Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou

_caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en

_locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères

vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la

nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont

se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les

comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment

les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les

peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin

par des accessoires emphatiques et même oiseux.

Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des

esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont

pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets

dans les idiots, et surtout dans les femmes.

Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son

verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres

parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent

moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.

Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui

l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les

Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte,

on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines

_mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci,

lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.

Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une

loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui

de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de

l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la

philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la

prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique

par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré,

les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un

seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises

ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez

toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée

par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes,

et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres

auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette

méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus

d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite

purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification

vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et

formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas

maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait

chercher en même temps celle des _langues_?

Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que,

supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par

prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils

durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en

chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que

lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles

passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les

diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint

naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par

la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient

une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de

mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie

italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la

langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être

syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les

répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe

qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de

chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement.

J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de

prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter

d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les

Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les

Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par

_hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_,

c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les

prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen

âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose

semble faite pour être chantée.

[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent

dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans

l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière

prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de

diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]

[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens

d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la

flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus

grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes

diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt

mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]

Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des

_héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était

l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie.

La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si

le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer,

comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent

Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne

les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la

frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce

qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce

caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied.

Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le

dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de

l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la

prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença

de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers

iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent

aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus

rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces

vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante:

l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et

les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous

trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on

assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et

partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut

appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon

Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste

Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_,

qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus,

nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de

vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux

vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers

firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les

vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui

divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure,

ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et

Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la

favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de

Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques

depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du

quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de

l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point

l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs

poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces

orientales de l'empire grec.

Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des

colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot

vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres

par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de

la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels

furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu

que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés

appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont

quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens

monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des

inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que

celles de Lucius Emilius Regillus,

_Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_

et celle d'Acilius Glabrion,

_Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._

Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables,

on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers

adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que

Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:

_Deos caste adeunto.

Pietatem adhibento._

De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron;

les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium

carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au

rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions

vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse

Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux

Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta

en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).

Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les

Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les

souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage,

Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux

nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains,

et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement

deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de

toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors

de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de

Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en

_vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le

premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé

_la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les

historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus,

Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers

écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des

_versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des

paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général,

l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on

traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout

ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en

comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un

catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son

_Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a

aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots

entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots

composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de

composition dut être une propriété commune à toutes les langues

primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et

lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes.

Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches

sur la langue et la poésie allemande.[51]

[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé

dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de

la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront

d'étonnantes découvertes. (_Vico_).]

Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune

des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et

avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons

découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.

§. VI. COROLLAIRES

_Relatifs à la logique des esprits cultivés_.

1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette

_logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous

reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du

langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils

donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et

remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les

Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même

chose.

2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui

conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les

aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser,

en les observant successivement, pour connaître dans son entier

l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation

humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils

unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou

des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres

poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_

du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.

Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la

_topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord

les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits

_inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les

premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les

choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira,

trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles

qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été

trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes.

Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs;

la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de

la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous

représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde

des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous

en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui

compléta le système de la civilisation humaine.

3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière

singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première

méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou

_évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle

vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint

Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope,

antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour

raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces

exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit

du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope

vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut

de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question.

Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction,

avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite

comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge

immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de

Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite

_synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on

peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait

alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie

humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les

arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna

le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées

particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les

idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant

au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de

nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop

subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable

pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi

grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans

son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de

l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie

expérimentale.

[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa

ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).]

4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence

l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute

sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et

les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois

_universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes,

qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles

s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient

incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant

que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès

du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la

sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient

été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de

Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens

exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les

républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que

les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples

_abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on

reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être

l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence:

_legibus, non exemplis est judicandum_.

[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même

Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel

jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris

que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi

n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou

commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne

se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait

toujours en appeler. (_Vico_).]

CHAPITRE IV.

DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI

RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.

La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine,

en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant

préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de

raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur

de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains

les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils

reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes

aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables

d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la

conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la

_forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale

poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était

la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En

effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère

des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à

les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en

discourir.

_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts

par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_

désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt

qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie

sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent

plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands

bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition

vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices.

Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les

âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les

satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun

d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se

proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_

succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la

pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés.

Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite

selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second

principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la

croyance à une Providence).

Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première

est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui

avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_,

les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et

appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit

vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un

principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique

de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la

jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur

qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours

observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte

violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans

entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.

Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces

_mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins

après celui de Jupiter....

* * *

Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers

hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient

donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le

redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se

mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que

Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes

de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état

sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se

contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_,

l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que

nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la

suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois

_religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant

louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre,

l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette

religion sanguinaire.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 14 / 28 段