Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces
trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue
_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_
des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la
religion_. C'est le premier des trois principes de la science
nouvelle.
31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les
armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla
dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
eux.
Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes
violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver
l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.
Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem
perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
35. L'admiration est fille de l'ignorance.
36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
faible.
37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être
naturellement des poètes sublimes.
38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de
l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
civilisés.
39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
enfant.
Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers
les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables
conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette
explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la
crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation
impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion
put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré
par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,
de Socrate et de Scipion.
41-46. _Principes de la Mythologie historique._
41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,
redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.
Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
vapeurs capables de produire le tonnerre.
43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme
chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
des dieux.
Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de
ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples
inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous
trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
conséquent être l'histoire des premiers peuples.
44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes
théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes
héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.
Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,
ensuite l'_héroïque_.
45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
fondée la société où ils vivent.
46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
fables.
47-62. POÉTIQUE.
47-62. _Principe des caractères poétiques._
47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans
doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui
est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai
physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
ressemblance, quelque rapport.
49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les
mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès
Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
humaine.
Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
l'Égypte.
Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
philosophes, déjà capables de généraliser?
50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._
50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un
caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
former le monde enfant.
51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie
fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce
qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du
monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
qu'imitation.
C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.
53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
commencent à réfléchir.
Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus
certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
proportion qu'elles descendent dans les particularités.
54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
qui en dérivent.
Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à
leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,
et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des
Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
_théologie naturelle_.
Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
présente aucun récit dont il ait à rougir.
56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
se trouvent avoir été des poètes.
57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils
veulent faire entendre.
C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage
naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à
la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis
Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage
poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
dans l'excès de la douleur ou de la joie.
D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme
les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs
premières langues en chantant._
60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
commencent toujours ainsi.
61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
originairement spondaïque.
62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
en vers, puis en prose.
63-65. _Principes étymologiques._
63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la
matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel
d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
tirées des corps et de leurs propriétés.
64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.
65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions
de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel
l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte
de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,
_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_
(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la
réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
66-86. _Principes de l'histoire idéale._
66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à
l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le
_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à
_tourmenter leurs richesses._[21]
[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis
_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis
il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps
_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin
des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans
pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans
l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la
_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les
cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
science des moeurs des peuples.
70-82. _Commencemens des sociétés._
70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers
pères de famille.
71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de
l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
par degrés et à force de temps.
72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de
famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui
sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les
_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.
73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la
monarchie_.
74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,
c'étaient les plus dignes_.
75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.
Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir
monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,
_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias
jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses
enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
acquiert, il l'acquiert à son père.
78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière
convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.
79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une
_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces
réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,
dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités
héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples
souverains.
80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
dans la vie sociale.
81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le
mot _beneficia_.
82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
que _clientes_ et _clientelæ_.