tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées,
correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_
écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux,
des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue
hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_,
c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes
héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer
entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la
vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent
que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit
Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a
dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois
langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase
proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant
que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des
hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le
temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en
devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la
tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé
les lois et les lettres_.
À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les
Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par
analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis
caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_
signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit
_quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et
qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui
_définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna
d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs
familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le
prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et
surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de
Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt
nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans
la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à
Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les
Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_
signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près
l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma]
_monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que
les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les
Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen
âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on
désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote....
Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner
par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on
faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de
ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins
appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons
voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du
monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué
d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est
resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On
continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner
les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des
immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord
_mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre
l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_.
Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens
Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_,
puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est
encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour
dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_
les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour
_armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans
la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur
vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne
connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la
lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec:
sêmata].
[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut
un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des
_caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons
divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure
Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la
civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est
du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands,
_mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de
_lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets
de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté
des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos
jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations?
(_Vico_).]
Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités
incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations
païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre
qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_,
qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent
assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver
des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la
_monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent
l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve
comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des
_armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la
_langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le
_droit naturel des gens_.[45]
[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des
_médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord
par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et
d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en
bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises
qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes
employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait
assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_,
ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement
_trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent
indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_
eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.
Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent
employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes,
perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune
connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les
Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres
seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire
souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait
pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi
les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes
souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une
croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits,
il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son
ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la
gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux
actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus
informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et
pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens,
comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de
l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi
anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver
qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot
_lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de
savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que
dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé
quelque figure, quelqu'emblème.
Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés
nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la
distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages
publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit
à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des
hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des
nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont
_muettes_ l'une par rapport à l'autre.]
Pour établir ces principes sur une base plus solide encore,
nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes
auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères
d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce
fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de
s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens
nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens;
les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des
Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que
Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son
fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la
France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et
autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes,
comme les Chinois le font encore aujourd'hui.
1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois
langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la
première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait
mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est
l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade:
_Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_;
plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les
dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les
dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il
y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent
Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe
qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est
inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.
Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente
mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche
vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient
exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans
ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les
Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les
pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de
même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève
au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et
des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les
caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.
[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots.
Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la
Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français
trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept
mille. (_N. du T._)]
2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par
symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être
rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et
qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent
être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui,
ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du
style poétique.
Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_;
et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de
l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse
citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens
de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier
écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus.
Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux
nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la
langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_,
puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge.
En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld
Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il
florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers
écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.
3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu
d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées,
dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes
inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de
Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande
nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à
l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes
inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au
moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition
aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car
c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont
un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les
Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur
alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues
dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.
La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec
des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à
l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de
commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères
n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les
_figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des
Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les
transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de
génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes
géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur
alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut
croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens
la _connaissance des lettres vulgaires_.
[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous
apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet
des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant
long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les
Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).]
* * *
Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification
des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été
naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut
l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus
de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est
aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse.
Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets
naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En
général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les
grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées
confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne
purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en
décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines
articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans
leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés
contre Platon et Jamblique.
Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de
langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème,
établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité
des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette
variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les
choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la
_diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est
ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes
pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont
l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et
qu'il y a encore de nations.[48]
[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la
précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs
de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière
dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est
que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport
de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de
son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même
qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez
les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les
Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante,
reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une
transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en
font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux
barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà
pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans
l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]
D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_,
dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la
_multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont
les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées,
et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage
continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le
même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations
_de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum
linguarum harmoniâ_.
De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les
langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les
locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette
beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_:
ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au
contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont
l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur
obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut
donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un
mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de
traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis
dans leur signification.
* * *
Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de
langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les
dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux
qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur
nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois
espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans
leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue
_divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la
langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et
composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères
héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans
Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut
à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait
autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence
nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue
_héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité
des fables.
* * *
La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle
nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les
premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces
mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes,
et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les
_pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle
échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms
nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont
les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent.
La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les
langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_,
également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se
formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On
le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que
l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers.
Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il
n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se
formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans
disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les
noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est
de même des particules qui signifient des modifications. Mais les
verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et
de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point
indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les
philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe
ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se
souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les
verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres,
tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent
toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique;
_sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se
rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_,
auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la
morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes,
dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_,
_da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.
Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la
nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les
choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles;
elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en
vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent
environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les
organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._
À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces
premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient
encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre
dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment
_les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus
raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius
relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes
d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû
préalablement aller aux écoles des philosophes.
§. V. COROLLAIRES
_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour,
du nombre, du chant et du vers._