que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait
jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne
s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout
esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs
dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de
pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez
eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que
deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent
(_Vico_).]
* * *
Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les
preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se
ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des
fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a
rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire
civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout
naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_,
qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété
de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui
nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant
d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel
du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se
développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons
encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses
relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été
perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et
qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_
par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous
ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de
siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des
peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16).
6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici
inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés,
dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º
Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se
rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes
naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la
_réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde
_idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les
preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par
la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour
prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.)
[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe
livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes
de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une
Providence divine, la modération des passions par l'institution du
mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage
des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que
l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit
servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous
les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes
s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit
y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en
écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.
LIVRE SECOND.
DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
ARGUMENT.
_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des
premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie
de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps
poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître
_encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et
non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un
but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que
les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur
l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie
et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque
sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose
humane.)
_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point
le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La
Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de
civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De
la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes
époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique.
_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de
la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices.
Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les
premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La
crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II.
Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle.
Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique
philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des
gens, origines de l'histoire universelle._
_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et
étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les
objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des
choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux
tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable.
Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations
de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention
des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se
sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§.
_III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme
signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope,
Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV.
Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans
laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois,
des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu
trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce
qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler
successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et
la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification
arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours
dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à
l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre,
du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine,
de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI.
Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique
naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes
furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de
s'élever aux idées générales, surtout en législation._
_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_
vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des
mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de
l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._
_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les
âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et
des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation
des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres
et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille
prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes,
fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie
plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des
sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les
parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des
familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette
existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se
réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et
deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des
asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats
qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers
hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez
eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_
contrats de société, _point de_ mandataires.
_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières
républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique.
Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et
sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces
derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont
d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs,
_investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs
qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à
conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges
de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de
certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines
bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait
conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur
tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des
sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§.
_III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord
une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus
tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint
ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_
domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains.
Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que
subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence
qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des
gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est
l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques.
Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs
guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités
romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus
aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne
changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens
acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges
publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers
peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de
l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps
modernes._
_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie
poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps
toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité
de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II.
Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes
rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III.
Corollaire relatif aux moeurs héroïques._
_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée
aux idées étroites des premiers hommes._
_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes
avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans
leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans
les constellations._
_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de
départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour
déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement
au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du
développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle
aux calculs de la chronologie._
_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties
du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la
Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être
de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent
pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée,
etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des
indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions
des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara.
CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou
le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de
l'humanité._
LIVRE SECOND.
DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
SUJET DE CE LIVRE.
§. I.
Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils
ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont
transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers
sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en
toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données,
nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la
_sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est
l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De
même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire
fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les
philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation
_philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser
l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le
_premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute
société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut
leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne
pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_
lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un
respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes,
et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la
philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer
les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions
des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_
motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les
philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse
poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux
premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine,
qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les
philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le
quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la
Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la
comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai
Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les
poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les
philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus
élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers
le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de
l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans
l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que
l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné
auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au
sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit
lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point
sous les _sens_.
§. II. _De la sagesse en général._
Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en
général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui
domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se
compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui
perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties
constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence
et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances
à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence
étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la
volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus
sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement
et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu;
les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout
le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes
humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des
choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien
possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus
docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des
choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés.
Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que
nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos
connaissances.
La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par
Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du
bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et
c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et
du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des
Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans
l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la
_sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au
long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs,
dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle
été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre
de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en
pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins
tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui
professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut
attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au
genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la
_sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent
sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le
mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses
divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître
l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir
Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la
source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et
ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités
éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les
Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être
pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_.
[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement
travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au
sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de
providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que
Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un
tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que
celui de folie. (_Vico_).]
D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois
espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes
théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations
païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième,
qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est
pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la
naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se
réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette
Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de
la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après
certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que
la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons
d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à
recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et
supérieure aux sens et à tous les raisonnemens.
[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que
la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_
et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur
vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie
sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).]
§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._
Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux
sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la
sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_,
puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières,
_nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique
dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc
sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la
politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même
caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par
suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la
_géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons
voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la
civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou
_métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils
trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par
leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les
cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une
origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur
_physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur
_cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les
constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série
des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_
placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de
même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une
histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette
triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la
nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire
universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.
CHAPITRE II.
DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.
§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des
sacrifices._
[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de
l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont
été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le
Discours préliminaire.]
C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers
hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre
leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils
devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non
pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite,
je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement
l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les
modifications de l'esprit humain.