La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut

commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et

d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de

sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces

premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans

raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_,

faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_;

ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord

_divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils

admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens

Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous

la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les

dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout

ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la

simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que

celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils

donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs

propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37),

lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils

leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers

hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient

eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création

différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure

intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les

connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à

leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute

_matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent

sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même

d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés

_poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot

grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent

la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la

popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable

d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire

à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit

humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés

de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.

Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne,

lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de

nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un

petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des

montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la

cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois.

Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit

humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en

lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans

l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême

de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le

ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils

présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre,

Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se

livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_

[qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce

caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète,

une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et

demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets

étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas,

même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer

une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste

corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si

avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop

détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de

nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que

nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature

passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons

rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste

imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute

abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions,

_plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous

l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut

_imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la

civilisation païenne.

[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent

bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les

Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot

[Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour

exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son

Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les

nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme

Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins;

ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à

une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_

fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir

de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects

divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et

_astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de

leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie

judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire

astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait

connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette

science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui

répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer

des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs

enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et

leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples

construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_

et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses

sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos

jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion

chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des

[Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les

observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter.

C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés

_mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des

Romains, on connaît le vers d'Ennius,

_Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;

le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains

disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel

désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation,

_templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point

d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens

Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés

qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des

clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à

leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et

Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore

aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les

Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs

temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux

côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines

qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent

la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le

plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle,

l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut

être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_

pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le

Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de

Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois

sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes,

plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les

Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_;

il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le

ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème

impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans

le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont

on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]

* * *

C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la

première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on

imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont

la main lance la foudre; image si populaire, si capable

d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que

les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et

l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de

l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad

superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils

apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que

Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient

concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la

civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit

pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers

hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des

montagnes, comme nous le verrons bientôt.

Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature

que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de

_nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée

_numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression

de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des

_paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter.

Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la

divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_,

c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce

_regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_.

Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très

fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens

que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après

l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.

De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque

nation païenne eut le sien.

Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre

créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale

fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses

relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque

la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui

contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers

hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui

entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter.

Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient

de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_,

expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_,

qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette

_théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs,

[Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des

dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des

oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette

science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les

oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le

paganisme.

[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple

fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).]

* * *

Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,

. . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;

mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres;

ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome:

_les fausses religions sont nées de la crédulité et non de

l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle

de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même

temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on

les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les

auspices.

Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère

éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie

c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile

credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant

l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter.

Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges

opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition

d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la

toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les

nations.

Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été

dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon

jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par

un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie

s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours

de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues

plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler

son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie

détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à

laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous

les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de

pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire

de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une

_sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi,

comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens

mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables

grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que

le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.

[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les

poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du

mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).]

§. II. COROLLAIRES

_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._

1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au

premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre

_de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature,

appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le

sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans

l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils

attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces

premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette

grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre

humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle

est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la

marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la

sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en

prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle

s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui

démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie

naturelle.

2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une

_philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens

primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première

propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu

nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie

sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus

exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne

peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_.

Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la

vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté

en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les

étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens

libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie

vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre,

et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs

habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit

naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde

occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent

seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est

l'origine de tous les _domaines_.

[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux

dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).]

Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie

civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit

la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont

propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et

des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le

chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de

la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle

éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la

philologie_.

3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même

que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences

subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées

nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par

les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par

les savans.

4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de

l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce

que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations,

lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres,

qui est l'objet de la critique philologique.

5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans

laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De

quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se

civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se

développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce

second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la

marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des

choses humaines_.

6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des

gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden

et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les

sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le

sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce

qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils

supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà

éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont

produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la

justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe

d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de

précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques

contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris

pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du

_droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des

philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden,

dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des

enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au

caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie

entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant

perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut

que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont

Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux

pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les

législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont

transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de

Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on

pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils

conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à

Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde,

sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une

dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas

dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour

principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et

l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à

parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des

nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_,

dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des

auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au

moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses

humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la

jurisprudence.

[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond

dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se

passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes

ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans

mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique,

c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme

bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à

sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été

poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse

d'Épicure.

Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois

que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra

dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses

descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt

qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs

des Gentils...

Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la

Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de

Hobbes....

Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources

de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni

celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et

de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 11 / 28 段