morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs
lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour
des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui
ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques
populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère
bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les
souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les
poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas
d'espérer un tel bienfait du ciel.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers
peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme
romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_
encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à
l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de
_héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré.
CHAPITRE VII.
DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la
logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second
rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à
la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour
traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en
dérivent.
§. I. _De la physiologie poétique._
Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent
dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute
ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le
confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le
premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations.
Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il
mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée
d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_
c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens
que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux
_solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les
réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_,
parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et
articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui
chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_,
robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes
propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils
prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils
parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils
prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles,
dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est
dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie
[l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire
_de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on
dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES,
ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils
appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la
périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une
expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de
notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc
des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les
Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un
sang abondant et pur.
Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes
théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air
fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la
phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour
naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_,
pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_,
être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les
physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une
expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les
Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle,
_anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier
est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait
son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines.
L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le
premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la
seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent
du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté.
Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette
dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme
(_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu
inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient
quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe
supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut
appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils
pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie
par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les
idées nous viennent de Dieu_.
Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps,
_la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient
toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes
d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les
Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le
retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour
_génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle
_uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination
n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose
que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces
premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art
d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a
aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans
les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes
d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans
l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le
corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de
l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la
_topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous
l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la
_mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère
des muses_, c'est-à-dire des arts.
En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation
importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite
dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_
comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers
nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait,
particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement
dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque
nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions
poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle
de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées
pour leurs singuliers.
[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de
généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface
entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne
pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées
(_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui
qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait
sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle:
le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la
présence de l'objet aimé,
_Ille mi par esse deo videtur_,
Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....
la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que
l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même;
c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:
_Vitam deorum adepti sumus_,
Nous avons atteint la félicité des dieux.
ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le
singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à
plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le
sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et
l'appropriant à celui qui l'éprouve,
_Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des
philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_
et _froide poésie_.]
Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et
au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans
l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout
dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_).
Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie
de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était
entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de
toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient
leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant,
versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne
pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient
agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages
_cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient
_sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient
que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_
s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils
fussent souvent faux dans leur _matière_.
§. II. COROLLAIRE
_Relatif aux descriptions héroïques._
Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire
tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq
sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la
force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils
exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour
entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les
oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils
disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien
_scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que
les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même
que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre,
ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de
lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est
le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours
par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_.
_Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps
nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour
_odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs,
nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la
doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils
disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses
douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient
dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle
métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur
usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme
pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à
ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un
état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus
actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent,
lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté
prévoyante protégerait le corps à son tour.
On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions
héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si
frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter,
bien loin de les égaler.
§. III. COROLLAIRE
_Relatif aux moeurs héroïques._
De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_,
durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous
allons esquisser.
Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus
haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné,
d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils
étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_,
_obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_,
selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point
contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de
nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais
qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les
avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même
_défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de
dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels
qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs.
Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa
Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni
entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de
grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une
conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.
L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui
vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables
nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées
avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les
premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs
des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait
tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit
pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un
sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour
reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue
guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et
les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE
HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.
CHAPITRE VIII.
DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.
Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_
les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_
en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux
du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires
(qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient
_medioxumi_).
Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les
choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec:
mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec:
theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_,
appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel
désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés
_templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les
poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent
que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du
ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie
dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes
d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses
épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des
_soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture.
La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur
Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans
l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_.
Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les
dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu
convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la
_fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si
l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait
concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que
s'en était faite l'Homère de l'Iliade.
CHAPITRE IX.
DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.
_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves
physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis
chez toutes les nations païennes._
La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus,
et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures,
obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans
l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les
héros_.
Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois
vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II.
Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux
Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du
pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens,
portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient
dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent
_deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la
nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux
étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de
liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le
second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les
planètes plus grandes que les étoiles fixes_.
Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations
païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium,
l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les
planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les
dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux
constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les
héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles;
et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même
facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs
caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_,
ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent
_l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en
partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples
écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......
CHAPITRE X.
DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.
Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens
conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins
tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs
[Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire
comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs,
commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est
en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production
occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet,
ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore
firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient
indiquer d'_années_....
Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces
d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être
remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les
origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant
Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_
de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où
l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition
que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et
surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie
du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes
sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à
l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être
unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques
dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses
errantes des héros qui durent en être l'occasion.
CANON CHRONOLOGIQUE
_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle,
antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._
Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des
enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la
terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le
reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout
chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des
sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses
vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf
siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par
le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se
fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés
s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du
premier _âge_, les peuples descendent plus près de la
mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans
depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_
jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer
s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend
deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les
courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie
et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est
alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la
Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour
passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la
navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de
la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps
héroïques de la Grèce.
Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en
montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux
jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de
l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens
durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula
depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie
assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en
compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda
aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les
Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les
révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous
avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie
par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier
des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)