Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en

faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable,

avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une

religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé

l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent

ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les

républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit

naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en

_droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille

qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation

particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi

sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils

entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement

aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit

des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine

des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines.

Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine

investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et

ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une

nation supérieure exercera ce droit pour lui.

§. VI. _Suite de la politique héroïque._

Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses

navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la

continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes

des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut

naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à

cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les

nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une

nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira

la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous

avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les

premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en

explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates

empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà

pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler

la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les

barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en

ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.

Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la

forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de

Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles

des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous

y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval

ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau

furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est

l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_

des îles de la mer Égée.

Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand

honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la

barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de

seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les

associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus,

c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces

de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si

éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez

lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître

infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples

qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette

coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus

policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux

Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point

passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si

l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains

n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons

les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation,

pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces

mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la

côte d'Afrique opposée à l'Europe.

[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en

_langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè.

(_Vico_).]

Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère

inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus

haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et

ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus

éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite

nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne

Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_

étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les

voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient

réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_,

en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous

retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre

desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux

passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna

auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les

peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont

obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.

[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou

arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te

êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi

palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs

erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to

ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]]

[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_

dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à

ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens

du _peregrinus_. (_Vico_).]

Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre

leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos],

tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des

peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live,

de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il,

_avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire

que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé

réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action

d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient

plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais

son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de

convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée

par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que

les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels

que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la

barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient

eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les

peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi

considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur

d'Horace.

[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand

Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor

auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les

Albains. (_Vico_).]

Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent,

chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini

pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les

cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66]

[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la

dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on

se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux,

les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les

_douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on

connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens,

_cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable.

Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_.

(_Vico_).]

[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le

nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du

peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute

la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée

contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_,

étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné

originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de

ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la

_Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui

d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]

Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement

pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi

l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait

que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement

pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus

belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant

pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de

fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la

résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et

ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur

de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que

cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même

confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il

n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus:

_sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_.

Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva

si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.

Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps

héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se

faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui

gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens

et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités

héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte

dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle

était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle

des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de

leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé

lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge

combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la

chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette

suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les

plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de

plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam

principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales.

L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots

employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_,

_tenere_, _possidere_.

§. VII. COROLLAIRES

_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue

monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée

Junius Brutus._

En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des

Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que

la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que,

depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens

partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le

peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre

que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès

l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis

que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est

confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà

une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui

ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages

solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de

Romulus.

Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers

temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce

qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges

antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et

_liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était

_monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une

_liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.

Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant

l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il

n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop

sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses

principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne

diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ

potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une

aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de

même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse

contester le caractère aristocratique de la constitution

lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on

sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets

à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les

consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à

mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc

à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la

_liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière

aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses

maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des

Tarquins.

Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans

l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces

causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la

royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la

liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il

faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de

Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus

policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis

que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des

leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait

ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne

présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et

qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous

avons établi sur les antiquités romaines.

[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette

époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière,

comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique;

c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de

certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les

trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table

chronologique._ (_Vico_).]

§. VIII. COROLLAIRE

_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._

D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus,

l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter

ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus

de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés

par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et

_liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les

plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par

le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans

l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits

éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice

raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée

de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain;

enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois

erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps

anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur

appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité

dans toutes les sociétés du monde.

Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le

représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les

philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_

quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que,

sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel

accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je

t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai

lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de

pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure

particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter

de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne

rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que

fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous

les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que

Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble

_amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par

Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux

vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros

qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec:

amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu

héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce

qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros

_irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous

les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la

délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient

consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au

moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers

errans.

Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si

l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les

_nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la

_vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre

Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste

(saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des

rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la

liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie

Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu

l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un

fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées;

ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites,

et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par

respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la

plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens?

Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par

des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour

l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les

débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des

esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi

agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur

du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius

qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce,

eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde,

eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager

le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores;

Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche

Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se

tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature

supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la

multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit

se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée

des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec

tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche?

cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité?

Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous

expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les

suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous

avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples

héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les

Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens

battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent

jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des

modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à

l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels

peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains

conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient

_coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains,

auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les

peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs

maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste

traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et

d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme

apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un

aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage.

C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs

romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les

femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire

de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs

sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille

_aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes,

des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et

d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du

luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres

sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles

guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_;

les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent

non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après

toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des

aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui

soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de

nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de

nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans

la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur

leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils

entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui

donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_).

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 17 / 28 段