produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes
humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande
calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans
(Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette
coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le
sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage
chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce
culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les
Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).
[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe
à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes
du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans
borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez
les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus
haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs
enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous
inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus,
condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir
combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]
Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient
répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite
nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la
Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les
retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.
Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens
Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_,
où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées
par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute,
_victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent
l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la
douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous
devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par
les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette
innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui,
frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur
imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré
leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette
superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire
aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais
il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare
qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées
les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale
divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.
CHAPITRE V.
DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.
§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves
ni serviteurs._
Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux
vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins
conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à
l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord
de _la première de ces deux éducations_.
Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et
les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être
dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres
membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé
des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines
les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon
reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici
que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la
sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à
obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en
est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus
heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères
de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils
seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs
_prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.
[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des
anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les
philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]
[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les
politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des
gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur,
ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté
tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt
éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore
tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité
grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la
nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des
cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle
où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut
comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les
hommes à un seul. (_Vico_).]
Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des
corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses,
de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions
sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans,
et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence
d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il
leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour
supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur
fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui
couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps
voisins du déluge....
La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine,
savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie,
laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance
facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport
avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social
viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de
sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles
subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser
ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui
possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_
naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités
périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes
campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine
des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et
en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la
Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des
lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104
le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des
premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes.
Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens,
celui de _forteresses_.
Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société
païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers
fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique
reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre
assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations
de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour
_seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les
plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au
sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les
plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco,
illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_,
pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les
seconds les campagnes.
C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les
politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de
l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites
par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear],
puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les
Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les
_mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_:
parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par
des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_,
comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et
soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où
_focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux
de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de
parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le
Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose
Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si
fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris
paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du
foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même
au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des
dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque
année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre
auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la
flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de
la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
* * *
L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_,
résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens.
Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes
humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze
tables, _deivei parentum_...
Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans
ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées
que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où
elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète
ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le
démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_
des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou
_famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.
§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à
l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était
impossible._
Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies
qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et
dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et
débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_
dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux
_violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un
froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile
dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce
qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur
protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui
osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur
naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous
ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier
genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les
peuples de la terre, puisqu'ils surent également
_Parcere subjectis, et debellare superbos._
Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits
à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager
la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la
première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent
dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur
vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature
servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une
condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en
travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition
analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les
prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis
que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du
reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac
servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite
dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples
barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de
famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété
absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux
Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le
rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_:
les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à
l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient
_gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et
les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.
Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_
furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au
long.
* * *
Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses
_fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps
héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le
rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait
contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul
sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit
entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en
fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du
moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre
sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne
assiégée.
C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui
se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des
_fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_,
pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés
personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour
cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens
(_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs,
dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares
pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers
réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou
_mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta
propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
* * *
Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en
ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la
Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom
bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les
biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes
pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus
urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le
titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.
§. III. COROLLAIRES
_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des
parties._
Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la
vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de
la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire
_tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les
contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul
consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement
soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens
_de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant
la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la
garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans
la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti
linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé,
nous pouvons en inférer ce qui suit.
I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les
_ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait
d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de
terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_).
Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de
terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu
lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On
doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain
pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens
territorial.
III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les
grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était
_quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_
des Latins.
IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les
anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats
de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit
perpétuel, soit à temps.
V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose
est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des
Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des
peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_
ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne
peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient
hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point
aux jurisconsultes romains.
VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de
l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille
s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des
autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.
VII. Pour la même raison, il n'y avait point de
_mandataires_. De là cette maxime qui est restée dans le droit civil:
_nous ne pouvons acquérir par une personne qui n'est point sous notre
puissance_, per extraneam personam acquiri nemini.
VIII. Le droit des nations _civilisées_, _humanarum_, comme dit
Ulpien, ayant succédé au droit des nations _héroïques_, il se fit une
telle révolution, que le _contrat de vente_, qui anciennement ne
produisait point d'action de garantie, si on n'avait point stipulé en
cas d'éviction la cause pénale appelée _stipulatio duplæ_, est
aujourd'hui le plus favorable de tous les contrats appelés _de bonne
foi_, parce que naturellement elle doit y être observée sans qu'elle
ait été promise.
CHAPITRE VI.
DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.
§. I. _Origine des premières républiques, dans la forme la plus
rigoureusement aristocratique._
Les _familles_ se formèrent donc de ces serviteurs (_famuli_) reçus sous
la protection des héros. Nous avons déjà vu en eux les premiers membres
d'une société politique (_socii_). Leur vie dépendait de leurs
seigneurs, et par suite tout ce qu'ils pouvaient acquérir; droit
terrible que les héros exerçaient aussi sur leurs enfans[57]. Mais _les
fils de famille_ se trouvaient, à la mort de leurs pères, affranchis de
ce despotisme domestique, et l'exerçaient à leur tour sur leurs enfans.
Dans le droit romain, tout citoyen affranchi de la _puissance
paternelle_, est lui-même appelé _père de famille_. Les _serviteurs_, au
contraire, étaient obligés de passer leur vie dans le même état de
dépendance. Après bien des années, ils durent naturellement se lasser de
leur condition, et se révolter contre les _héros_. Nous avons déjà
indiqué dans les axiomes, d'une manière générale, que _les serviteurs
avaient fait violence aux héros dans l'état de famille, et que cette
révolution avait occasionné la naissance des républiques_. Dans une
telle nécessité, les héros devaient être portés à s'unir en _corps
politique_, pour résister à la multitude de leurs serviteurs révoltés,
en mettant à leur tête l'un d'entre eux distingué par son courage et par
sa présence d'esprit; de tels chefs furent appelés _rois_, du mot
_regere_, diriger. De cette manière, on peut dire avec pomponius,
_rebus ipsis dictantibus regna condita_; pensée profonde, qui s'accorde
bien avec le principe établi par la jurisprudence romaine: _le droit
naturel des gens a été fondé par la providence divine_ (_jus naturale
gentium divinâ providentiâ constitutum_). Les pères étant _rois et
souverains_ de leurs familles, il était impossible, dans la fière
égalité de ces âges barbares, qu'aucun d'entre eux cédât à un autre; ils
formèrent donc des _sénats régnans_, c'est-à-dire _composés d'autant de
rois des familles_, et, sans être conduits par aucune sagesse humaine,
ils se trouvèrent avoir uni leurs intérêts privés dans un intérêt
commun, que l'on appela _patria_, sous-entendu _res_, c'est-à-dire
_intérêt des pères_. Les nobles, seuls citoyens des premières _patries_,
se nommèrent _patriciens_. Dans ce sens, on peut regarder comme vraie la
tradition selon laquelle _on ne consultait que la nature dans l'élection
des rois des premiers âges_. Deux passages précieux de Tacite, qu'on lit
dans les moeurs des germains, appuient cette tradition et nous donnent
lieu de conjecturer que l'usage dont il parle était celui de tous les
premiers peuples: _non casus, non fortuita conglobatio turmam aut cuneum
facit, sed familiæ et propinquitates; duces exemplo potius quàm imperio,
si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt_.
Tels furent les premiers _rois_. Ce qui le prouve, c'est que les poètes
n'imaginèrent pas autrement Jupiter, _le roi des hommes et des dieux_.
On le voit dans Homère s'excuser auprès de Thétis de n'avoir pu
contrevenir à ce que les dieux avaient une fois déterminé dans le grand
conseil de l'Olympe. N'est-ce pas là le langage qui convient au roi
d'une aristocratie? En vain les stoïciens voudraient nous présenter ici
_Jupiter_ comme _soumis à leur destin_; Jupiter et tous les dieux ont
tenu conseil sur les choses humaines, et les ont par conséquent
déterminées par l'effet d'une _volonté libre_. Ce passage nous en
explique deux autres, où les politiques croient à tort qu'Homère désigne
la _monarchie_: c'est lorsque Agamemnon veut abaisser la fierté
d'Achille, et qu'Ulysse persuade aux grecs, qui se soulèvent pour
retourner dans leur patrie, de continuer le siège de Troie. Dans les
deux passages, il est dit qu'_un seul est roi_: mais dans l'un et
l'autre il s'agit de la _guerre_, dans laquelle il faut toujours un seul
chef, selon la maxime de Tacite: _eam esse imperandi conditionem, ut non
aliter ratio constet, quant si uni reddatur_. Du reste, partout où
Homère fait mention des héros, il leur donne l'épithète de _rois_; ce
qui se rapporte à merveille au passage de la Genèse où Moïse, énumérant
les descendans d'Ésaü, les appelle tous rois, _duces_ (c'est-à-dire
capitaines) dans la Vulgate. Les ambassadeurs de Pyrrhus lui
rapportèrent qu'ils avaient vu à Rome un _sénat de rois_.