[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire

(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et

_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode

vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre

siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.

Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis

qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés

par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des

monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,

qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un

côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,

il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en

caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps

d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine

de fables.

* * *

[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de

l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de

n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour

sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût

pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les

Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils

donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait

connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout

occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel

aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on

que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?

[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où

Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la

métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus

rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à

Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._

plus loin la réfutation de ce préjugé.

Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux

connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote

sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de

_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils

aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse

ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore

Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on

avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des

Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques

notions certaines sur les peuples étrangers.

Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.

[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de

l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,

faute d'en savoir comprendre le langage.

[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne

d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la

personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le

sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la

république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.

[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les

Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque

les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite

leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils

ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les

premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,

et lors même qu'aucune mer ne les séparait!

[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de

cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais

l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est

la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins

il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord

il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta

l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il

exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve

sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les

anciennes annales.

* * *

D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,

on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne

jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et

obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans

un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res

nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller

contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne

nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux

opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la

civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes

scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire

certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles

ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni

_continuité_, ni _cohérence_.

CHAPITRE II.

AXIOMES.

Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de

préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_

philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre

de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché

la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même

ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront

de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des

nations_.

1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.

1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des

commencemens de la civilisation._

1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,

lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour

règle de tout.

De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa

marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit

eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le

commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les

opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités

que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce

caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):

_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être

admirable.

2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune

idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses

connues et présentes.

C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les

nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_;

les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce

sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas

manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,

qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,

obscurité.

3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir

trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les

traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux

est de Diodore de Sicile.

Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des

Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent

tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met

les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime

qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même

temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard

à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les

Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve

bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.

À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce

qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore

détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il

faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de

Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas

parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des

_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles

critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens

mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle

des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les

fables grecques.

5-15. _Fondemens du vrai._

(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)

5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et

diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à

sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.

Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui

veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle

de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au

hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres

niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient

s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans

notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,

parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points

capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les

passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de

l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle

science.[16]

[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son

unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant

les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la

nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne

donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce

qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le

stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de

nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;

encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule

doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce

philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui

semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée

en 1817, page 74.]

6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne

peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre

dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple

de Romulus_.[17]

[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:

politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,

lib. II (_Note du Traducteur_).]

7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer

parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,

l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre

humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique

(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la

sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race

humaine produisent la félicité publique.

Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence

législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés

tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces

dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,

qui maintient la société humaine.

8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y

maintenir.

Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle

l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en

société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question

de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes

_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les

meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,

et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.

Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que

l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions

en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de

Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.

9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au

_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la

_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.

10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du

vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en

suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du

_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous

les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la

connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_

de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits

_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance,

commerce, voyages.)

Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié

chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_

tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont

tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits

le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens

philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité

ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils

nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.

11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa

nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_

appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines,

_double source du droit naturel des gens_.[18]

[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une

signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports

des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus

entre eux (_Note du Traducteur_).]

12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par

tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout

le genre humain.

Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une

critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû

précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la

critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.

13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux

autres, doivent avoir un motif commun de vérité.

Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le

_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la

certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude

en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les

nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le

vingt-deuxième axiome.)

Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici

du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait

sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est

devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à

les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.

C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la

loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux

autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit

mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de

l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!

Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que

le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,

sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion

des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit

fut reconnu commun à tout le genre humain.

14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en

certaines circonstances, et de certaines manières. Que les

circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes

et non différentes.

15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la

modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces

propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même

(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas

autre.

16-22. _Fondemens du certain._

(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)

16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de

vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se

sont conservées long-temps chez des peuples entiers.

Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les

siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont

arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux

de la nouvelle science.

17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus

graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.

18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée

avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers

temps du monde.

Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus

concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé

sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce

droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue

allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.

19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez

les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours

mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le

bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois

sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du

Latium.

20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire

civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux

grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les

Grecs.

Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont

la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.

21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait

suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était

encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la

civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent

entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La

civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils

perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des

dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est

appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains

conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui

s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous

trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des

héros grecs.[19]

[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par

l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la

barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre

Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus

subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème

homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel

des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de

romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus

subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à

celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le

mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi

éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]

Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de

cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus

convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres

cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,

_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs

de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville

sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La

civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues

vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que

les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie

civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.

Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et

soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.

Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir

chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer

toute la grandeur de Rome.

22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle

commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent

l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais

exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer

ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces

maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par

toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression

elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue

appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues

pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les

langues mortes et vivantes_.

23-114. AXIOMES PARTICULIERS.

23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge

universel.--Géans._

23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires

profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,

avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de

nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la

_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des

politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane

n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.

24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base

de leur religion; la divination au contraire est le principe de la

société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde

ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.

25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves

philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les

preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la

Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits

d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les

fables.

26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs

disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à

l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les

vaines explications que nous ont données les philosophes de leur

existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en

partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la

stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à

l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.

27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des

antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son

commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.

Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_

en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature

naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette

différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns,

de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les

Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.

28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie,

de la divination, des sacrifices._

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 6 / 28 段