besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les
faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune
que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant
pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.
* * *
De cette manière l'étude du _développement de la civilisation
humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la
chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point
même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec:
chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce
que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la
muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de
Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles
d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte
dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les
étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité
de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues,
en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant
diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les
libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_,
d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que
la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour
mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude
à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur
partie principale elles furent nommées avec propriété
_géométrie_.
C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur
science au point même où commence le sujet qui lui est propre.
Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être
connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait
leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui
avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les
constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la
succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu
impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà
pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour
éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de
l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.
CHAPITRE XI.
DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.
La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_,
n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_.
En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer
aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la
véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues
et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et
dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des
proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se
répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce
qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les
géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont
point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans
des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de
leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux
isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_.
C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord
la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_
appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_
ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_.
Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du
_petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières
relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les
_vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils
durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.
D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la
Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut
passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons
ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à
l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce
nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils
appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur
laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant
l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_.
Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la
_dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler
_Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à
eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite,
en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la
Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler
_Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure
qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en
Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première
Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace
Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont
évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint
Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers
d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens,
qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens
que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que
le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que
Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits
célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou
Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de
l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_,
ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays
est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient
d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère
avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils
arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite,
et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre
comme une grande île.[69][70]
[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier
_Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par
exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus
longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient
placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé
l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à
cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les
habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait
aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de
situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point
croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre
lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour
voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu
le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de
Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins
de la Grèce.
Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de
grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on
éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent
être placés d'abord dans l'_orient_ même.
Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans
celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré,
puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près
_vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_.
L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par
la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à
toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée
lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont;
ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette
mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où
Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de
l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé
_Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce
nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie
de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de
Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville
grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première
_Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une
sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en
course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la
mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.
Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette
nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la
guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa
destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et
des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant
retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs
des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils
placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre
qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre
chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et
il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les
Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter
Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des
autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les
Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère
poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre
l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le
_Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son
compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_,
_vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les
_formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce
qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs
observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps
qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_,
c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.
Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_
dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées
aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât
la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium
une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité,
laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite
nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux
plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins
ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande
Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été
ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de
Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus
modernes_, et non pas _des anciennes_.
Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la
Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons
_dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples
encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à
mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour
_les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et
leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent
leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national
_Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité
des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner
l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les
traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance;
ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé
par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie;
ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour
lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et
changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de
l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses
étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur
langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues
étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire
d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour
désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine
plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce
que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les
Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne
savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils
l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes
_punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient
point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans,
ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est
de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant
remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de
pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le
langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et
rusé_.
Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens
d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne
savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie,
contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue
navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute
tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique,
quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par
tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros,
_ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon
Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il
ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de
poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa
postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée
par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de
Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce
qui venait de la Grèce.
Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une
cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du
droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à
Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique,
on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui
avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient
erré sur mer.]
[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le
nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à
travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et
de leurs moeurs. (_Vico_).]
[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la
_chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il
nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que
nous avions à dire de la _sagesse poétique_.
Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées
par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par
les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom
d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_,
et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut
s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel
s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des
limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le
rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce
sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit
l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum
bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur,
sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram
complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où
Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de
limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne
géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par
l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient
le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait
donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la
Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des
malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette
dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper
aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans
les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils
étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la
civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_,
_action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni
hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent
immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot.
Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent
poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y
réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se
sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en
ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de
_sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine:
[Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la
personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les
premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux
Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons
parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le
lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint
certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des
entrailles des victimes immolées devant les autels.
D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule,
c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder
Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent
d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé
dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en
général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les
anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il
nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne
géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de
l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement
en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne
en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en
Transilvanie à plusieurs cités.
C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si
uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les
usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la
courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est
celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse,
_arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit
_sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était
une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et
repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la
défense des _aræ_. (_Vico_).]
CONCLUSION DE CE LIVRE.
Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques
éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui
_fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations
et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II.
L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition
vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration,
_rendait ses sages également grands comme philosophes, comme
législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_.
Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité,
elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans
les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans
l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la
science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire
en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait
marqué d'avance les principes de la science moderne, que les
_méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_,
et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe
dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes
théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence
_de la sagesse humaine_.
LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
ARGUMENT.
_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de
la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à
celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque,
et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_
1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus
de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu
raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par
conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole
du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE.
_La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs
barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un
philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles
moeurs._
_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou
les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales
de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque
revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait
quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._
_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages
indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à
croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et
continués pendant plusieurs âges._
_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE
PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a
peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt
des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la
comédie et la tragédie._
_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES,
_qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart
des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au
second livre, sur l'origine de la poésie._