[Note 57: Aristote définit les fils, _des instrumens animés de

leurs pères_; et jusqu'au temps où la constitution de Rome devint

entièrement démocratique, les pères du famille conservèrent dans son

intégrité cette monarchie domestique. Dans les premiers siècles, ils

pouvaient vendre leurs fils jusqu'à trois fois. Plus tard lorsque la

civilisation eut adouci les esprits, l'émancipation se fit par trois

ventes fictives. Mais les Gaulois et les Celtes conservèrent toujours

le même pouvoir sur leurs enfans et leurs esclaves. On a retrouvé les

mêmes moeurs dans les Indes occidentales: les pères y vendaient

réellement leurs enfans; et en Europe les Moscovites et les Tartares

peuvent exercer quatre fois le même droit. Tout ceci prouve combien

les modernes se sont mépris sur le sens du mot célèbre; _les barbares

n'ont point sur leurs enfans le même pouvoir que les citoyens

romains_. Cette maxime des jurisconsultes anciens se rapporte aux

nations vaincues par le peuple romain. La victoire leur ôtant tout

droit _civil_, ainsi que nous le démontrerons, les vaincus

conservaient seulement la puissance paternelle, donnée par la

_nature_, les liens naturels du sang, _cognationes_, et d'un autre

côté le _domaine naturel_ ou _bonitaire_; en tout cela leurs

obligations étaient simplement _naturelles, de jure naturali gentium_,

en ajoutant, avec Ulpien, _humanarum_. Mais pour les peuples

indépendans de l'Empire, ces droits furent _civils_, et précisément

les mêmes que ceux des citoyens romains. (_Vico_).]

Sans l'hypothèse d'une révolte de _serviteurs_, on ne peut comprendre

comment les _pères_ auraient consenti à assujétir leurs monarchies

domestiques à la souveraineté de l'ordre dont ils faisaient partie.

C'est la nature des hommes courageux (axiome 81) de sacrifier le moins

qu'ils peuvent de ce qu'ils ont acquis par leur courage, et seulement

autant qu'il est nécessaire pour conserver le reste. Aussi voyons-nous

souvent dans l'histoire romaine combien les héros rougissaient _virtute

parta per flagitium amittere_. Du moment qu'il est établi (nous l'avons

démontré et nous le démontrerons mieux encore) que les gouvernemens ne

sont point nés de la fraude, ni de la violence d'un seul, peut-on, en

embrassant tous les cas humainement possibles, imaginer d'une autre

manière comment le _pouvoir civil_ se forma par la réunion du _pouvoir

domestique_ des pères de famille, et comment le _domaine éminent_ des

gouvernemens résulta de l'ensemble des _domaines naturels_, que nous

avons déjà indiqués comme ayant été _ex jure optimo_, c'est-à-dire

libres de toute charge publique ou particulière?

Les héros ainsi réunis en corps politique, et investis à-la-fois du

pouvoir sacerdotal et militaire, nous apparaissent dans la Grèce sous

le nom d'_Héraclides_, dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans

l'Asie-Mineure, sous celui de _Curètes_. Leurs réunions furent les

comices _curiata_, les plus anciens dont fasse mention l'histoire

romaine. Sans doute on y assistait d'abord les armes à la main. Dans

la suite, on n'y délibérait plus que sur les choses sacrées, dont les

choses profanes avaient elles-mêmes emprunté le caractère dans les

premiers temps. Tite-Live s'étonne de ce qu'au passage d'Annibal, de

pareilles assemblées se tenaient dans les Gaules; mais nous voyons

dans Tacite, que chez ce peuple les prêtres tenaient des

assemblées analogues, _dans lesquelles ils ordonnaient les punitions,

comme si les dieux eussent été présens_. Il était raisonnable que les

héros se rendissent en armes à ces réunions, où l'on ordonnait le

châtiment des coupables: la souveraineté des lois est une dépendance

de la souveraineté des armes. Tacite dit aussi en général que les

Germains traitaient tout armés des affaires publiques sous la

présidence de leurs prêtres. On peut conjecturer qu'il en fut de même

de tous les premiers peuples barbares.

D'après tout ce qu'on vient de dire, le droit des _Quirites_ ou

_Curètes_ dut être le _droit naturel_ des gens ou nations _héroïques_

de l'Italie. Les Romains, pour distinguer leur droit de celui des

autres peuples, l'appelèrent _jus Quiritium romanorum_. Si cette

dénomination avait eu pour origine la convention des Sabins et des

Romains, si les seconds eussent tiré leur nom de _Cure_, capitale des

premiers, ce nom eût été _Cureti_ et non _Quirites_; et si cette

capitale des Sabins se fût appelée _Cere_, comme le veulent les

grammairiens latins, le mot dérivé eût été _Cerites_, expression qui

désignait les citoyens condamnés par les censeurs à porter les charges

publiques sans participer aux honneurs.

Ainsi les premières cités n'eurent pour citoyens que des nobles qui

les gouvernaient. Mais ils n'auraient eu personne à qui commander, si

l'intérêt commun ne les eût décidés à satisfaire leurs cliens

révoltés, et à leur accorder la _première loi agraire_ qu'il

y ait eu au monde. Afin de ne sacrifier que le moins possible de leurs

privilèges, les héros ne leur accordèrent que le _domaine bonitaire_

des champs qu'ils leur assignaient. C'est une loi du droit naturel des

gens, que le _domaine_ suit la _puissance_. Or les serviteurs ne

jouissant d'abord de la vie que d'une manière précaire dans les asiles

ouverts par les héros, il était conforme au droit et à la raison

qu'ils eussent aussi un _domaine_ précaire, et qu'ils en jouissent

tant qu'il plairait aux héros de leur conserver la possession des

champs qu'ils leur avaient assignés. Ainsi les serviteurs devinrent

les premiers plébéiens (_plebs_) des cités héroïques, où ils n'avaient

aucun privilège de citoyen. Lorsque Achille se voit enlever Briséis

par Agamemnon, _c'est_, dit-il, _un outrage que l'on ne ferait pas à

un journalier qui n'a aucun droit de citoyen_. Tels furent les

_plébéiens_ de Rome jusqu'à l'époque de la lutte dans laquelle ils

arrachèrent aux patriciens le _droit des mariages_. La loi des douze

tables avait été pour eux une seconde loi agraire par laquelle les

nobles leur accordaient le _domaine quiritaire_ des champs qu'ils

cultivaient; mais, puisqu'en vertu du droit des gens, les étrangers

étaient capables du _domaine civil_, les plébéiens qui avaient la même

capacité n'étaient point encore citoyens, et à leur mort ils ne

pouvaient laisser leurs champs à leurs familles, ni _ab intestat_, ni

_par testament_, parce qu'ils n'avaient pas les droits de _suité_,

d'_agnation_, de _gentilité_, qui dépendaient des _mariages

solennels_; les champs assignés aux plébéiens retournaient à

_leurs auteurs_, c'est-à-dire aux nobles. Aussi aspirèrent-ils à

partager les privilèges des mariages solennels; non que, dans cet état

de misère et d'esclavage, ils élevassent leur ambition jusqu'à

s'allier aux familles des nobles, ce qui se serait appelé _connubia

cum patribus_. Ils demandèrent seulement _connubia patrum_,

c'est-à-dire la faculté de contracter les mariages solennels, tels que

ceux des _pères_. La principale solennité de ces mariages était les

auspices publics (_auspicia majora_, selon Messala et Varron), ces

auspices que les _pères_ revendiquaient comme leur privilège

(_auspicia esse sua_). Demander le _droit des mariages_, c'était donc

demander le _droit de cité_, dont ils étaient le principe naturel;

cela est si vrai, que le jurisconsulte Modestinus définit le mariage

de la manière suivante: _omnis divini et humani juris communicatio_.

Comment définirait-on avec plus de précision le droit de cité

lui-même?

§. II. _Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes

éternels des fiefs._

Conformément aux principes éternels des fiefs que nous avons placés dans

nos axiomes (80, 81), il y eut dès la naissance des sociétés trois

espèces de propriétés ou _domaines_, relatives à trois espèces de

_fiefs_, que trois classes de _personnes_ possédèrent sur trois sortes

de _choses_: 1º _domaine bonitaire_ des fiefs roturiers [ou _humains_,

en prenant le mot d'_homme_, comme au moyen âge, dans le sens de

_vassal_]; c'est la propriété des fruits que les _hommes_, ou

_plébéiens_, ou _cliens_, ou _vassaux_, tiraient des terres des _héros_,

_patriciens_ ou _nobles_. 2º _Domaine quiritaire_ des fiefs nobles, ou

_héroïques_, ou militaires, que les héros se réservèrent sur leurs

terres, comme droit de souveraineté. Dans la formation des républiques

héroïques, ces fiefs souverains, ces souverainetés privées

s'assujettirent naturellement à la _haute souveraineté des ordres

héroïques régnans_. 3º _Domaine civil_, dans toute la propriété du mot.

Les pères de famille avaient reçu les terres de la divine Providence,

comme une sorte de fiefs _divins_; _souverains_ dans l'état de famille,

ils formèrent par leur réunion les _ordres régnans_ dans l'état de

cités. Ainsi prirent naissance les _souverainetés civiles_, soumises à

Dieu seul. Toutes les puissances souveraines reconnaissent la

Providence, et ajoutent à leurs titres de majesté, _par la grâce de

Dieu_; elles doivent en effet avouer publiquement que c'est de lui

qu'elles tiennent leur autorité, puisque, si elles défendaient de

l'adorer, elles tomberaient infailliblement. Jamais il n'y eut au monde

une nation d'_athées_, de _fatalistes_, ni d'_hommes qui rapportassent

tous les évènemens au hasard_.

En vertu de ce droit de _domaine éminent_ donné aux puissances civiles

par la Providence, _elles sont maîtresses du peuple et de tout ce

qu'il possède_. Elles peuvent disposer des personnes, des biens et

du travail, elles peuvent imposer des taxes et des tributs,

lorsqu'elles ont à exercer ce droit que j'appelle _domaine du fond

public_ (_dominio de' fundi_), et que les écrivains qui traitent du

droit public appellent _domaine éminent_. Mais les souverains ne

peuvent l'exercer que pour conserver l'état dans sa _substance_, comme

dit l'École, parce qu'à sa conservation ou à sa ruine tiennent la

ruine ou la conservation de tous les intérêts particuliers.

Les Romains ont connu, au moins par une sorte d'instinct, cette

formation des républiques d'après les principes éternels des fiefs.

Nous en avons la preuve dans la formule de la revendication: _aio hunc

fundum meum esse ex jure Quiritium_. Ils attachaient cette action

_civile_ au _domaine du fond_ qui dépend de la _cité_ et dérive de la

_force_ pour ainsi dire _centrale_ qui lui est propre. C'est par elle

que tout citoyen romain est seigneur de sa terre par un _domaine

indivis_ (par une pure _distinction de raison_, comme dirait l'École).

De là l'expression _ex jure Quiritium; Quirites_, ainsi qu'on l'a vu,

signifiait d'abord les Romains armés de lances dans les réunions

publiques qui constituaient la cité. Telle est la raison inconnue

jusqu'ici pour laquelle les fonds et tous les biens vacans

_reviennent_ au fisc, c'est que tout patrimoine particulier est

patrimoine public par indivis; tout propriétaire particulier manquant,

le patrimoine particulier n'est plus désigné comme _partie_, et se

trouve confondu avec la masse du _tout_. D'après la loi _Papia

Poppea_ (Des deshérences), le patrimoine du célibataire sans

parens _revenait_ au fisc, non comme héritage, mais comme pécule, _ad

populum_, dit Tacite, _tanquam omnium parentem_.......

Les premières cités se composèrent d'un _ordre_ de nobles et d'une

_foule_ de peuples. De l'opposition de ces élémens résulta une loi

éternelle, c'est que les plébéiens veulent toujours _changer l'état

des choses_, les nobles _le maintenir_; aussi dans les mouvemens

politiques donne-t-on le nom d'_optimates_ à tous ceux qui veulent

maintenir l'ancien état des choses, (d'_ops_, secours, puissance,

entraînant une idée de stabilité).

Ici nous voyons naître une double division: 1. La première, des

_sages_ et du _vulgaire_. Les héros avaient fondé les états par la

_sagesse des auspices_. C'est relativement à cette division, que le

vulgaire conserva l'épithète de _profane_, les nobles ou héros étant

les prêtres des cités héroïques. Chez les premiers peuples, on ôtait

le droit de cité par une sorte d'excommunication (_aquâ et igne

interdicebantur_). 2. La seconde division fut celle de _civis_,

citoyen, et _hostis_, hôte, étranger, ennemi; les premières cités se

composaient des héros et de ceux auxquels ils avaient donné asile. Les

_héros_, selon Aristote, _juraient une éternelle inimitié_ aux

plébéiens, _hôtes_ des cités héroïques.[58]

[Note 58: L'hospitalité héroïque entraîna aussi dans d'autres

occasions l'idée d'inimitié: Pâris fut hôte d'Hélène, Thésée d'Ariane,

Jason de Médée, Énée de Didon; ces enlèvemens, ces trahisons étaient

des actions _héroïques_. (_Vico_).]

§. III. _De l'origine du cens et du trésor public_

(_ærarium_, chez les Romains).

Dans les anciennes républiques, le _cens_ consistait en une redevance

que les plébéiens payaient aux nobles pour les terres qu'ils tenaient

d'eux. Ainsi le cens des Romains, dont on rapporte l'établissement à

Servius Tullius, fut dans le principe une institution aristocratique.

Les plébéiens avaient encore à supporter les usures intolérables des

nobles, et les usurpations fréquentes qu'ils faisaient de leurs champs;

au point que, si l'on en croit les plaintes de Philippe, tribun du

peuple, deux mille nobles finirent par posséder toutes les terres qui

auraient dû être divisées entre trois cent mille citoyens. Environ

quarante ans après l'expulsion de Tarquin-le-Superbe, la noblesse,

rassurée par sa mort, commença à faire sentir sa tyrannie au pauvre

peuple, et le sénat paraît avoir ordonné alors que les plébéiens

paieraient au trésor public le _cens_ qu'auparavant ils payaient à

chacun des nobles, afin que le trésor pût fournir à leurs dépenses dans

la guerre. Depuis cette époque, nous voyons le _cens_ reparaître dans

l'histoire romaine. Tite-Live prétend que les nobles _dédaignaient de

présider au cens_; il n'a pas compris qu'ils repoussaient cette

institution. Ce n'était plus le cens institué par Servius Tullius,

lequel avait été le fondement de l'aristocratie. Les nobles, par leur

propre avarice, avaient déterminé l'institution du nouveau cens, qui

devint, avec le temps, le principe de la démocratie.

L'inégalité des propriétés dut produire de grands mouvemens, des

révoltes fréquentes de la part du petit peuple. Fabius mérita le

surnom de Maximus, pour les avoir apaisés par sa sagesse, en ordonnant

que tout le peuple romain fût divisé en trois classes (sénateurs,

chevaliers, et plébéiens), dans lesquelles les citoyens se placeraient

selon leurs facultés. Auparavant, l'ordre des sénateurs, composé

entièrement de nobles, occupait seul les magistratures; les plébéiens

riches purent entrer dans cet ordre. Ils oublièrent leurs maux en

voyant que la route des honneurs leur était ouverte désormais. C'est

ce changement, c'est la loi Publilia, qui établirent la démocratie

dans Rome, et non la loi des douze tables, qu'on aurait apportée

d'Athènes. Aussi Tite-Live, tout ignorant qu'il est de ce qui regarde

la constitution ancienne de Rome, nous raconte que les nobles se

plaignaient d'avoir plus perdu par la loi Publilia, que gagné par

toutes les victoires qu'ils avaient remportées la même année.[59]

[Note 59: Bernardo Segni, traduit ce qu'Aristote appelle une

république démocratique, par _republica per censo_. (_Vico_).]

Dans la démocratie, où le peuple entier constitue la cité, il arriva

que le _domaine civil_ ne fut plus ainsi appelé dans le sens de

_domaine public_, quoiqu'il eût été appelé _civil_ du mot de _cité_.

Il se divisa entre tous les _domaines privés_ des citoyens

romains dont la réunion constituait la cité romaine. _Dominium

optimum_ signifia bien une pleine propriété, mais non plus _domaine

par excellence_ (domaine _éminent_). Le _domaine quiritaire_ ne

signifia plus un _domaine_ dont le plébéien ne pouvait être expulsé

sans que le noble dont il le tenait vînt pour le défendre et le

maintenir en possession; il signifia un _domaine privé_ avec faculté

de _revendication_, à la différence du _domaine bonitaire_, qui se

maintient par la seule possession.

Les mêmes changemens eurent lieu au moyen âge, en vertu des lois qui

dérivent de la _nature éternelle des fiefs_. Prenons pour exemple le

royaume de France, dont les provinces furent alors autant de

souverainetés appartenant aux seigneurs qui relevaient du roi. Les

biens des seigneurs durent originairement n'être sujets à aucune

charge publique. Plus tard, par successions, par déshérences ou par

confiscation pour rébellion, ils furent incorporés au royaume, et

cessant d'être _ex jure optimo_, devinrent sujets aux charges

publiques. D'un autre côté, les châteaux et les terres qui composaient

le domaine particulier des rois, ayant passé, par mariage ou par

concession, à leurs vassaux, se trouvent aujourd'hui assujettis à des

taxes et à des tributs. Ainsi, dans les royaumes soumis à la même loi

de succession, le domaine _ex jure optimo_ se confondit peu-à-peu avec

le _domaine privé_, sujet aux charges publiques, de même que le

_fisc_, patrimoine des Empereurs, alla se confondre avec le trésor ou

_ærarium_.

§ IV. _De l'origine des comices chez les Romains._

Les deux sortes d'_assemblées héroïques_ distinguées dans Homère,

[Grec: boulê], [Grec: agora], devaient répondre aux _comices par

curies_, qui furent les premières assemblées des Romains, et à leurs

comices _par tribus_. Les premiers furent dits _curiata_ (_comitia_),

de _quir_, _quiris_, lance[60]. Les _quirites_, _cureti_, hommes armés

de lances, et investis du droit sacerdotal des augures, paraissaient

seuls aux comices _curiata_.

[Note 60: De même que les Grecs, du mot [Grec: cheir], la main,

qui par extension signifie aussi puissance chez toutes les nations,

tirèrent celui de [Grec: kuria], dans un sens analogue à celui du

latin _curia_. (_Vico_).]

Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs

biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_,

les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent,

selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le

_patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme

sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à

_patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un

citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au

contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le

citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela

_comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple

romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires

publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_.

Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur

les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps

n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées

devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de

l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus].

Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies,

où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées

des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées

commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les

considérant comme _sacrées_.

§. V. COROLLAIRE.

_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le

droit naturel des gens_.

En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le

gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement

_héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une

admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence

conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait,

lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la

religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils

occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de

tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au

sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des

lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois

circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la

religion qui les détermina à former une union régulière et aussi

durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le

pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils

se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés

politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux

_clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous

avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de

nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir,

les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne

pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces

premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la

conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans,

les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement,

les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester

long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état

sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant

encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce

que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette

forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le

but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux

que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun

dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien

social, qu'on appelle _république_.

Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le

chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les

moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité,

rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux

quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du

monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la

_première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas

humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont

pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où

les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler,

n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les

religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et

les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces

choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même

qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres,

capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces

langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de

leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils

donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de

même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles

n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée

comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut

une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de

simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_.

Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y

doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis

que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des

métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y

commander, et le _corps_ toujours servir.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 16 / 28 段