Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme

produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes

humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande

calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans

(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette

coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le

sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage

chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce

culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les

Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).

[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe

à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes

du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans

borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez

les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus

haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs

enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous

inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,

condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir

combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]

Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient

répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite

nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la

Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les

retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.

Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens

Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_,

où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées

par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,

_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent

l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la

douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous

devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par

les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette

innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,

frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur

imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré

leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette

superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire

aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais

il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare

qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées

les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.

Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale

divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.

CHAPITRE V.

DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.

§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves

ni serviteurs._

Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux

vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins

conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à

l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord

de _la première de ces deux éducations_.

Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et

les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être

dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres

membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé

des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines

les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon

reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici

que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la

sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à

obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en

est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus

heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères

de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils

seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs

_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.

[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des

anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les

philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]

[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les

politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des

gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur,

ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté

tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt

éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore

tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité

grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la

nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des

cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle

où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut

comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les

hommes à un seul. (_Vico_).]

Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des

corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,

de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions

sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans,

et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence

d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il

leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour

supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur

fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui

couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps

voisins du déluge....

La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine,

savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,

laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance

facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport

avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social

viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de

sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles

subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser

ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui

possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_

naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités

périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes

campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine

des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et

en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la

Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des

lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104

le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des

premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.

Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,

celui de _forteresses_.

Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société

païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers

fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique

reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre

assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations

de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour

_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les

plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au

sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les

plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,

illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,

pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les

seconds les campagnes.

C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les

politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de

l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites

par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear],

puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les

Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les

_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:

parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par

des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,

comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et

soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où

_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux

de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de

parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le

Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose

Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si

fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris

paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du

foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même

au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des

dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque

année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre

auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la

flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de

la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.

* * *

L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_,

résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.

Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes

humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze

tables, _deivei parentum_...

Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans

ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées

que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où

elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète

ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le

démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_

des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou

_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.

§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à

l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était

impossible._

Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies

qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et

dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et

débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_

dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux

_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un

froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile

dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce

qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur

protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui

osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur

naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous

ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier

genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les

peuples de la terre, puisqu'ils surent également

_Parcere subjectis, et debellare superbos._

Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits

à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager

la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la

première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent

dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur

vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature

servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une

condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en

travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition

analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les

prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.

Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis

que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du

reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac

servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite

dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples

barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de

famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété

absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux

Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le

rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:

les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à

l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient

_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et

les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.

Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_

furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au

long.

* * *

Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses

_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps

héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le

rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait

contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul

sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit

entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en

fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du

moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre

sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne

assiégée.

C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui

se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des

_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,

pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés

personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour

cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens

(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,

dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares

pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers

réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou

_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta

propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.

* * *

Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en

ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la

Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom

bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les

biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes

pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus

urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le

titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.

§. III. COROLLAIRES

_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des

parties._

Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la

vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de

la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire

_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les

contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul

consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement

soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens

_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant

la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la

garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans

la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti

linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé,

nous pouvons en inférer ce qui suit.

I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les

_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait

d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de

terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_).

Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de

terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.

II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu

lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On

doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain

pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens

territorial.

III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les

grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était

_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_

des Latins.

IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les

anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats

de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit

perpétuel, soit à temps.

V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose

est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des

Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des

peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_

ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne

peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient

hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point

aux jurisconsultes romains.

VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de

l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille

s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des

autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.

VII. Pour la même raison, il n'y avait point de

_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:

_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre

puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.

VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit

Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une

telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne

produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en

cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est

aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne

foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle

ait été promise.

CHAPITRE VI.

DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.

§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus

rigoureusement aristocratique._

Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous

la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres

d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs

seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit

terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les

fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de

ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans.

Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance

paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au

contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de

dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de

leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà

indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs

avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette

révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une

telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps

politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés,

en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par

sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot

_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius,

_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde

bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit

naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale

gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et

souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière

égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils

formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de

rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine,

ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt

commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire

_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_,

se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la

tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection

des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit

dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent

lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les

premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum

facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio,

si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_.

Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes

n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.

On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu

contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand

conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi

d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici

_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont

tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent

déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en

explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne

la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté

d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour

retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les

deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et

l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul

chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non

aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où

Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce

qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant

les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire

capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui

rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 15 / 28 段