législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre
pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la
_vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant
elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit
religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent
la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans
l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_.
C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers
axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit
naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche
des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont
cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris
l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il
fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans
tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un
peuple privilégié.
CHAPITRE III.
TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons
présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner
forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous
prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les
principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y
trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs
d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec
toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il
fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit
sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une
_imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par
l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité
des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous
ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle
dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent
que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès
le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les
ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme
s'il n'existait point de livres.
Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité
la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je
parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement
l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en
doit trouver les principes dans les modifications mêmes de
l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne
s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement
de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est
réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde
social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage?
Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine:
plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée
naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un
grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi
l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même
que dans un miroir.
Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle
chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que
nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment
se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels,
comme doivent l'être ceux de toute science.
Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées
qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois
coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes
contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs
morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul
acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de
solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux
_mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples
inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a
sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu
cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une
fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se
couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois
coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes
de la science nouvelle_.
I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de
quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens,
quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde,
vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont
nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres,
les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un
Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute
l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions
principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la
Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent
entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin
celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre
dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de
l'autre vie dans les plaisirs des sens.
[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports,
lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples
peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de
Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient
philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il
n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les
religions, point de société. (_Vico_).
Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de
l'axiome 31.]
Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un
Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne
voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui,
semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une
intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin,
ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de
la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à
l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la
législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une
Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et
l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend
l'existence de cette Providence pour premier principe?
II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans
mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les
usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les
mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une
sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont
le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans,
autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se
séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé
à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne
l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni
langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social
embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en
faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient
les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la
coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait
les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.
III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe
de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres
humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de
pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se
dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes
chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts.
Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette
expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre
expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_.
Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes
allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et
demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles
survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des
voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs
peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée
pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la
Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par
Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et
pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit:
_Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet
consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac
persuasione publica utor._
CHAPITRE IV.
DE LA MÉTHODE.
Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier
livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si,
comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour
point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous
devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux
cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des
sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore
nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles
d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de
Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_,
dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les
Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans
lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons
commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à
penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie
profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée
que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la
terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée
_humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves
difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la
civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine
que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la
_représenter_?
Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont
les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque
farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette
connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature,
appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le
sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la
lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient
à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et
qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent
ordinairement religieux.
Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes,
devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des
passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui
fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les
axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint
les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions
humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la
volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme
par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme
sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à
l'_homme social_, au membre de la société.[28]
[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule
réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens
nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_,
_puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers
au sentiment (_Vico_).]
Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours
tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun
voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son
prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire
qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous
établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre
conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa
conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie
civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la
cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs
peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est
membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des
traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa
conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances,
l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut
donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet
ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de
famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle,
l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce
qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La
dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui,
appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société
humaine_.
La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects
une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir
manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la
Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée
seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de
_théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient
cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens
d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans
l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de
la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une
démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_,
puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels
cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré
eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé
_particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données,
n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_.
Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la
Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la
démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine
ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par
des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis
librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_,
tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin
son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien
toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans
l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations,
dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans
l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines,
peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous
offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence,
l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin
n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces
preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle
_facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions
lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et
néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de
preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans
l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu
où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient
qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_.
Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle
occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_
qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au
milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les
preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois
sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série
des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus
nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde
social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir
divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des
idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété
des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux
Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses
caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des
causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même
suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et
très bon.
[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté
de l'ordre:
_Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor,
Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici
Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._
Art poétique. (_Vico_).]
Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves
_logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les
commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive
à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité
d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des
principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses
sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication
de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette
explication de leur nature se confirmera par l'observation des
_propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne
peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel
lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une
telle nature (axiomes 14, 15.)
Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science
nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines
relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les
deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi
considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science
nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle
semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est
vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur
sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des
sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser
_humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à
réfléchir sur les idées humaines.
Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner
à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de
la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle
applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux
_auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de
livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le
criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence
divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens
commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des
choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du
monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous
appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la
Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le
cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en
nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse.
De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une
_histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de
toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence
et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se
raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde
social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé
devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme
humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet.
Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est
à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède
précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le
monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de
réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que
les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre
encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_,
et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour
Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.
Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que
nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables
de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice
intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences.
Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de
l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre
Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la
conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre
aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_,
source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la
théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le
droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir
compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant
de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille
ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu
en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus
éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque
sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que
l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de
justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur
l'_autorité des hommes déjà éclairés_.