70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons
cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de
famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent
eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont
ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le
patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
formation des sociétés a été impossible.
83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_
qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.
Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_
appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
les républiques aristocratiques.
84-96. _Ancienne histoire romaine._
84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté
héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la
justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et
même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
féciaux, ou hérauts de la république.
[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
pouvoir. (_N. du T._)]
85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_
dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.
86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les
anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
les plus vils esclaves.
[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
_Angariarono._ (_N. du T._)]
87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes,
et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est
qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur
héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_
romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
méritaient de partager les mêmes honneurs.
91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant
moyen d'agrandissement.
Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus
civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les
patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps
que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse;
_courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège
si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois,
et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux
cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui
distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.
92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les
ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les
princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.
Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire
des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la
connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles
dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi
arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte
Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des
douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_.
C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs
pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri
non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne
repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non
aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que
Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après
les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]
[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de
savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à
Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un
autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)]
Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent
les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir
souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant
s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas
particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la
noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple,
et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie,
qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des
_quæstiones perpetuæ_.
Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le
secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste,
firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi
chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu
le corps du droit romain, et celui du droit canonique.
93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une
fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs,
la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la
puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la
puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le
parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par
les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans,
des guerres injustes au-dehors.
Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_
romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.
94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du
possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec
le superflu que la servitude enchaîne les hommes.
Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de
l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe
naturel des monarchies_.
95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent
l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques,
qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent
ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les
états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se
mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée,
une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a
autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans
la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y
cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi
nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite
légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa
nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.
96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les
nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_,
ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges
publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs.
Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles
se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques;
voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie
commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se
soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la
_monarchie_.
97-103. _Migration des peuples._
97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le
déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera
naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les
_plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de
confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.
98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où
il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion,
les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les
reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent
ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui
dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la
citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit
descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela
Ilion.
99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les
terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et
l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine,
qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.
Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous
apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord,
ensuite les peuples _maritimes_.
Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple
hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la
plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la
première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu
chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le
plus ancien de tous.
100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la
terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère,
il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le
commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider
à quitter leur patrie _momentanément_.
C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens
furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les
_invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des
Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_.
Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent
_se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les
bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui
peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en
_poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_
l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre,
lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis
le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir
un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui
eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs
_humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés
en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient
alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de
l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par
caprice le pays de sa naissance.
101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.
102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il
faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du
_commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique
ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent
être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25].
Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux
Européens.
[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui
permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux
Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre
des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint
en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port
le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]
Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système
d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_,
système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des
mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire
des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient
établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée
_Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou
Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela
_Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin
_Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les
Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce
des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une
colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite
_Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de
_Poliade_.
103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y
ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et
détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de
l'antiquité.
Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de
l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans
l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle
d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le
Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin
l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple
romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme
l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_;
et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom
même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de
Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent
à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de
Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer
(_Florus_).
104-114. _Principes du droit naturel._
104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius:
_la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit
s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point
animée de l'esprit de la raison naturelle.
Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné
lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou
seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a
proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle
sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui
veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est
né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS.
Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et
par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées
par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont
elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_.
Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme
n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une
nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du
christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré
avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu
par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes
catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre,
auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé
_naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son
second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne
s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf
devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à
l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel
a été ordonné par la divine Providence_.
105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_
des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou
manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre
_exemple_ l'une de l'autre.
Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté,
établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des
gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.
Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit
naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_.
Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la
Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_
du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples
anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens
arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que
pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille
ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences,
inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de
Selden et de Puffendorf.
106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où
commence le sujet dont elles traitent.[26]
[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport
_particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous
les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les
_axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on
voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière
particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans
l'application (_Vico_).]
107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les
cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_,
c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont
Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au
contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_
fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius
Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque
désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait
périr.
108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou
dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii
minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme
Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_.
Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et
de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par
les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société
du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les
nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules
sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_.
109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur
montre rentrer dans les termes de la loi.
110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile:
c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à
tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un
petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et
l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._
C'est ce que nous appelons _raison d'état_.
111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la
raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors
les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés
de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en
bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit
l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés
entre eux.
La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_,
naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle.
Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent
naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les
termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée
qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est,
sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et
selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que
l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.
113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous
éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils
souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus
grand développement_ est une _pratique_, une application _de la
sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot
dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses
l'usage qu'elles ont dans la nature_.
Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est
l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette
jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_
d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)