Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit
Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée
_ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation
nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE.
CHAPITRE III.
DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.
L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de
ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les
_jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de
fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé,
comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La
_peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique
naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en
conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en
fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les
superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le
dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font
mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux
_jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité
de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le
faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la
Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte
de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin,
de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses
amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail
ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char
sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de
Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut
ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale
aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une
sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7.
Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs
grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les
recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur
_chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à
Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de
_chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande
le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74].
Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles
exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile
nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir
avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère
nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine
mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses
comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les
habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope,
il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans
des mers abondantes en poissons qui font les délices des
festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_;
les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui
prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait
en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_.
[Note 73:
. . . . . . [Grec: megan perikallea peplon
poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai
chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains
appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les
autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les
victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches.
Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite
Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des
corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent
des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en
conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par
les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république;
_epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue
lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait
avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action
qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]
En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart
dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de
Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère
_long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de
quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous
pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et
l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de
Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs;
mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était
depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs
aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près
comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il
n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et
qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la
Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après
les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.
Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette
délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions
tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue
à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance
d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant
immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été
travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.
Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE.
CHAPITRE IV.
POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE
ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.
L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère,
et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous
font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme
tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux
observations.
1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile
d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux
poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum
carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour
la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent
tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de
jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur,
que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité
des Grecs dans la comédie. (Quintilien).
2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les
critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le
plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre
héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_
dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les
recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour
engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de
cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans
l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment
dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute
l'essence de la poésie.
1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre
sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua
Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des
Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_,
dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet
de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette
philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres
comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à
frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis
qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.
2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les
_haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_,
toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les
actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur
atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont
au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs
sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus
d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels
vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère
est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères
poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité,
se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi
fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À
chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les
_idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque
caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est
le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités
propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent
de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui
s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse,
principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits
distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la
dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver
l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait
que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces
deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait
assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les
rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages
d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur
conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_,
d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la
_convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes
imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là
deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime
poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de
la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères
héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par
conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils
empruntent à ces caractères si renommés.
CHAPITRE V.
OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
HOMÈRE.