28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º

Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois

âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces

trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue

hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue

_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment

par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.

29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus

ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des

dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)

30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de

divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant

de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_

des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui

viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la

religion_. C'est le premier des trois principes de la science

nouvelle.

31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les

armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il

n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.

Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla

dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la

divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y

fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils

appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la

divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi

eux.

Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes

violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver

l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la

grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point

considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.

Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]

[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du

chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]

32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des

phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils

leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que

_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)

33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans

laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la

volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.

34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem

perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur

âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce

qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.

35. L'admiration est fille de l'ignorance.

36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus

faible.

37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner

les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans

leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des

personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être

naturellement des poètes sublimes.

38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de

l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum

virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri

solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus

erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore

simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur

admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose

est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient

civilisés.

39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que

soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou

toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la

science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?

40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les

rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour

célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et

déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un

enfant.

Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers

hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes

de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers

les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables

conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette

explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a

fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la

crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation

impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion

put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré

par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils

des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,

de Socrate et de Scipion.

41-46. _Principes de la Mythologie historique._

41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les

descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se

dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui

couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,

redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le

déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.

Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un

siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des

vapeurs capables de produire le tonnerre.

43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte

Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme

chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros

des dieux.

Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de

Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous

indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,

ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de

ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous

vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples

inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous

trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent

contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par

conséquent être l'histoire des premiers peuples.

44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes

théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes

héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.

Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes

avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens

toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,

ensuite l'_héroïque_.

45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque

monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est

fondée la société où ils vivent.

46. Toutes les histoires des barbares commencent par des

fables.

47-62. POÉTIQUE.

47-62. _Principe des caractères poétiques._

47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.

Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un

homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le

placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte

des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans

doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui

est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le

_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai

physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le

véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous

ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point

le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.

48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des

premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes

les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque

ressemblance, quelque rapport.

49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les

mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès

Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie

humaine.

Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie

naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de

l'Égypte.

Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des

caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le

premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des

fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir

que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,

étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de

créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de

modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux

quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la

convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au

type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les

découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient

atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,

ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès

Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens

enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà

philosophes, déjà capables de généraliser?

50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._

50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est

vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire

avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un

caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut

former le monde enfant.

51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre

de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne

feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie

fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il

faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.

52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce

qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du

monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est

qu'imitation.

C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de

nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts

d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se

formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la

nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.

53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses

senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme

agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils

commencent à réfléchir.

Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles

sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des

pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du

raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles

approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus

certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à

proportion qu'elles descendent dans les particularités.

54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les

touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages

qui en dérivent.

Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables

imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches

inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour

commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,

et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,

obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui

précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver

les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à

leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,

et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.

55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des

seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des

Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges

suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une

signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de

l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime

_théologie naturelle_.

Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre

mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au

préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler

(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens

en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne

présente aucun récit dont il ait à rougir.

56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs

et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles

langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,

se trouvent avoir été des poètes.

57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes

matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils

veulent faire entendre.

C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes

les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage

naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à

la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les

Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient

seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans

Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis

Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute

dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage

poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin

de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.

58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les

bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.

59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe

dans l'excès de la douleur ou de la joie.

D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen

retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme

les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent

seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs

premières langues en chantant._

60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.

Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le

langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,

commencent toujours ainsi.

61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque

est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut

originairement spondaïque.

62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,

et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.

Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement

des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens

doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord

en vers, puis en prose.

63-65. _Principes étymologiques._

63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la

matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,

qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel

d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses

de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont

tirées des corps et de leurs propriétés.

64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.

65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les

_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les

_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions

de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel

l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens

que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons

observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_

par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte

de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,

_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui

recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_

(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas

de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la

réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple

constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis

comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire

comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.

66-86. _Principes de l'histoire idéale._

66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à

l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le

_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à

_tourmenter leurs richesses._[21]

[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]

67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis

_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.

68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des

caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis

il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite

de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard

nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps

_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la

véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des

caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin

des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans

pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.

La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à

l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans

l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à

leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les

_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la

_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les

cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.

69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui

sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la

science des moeurs des peuples.

70-82. _Commencemens des sociétés._

70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne

point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les

faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord

un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent

les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à

cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps

après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers

pères de famille.

71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de

l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais

par degrés et à force de temps.

72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une

divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de

famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui

sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les

_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.

73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord

gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la

monarchie_.

74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,

c'étaient les plus dignes_.

75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de

Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant

lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.

Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la

sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités

dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la

sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse

vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes

les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.

77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir

monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens

de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui

s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs

_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne

l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,

_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des

douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias

jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses

enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,

_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils

acquiert, il l'acquiert à son père.

78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière

convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces

_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.

79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une

_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces

réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de

famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui

les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,

dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités

héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples

souverains.

80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,

lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une

grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre

dans la vie sociale.

81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre

par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder

qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins

qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes

éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le

mot _beneficia_.

82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que

_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement

que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point

d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots

que _clientes_ et _clientelæ_.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 7 / 28 段