des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des
jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être
aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les
jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit
naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens,
que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles
par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le
perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de
la justice éternelle.
2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des
gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre
humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation
des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi
séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître,
dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de
sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la
nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence.
(_Vico_).]
7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science
nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire
universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des
Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la
_chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir
jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_.
CHAPITRE III.
DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
§ I.
La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans
tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère
dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de
même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique
poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des
choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée
maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme
une _logique poétique_.
_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans
son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_,
langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec:
mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les
_temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie
_idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux
(_les religions veulent être révérées en silence, et non pas
raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des
indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi
[Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens
d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi
défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par
_véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des
choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu
même.
[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée
autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que
découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le
Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute
d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait,
et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle,
Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les
premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt,
et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec
les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses
relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des
autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les
fruits à Pomone.
Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers
hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles,
telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices,
les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée
comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous
ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les
propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que
nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues
dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous
aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les
premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables
d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils
donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même
aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus
tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations
se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes
les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si
légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut
sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise
sur un lion.
Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot
l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de
genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les
formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune
comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus.
Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse,
l'idée de la prudence commune à tous les sages.
§. II. COROLLAIRES
_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des
poètes._
1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette
logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent
et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus
approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux
choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les
premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout
ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les
premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé
d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les
métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores
tirées par analogie des objets corporels pour signifier des
abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a
commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots
nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus
sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que,
dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions
relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du
corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines.
Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute
ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un
peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour
un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_
d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un
fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un
grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_,
_luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le
piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_,
_spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_,
appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables
exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que
l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans
les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers
entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que
_par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo
intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous
démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute
d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le
second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans
l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets,
et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets
de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul
toute la nature.
2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle
métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses
d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de
la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de
l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était
plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme
et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les
accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de
petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_
qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la
_triste vieillesse_, la _pâle mort_.
3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des
particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour
composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux
_hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire
remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la
partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une
abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties,
l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et
toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine
_tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la
_paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots
signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison
entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un
abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le
vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la
première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une
_voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce
dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde,
le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce
fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour
l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour
l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la
matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia
messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute,
employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de
mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé.
Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de
dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent
réunies une métonymie et deux synecdoques,
_Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les
premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce
qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression
n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont
cru voir l'effort de l'art.
4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans
les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge
_réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un
grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la
poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu
la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne
purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles
ont été définies, des _récits véritables_.
5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se
réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont
point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des
écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se
sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et
que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens
propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à
mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes
abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les
parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes
devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux
erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des
prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui
croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le
résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les
propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme
nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique
grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils
voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet
pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait
jointe_.
7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres
phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence
antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour
_auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche
superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou
bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son
approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à
sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.
§. III. COROLLAIRES
_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage
par les premières nations._
Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge
historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui
s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur
impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se
rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter
l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils
ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec
elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens
attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou
nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut
nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la
matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de
l'antiquité.
1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse
savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du
peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce
conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous
vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était
destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même
_Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant
ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient
rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens
rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même,
Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement
aristocratique qui avait précédé.[40]
[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les
Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été
attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au
principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui
existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste
avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve
(c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué
par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute
sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès.
Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république
aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les
Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut
réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux
principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores.
_Édition de_ 1730, _pag._ 209.]
2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois
relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui
concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à
Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à
Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup
d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien,
tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome,
contribuèrent à la majesté de l'empire.
[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des
institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du
T._)]
3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux
Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été
faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la
défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus
avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme
l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres
contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se
mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans
les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes.
4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit
être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la
Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des
préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le
fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait
donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_,
exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus
reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe
les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_,
ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une
chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle
il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes
philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et
Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au
moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore,
il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader:
Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à
l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles
d'Ésope.
Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces
préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le
caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui
attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier
moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_
de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en
forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens
_en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord
_en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le
furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous
laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques
furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers
héroïques et celui de la prose.
5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_
les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en
Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les
Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de
_législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même
métamorphose.
§. IV. COROLLAIRES
_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous
donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des
médailles, des monnaies._
Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique
poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte,
et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des
lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut
compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur
dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses
distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature
a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer
l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de
[Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_);
de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait
être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre
côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et
certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons
articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les
lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les
lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons
articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être
uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui
désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que
les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères
poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en
hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie
dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude
des _paroles humaines_.
[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques
pages plus loin. (_N. du T._)]
Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les
philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers
hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur
imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre
langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des
rapports naturels avec les idées.[43]
[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois
fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique
ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles
leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette
langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la
nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles
(_Vico_).]